Observatoire du communautarisme | Informations sur la laïcité, les discriminations et le racisme

Observatoire indépendant d'information et de réflexion sur le communautarisme, la laïcité, les discriminations et le racisme


Abonnement à la lettre d'information
 




Recherche
Site Google






Home  >  Réflexion  >  Tribunes


AccueilAccueil    Envoyer à un amiEnvoyer à un ami    Version imprimableVersion imprimable    Augmenter la taille du texteAugmenter la taille du texte    Diminuer la taille du texteDiminuer la taille du texte

Tribunes

A propos de l'essai « De la discrimination positive » d'Eric Keslassy

Par Anne-Marie Le Pourhiet, professeur de droit public à l'Université Rennes-I

Anne-Marie Le Pourhiet, dont l'Observatoire du communautarisme a déjà publié plusieurs articles sur le concept de discrimination positive, engage ici une vive polémique avec Eric Keslassy, auteur de l'essai "De la discrimination positive" (Bréal 2004).



De la discrimination positive, Eric Keslassy, Bréal, 2004
De la discrimination positive, Eric Keslassy, Bréal, 2004
Le livre de M. Keslassy ainsi que les pétitions et articles dont il inonde les médias méritent incontestablement une sérieuse radioscopie (1), d'autant que le sociologue, tout excité d'avoir recueilli les signatures des grandes consciences du siècle que sont Jack Lang et Noël Mamère, se permet maintenant de donner des leçons de clarté conceptuelle et d'honnêteté intellectuelle à Alain-Gérard Slama (2).
La croisade messianique de M. Keslassy en faveur des discriminations « positives » est aussi consternante sur la forme que sur le fond.

I. Sur la forme, on est d'abord stupéfait par le discours hyper-normatif de l'auteur, bardé d'arguments d'autorité, où les affirmations péremptoires, les « y a qu'à » et les « faut que » se succèdent sans l'ombre d'une analyse objective, ni même d'une tentative de démonstration. L'auteur ne rédige pas une thèse mais un tract où le slogan tient lieu de raisonnement. Des pages entières ne sont tissées que de « il faut », « il est essentiel », « il est urgent de », « la discrimination positive doit s'imposer » ou encore « la légitimité de la discrimination positive socio-économique ne peut être contestée » …Assurément, rien ne vaut, pour les « nouveaux totalitaires », une bonne vieille interdiction préalable de débattre.

A ce style stalinien plus fréquent dans certains groupements militants qu'à l'Université M. Keslassy ajoute une propension au misérabilisme empruntée, cette fois, à l'abbé Pierre ou à quelque présentatrice de journaux télévisés. Les « plus démunis », les « plus défavorisés », les « gavroches des temps modernes », le « raz de marée de la misère » se succèdent aux guichets d'un Etat-assistance qui devrait remédier, selon l'auteur, aux insuffisances de l'Etat-providence dont il n'envisage pas une seconde les effets pervers et notamment le développement de mentalités de créanciers. Jamais les exemples corses ni ultra-marins ne font réfléchir le partisan enthousiaste et béat des discriminations « positives » territoriales. « Donner plus à ceux qui ont moins » ! Voilà le refrain entêtant d'un livre qui ne se soucie jamais de savoir où l'on prend ce que l'on donne, ni quelles sont les éventuelles limites à la redistribution et à l'assistanat.

Enfin, M. Keslassy ne délaisse pas non plus le genre naïf qui prend le lecteur pour un demeuré. Nous avons ainsi droit à plusieurs pages où l'auteur aligne des dizaines de phrases interrogatives dont la réponse évidente est censée s'imposer à nos esprits charitables : « N'y aurait-il rien à faire ? », « Qui peut affirmer qu'un chômeur ou un ouvrier a aujourd'hui les mêmes droits réels qu'un cadre ? », « Les professeurs les plus chevronnés ne devraient-ils pas quitter le centre ville ? », « Le risque de voir notre République sombrer n'est-il pas trop grand ? », etc. Il faut lire absolument les pages 14 et 57 de ce guide des « restos du cœur ».
La forme n'étant jamais que le reflet du fond, cette façon peu brillante de dire et d'écrire révèle une pensée courte caractéristique d'un sociologisme au ras du sol.

II. Sur le fond, l'ouvrage de M. Keslassy révèle un évident problème de définitions, de conceptualisation et de réflexion. L'auteur s'empare d'un sujet généralement considéré comme délicat puisqu'il touche aux questions de justice, de liberté et d'égalité qui sont au coeur de la culture et donc de la susceptibilité françaises et le traite à coups d'oukases brutaux sans se soucier des dommages collatéraux. Son livre est d'ailleurs très révélateur de la muflerie postmoderne et du manque de tact d'une génération peu éduquée qui prétend passer du fait au droit sans transition de façon infantile voire bestiale. Eric Keslassy torpille la philosophie des Lumières comme d'autres arrachent les plants de maïs ou exhibent leur religion à l'école, leur sexualité sur la place publique et leurs faits divers insipides dans les médias nationaux.

Il ne s'interroge pas non plus sur ce que sont exactement la démocratie, la représentation, l'égalité ou la discrimination, il décrète qu'elles sont ce qu'il veut qu'elles soient pour satisfaire immédiatement son appétit idéologique et son égalitarisme revanchard.

- La démocratie selon Keslassy n'est pas la souveraineté collective, le gouvernement du peuple par le peuple mais plutôt ce que Dominique Schnapper appelle (par opposition avec la vraie démocratie) la « démocratisation » c'est-à-dire l'égalité tocquevillienne des conditions (3). Or, on ne peut impunément utiliser un mot à la place d'un autre et introduire délibérément la confusion dans les concepts. Sauf à prôner l'instauration d'une « démocratie populaire » on ne peut pas prétendre assimiler démocratie et socialisme comme le fait en réalité Eric Keslassy, c'est une imposture.

- Le sens de la représentation est aussi totalement détourné (ou ignoré) par l'auteur. Les termes de « sur-représentation » ou « sous-représentation » relèvent d'une comptabilité sociologique qui n'a rien à voir avec la théorie politique et la philosophie constitutionnelle. Le passage du livre consacré à la parité électorale est particulièrement indigent. M. Keslassy compte le nombre de femmes députés qu'il juge insuffisant par rapport à un standard non justifié et dénonce aussitôt cette « situation particulièrement caricaturale dans un pays donnant à ses assemblées la fonction de représentation nationale ». Mais précisément ! C'est parce que chaque député ou sénateur représente la Nation française tout entière que la catégorisation des électeurs et des éligibles est totalement incompatible avec la philosophie constitutionnelle. Le Conseil constitutionnel rappelle régulièrement qu'un parlementaire n'est pas l'élu de sa circonscription mais de la Nation et a fortiori avait-il jugé que les quotas par sexe ou la parité étaient contraires à la souveraineté nationale, à l'unicité du peuple français, à l'égalité devant la loi et à l'égal accès aux fonctions publiques. Il a fallu le clientélisme et la démagogie des hommes politiques français et, en particulier, de celui qui est en principe le « garant » de la constitution française, pour que soit contourné un principe révolutionnaire essentiel par un paritarisme aussi réactionnaire que liberticide.

L'objet d'une assemblée politique est de représenter des idées, des programmes et des conceptions différentes du bien commun, il n'est évidemment pas de représenter des sexes, des pigmentations de peau, des religions ou des mœurs. Cette représentation « zoologique » aurait été qualifiée par Ernest Renan de « retour au droit des orangs-outans ».

En outre, en accréditant l'idée que les mandats, fonctions et emplois publics sont des parts de gâteau que les différents groupes et catégories sociaux auraient vocation à se partager au prorata de leur recensement, on s'accoutume à l'idée que le pouvoir est destiné à « se servir » plutôt qu'à servir et on favorise évidemment le clientélisme, le népotisme et la corruption.

- En ce qui concerne l'égalité, que M. Keslassy ne conçoit évidemment que réelle, il procède à un véritablement détournement des textes fondateurs. Aucune déclaration philosophique ni aucun texte constitutionnel n'a jamais prescrit l'égalité de fait. « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » indique la déclaration de 1789 tandis que son article 6 indique que la loi doit être la même pour tous et que tous les citoyens sont égaux à ses yeux. L'article 1er de la constitution de 1958 affirme sans ambiguïté : « La France assure l'égalité de tous les citoyens devant la loi sans distinction d'origine, de race ou de religion ». Même le préambule de la constitution de 1946 qui consacre les droits économiques et sociaux issus de la critique marxiste des libertés formelles écrit seulement : « La loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l'homme ». Toutes les affirmations de M. Keslassy selon lesquelles la réalité française renierait le principe d'égalité proclamé par les textes fondateurs est évidemment fausse, jamais ceux-ci ne se sont aventurés à proclamer une utopique et liberticide égalité réelle. La « communauté de citoyens » n'est et ne peut-être qu'une abstraction. Tandis que la liberté et l'égalité juridique sont consubstantielles, l'égalité réelle est, en revanche, toujours plus ou moins liberticide. On sait où ont conduit les idées socialistes, on voit aussi aujourd'hui comment les outing, les coming out, les testing, la parité coercitive, les présomptions de discrimination ou la répression des propos dits « sexistes ou homophobes » menacent nos libertés. Philippe Muray n'a certainement pas tort de constater qu'entre le communisme et le communautarisme il n'y a que quelques lettres de différence (4). Mais il est vrai que la liberté ne semble pas du tout intéresser M. Keslassy qui n'écrit d'ailleurs pas une seule fois son nom.

Quant à la notion de discrimination positive M. Keslassy tend également à en noyer le caractère sulfureux en diluant cette notion dans un magma de dispositions économiques et sociales qui tendrait à prouver au lecteur que la loi de finances annuelle n'est jamais qu'un amoncellement de discriminations positives. Tel Monsieur Jourdain, la France les pratiquerait donc depuis toujours sans s'en être aperçue. Si toutes les mesures d'incitation fiscale, de redistribution ou de sécurité sociale, les allocations aux jeunes, aux personnes âgées et aux handicapés, les aides aux agriculteurs et les fonds structurels régionaux sont autant de discriminations « positives » comment se fait-il alors que cette notion soit soudainement si âprement contestée ? La vérité est que ce que le langage habituel désigne sous cet oxymore a priori insensé n'est pas du tout ce que décrit M. Keslassy. Certes les subventions et exonérations accordées aux Corses (et non pas à la Corse car ce ne sont pas les territoires qui sont sujets de droits mais les personnes ayant un lien avec ce territoire), aux populations d'outre-mer, aux agriculteurs ou aux handicapés sont susceptibles d'entraîner une rupture du principe d'égalité en cas de disproportion et abus avérés mais elles ne sont pas en elles-mêmes directement discriminatoires. La discrimination juridique est, en revanche, manifestement consommée en cas d'atteinte frontale à une disposition prohibant clairement certaines distinctions. C'est le cas de la race, de la religion ou de l'origine (article 1er de la constitution de 1958), c'est encore le cas des quotas ou des dispenses de concours qui dérogent ouvertement à l'article 6 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen : « Tous les citoyens étant égaux à ses yeux sont également admissibles à toutes dignités, places et empois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celles de leurs vertus ou de leurs talents ». Voilà qui est clair et moins discutable que les approximations embrouillées d'Eric Keslassy. La vérité est que ce sont les « valeurs » de la République que les discriminations positives menacent et dont l'auteur essaye de dissimuler la remise en cause.

A qui fera t-on croire que des bacheliers dont M. Keslassy raconte qu'ils sont incapables de suivre une classe préparatoire lorsqu'ils s'y inscrivent spontanément et dont il affirme en outre qu'ils ne peuvent franchir les épreuves (notamment de dissertation) des concours d'entrée car ils ne savent pas argumenter ni citer un exemple à l'appui de leurs propos, auraient soudainement des résultats « en tout point comparables » à ceux des autres étudiants après être rentrés dans une école sans concours et sur le seul critère de leur « curiosité intellectuelle » et de leur motivation ? De deux choses l'une : ou ce sont les épreuves du concours d'entrée à Sciences-po qui sont inadaptées et totalement à revoir ou alors ce sont les étudiants issus des ZEP dont les résultats sont surévalués pour satisfaire l'ego narcissique du directeur et valider son « expérimentation ».

Plutôt que de s'amuser avec ce type de gadgets festifs, qui sont autant de cautères sur une jambe de bois, l'Education Nationale devrait œuvrer à restaurer son enseignement primaire et secondaire et à sauver tous les jeunes français de la médiocrisation généralisée. On serait plus rassuré de savoir que des milliers de jeunes gens, qu'ils soient blacks, blancs ou beurs, vont recevoir une formation professionnelle adéquate que d'apprendre qu'une trentaine d'entre eux va bénéficier chaque année d'un passe-droit pour jouer à la « minorité visible » rue Saint-Guillaume et servir de hochet à la bonne conscience germano-pratine.
M. Keslassy ne cite jamais Marx mais se réfère (on l'aura deviné) à Pierre Bourdieu aux chères bonnes idées duquel nous devons en partie le désastre actuel. Mais au lieu de prendre acte des dégâts de cette idéologie, il persiste et signe : après la dictée, supprimons la dissertation, puis le concours puis tous les obstacles qui seront toujours autant de sélections inacceptables et de discriminations intolérables. Dans un pays où l'on s'apprête à ériger le discernement en délit, l'idée même de concours devrait être combattue.

Notes

1)-De la discrimination positive, Eric Keslassy, Bréal, 2004
-« Discrimination positive : une nécessité absolue ! », Eric Keslassy, Le Figaro, 11/11/2004
-Etendre la discrimination positive "socio-économique" à toutes les grandes écoles, appel rédigé par Eric Keslassy et signé par une série de personnalités, tribune parue dans Le Monde daté du 19/10/2004
2) « Discrimination positive, discrimination populiste », Alain-Gérard Slama, Le Figaro, 25/10/2004
3)La Démocratie providentielle, Dominique Schnapper, Gallimard, 2002
4)Les démons, Philippe Muray, Observatoire du communautarisme, 17/02/2004

D'Anne-Marie Le Pourhiet, sur le site de l'Observatoire du communautarisme, lire aussi :
-Droit à la différence et revendication égalitaire : les paradoxes du postmodernisme, Anne-Marie Le Pourhiet, article extrait de l'ouvrage collectif dirigé par Norbert Rouland : Le droit à la différence, Presses Universitaires d'Aix-Marseille, Laboratoire de théorie juridique, 2002, pages 251 à 261
-Pour une analyse critique de la discrimination positive, Anne-Marie Le Pourhiet, Le Débat n°114, mars-avril 2001

Lire aussi l'entretien de l'Observatoire avec Eric Keslassy : Discrimination positive : la fin justifie-t-elle les moyens ?, 21/05/2004

Voir enfin le dossier de l'Observatoire du communautarisme consacré au débat sur la discrimination positive

Vendredi 19 Novembre 2004
Lu 11494 fois

Articles | Ouvrages | Entretiens | Références | Tribunes


Dans ce dossier

Entretien avec Malika Sorel : «Avoir occulté aux migrants et à leurs descendants la réalité du contrat social et moral de la société française ne pouvait aboutir qu'à leur exclusion»

Diversité dans le football : Georges Frêche en phase avec l’air du temps

Mais que deviennent les citoyens ?

Sophia Chikirou : « A quoi bon jouer le jeu de l'intégration républicaine si nous devons être écartés au profit d'autres qui font ouvertement le choix du communautarisme ? »

En finir avec la discrimination positive… y compris au PS !

Les responsables de l'UMP aux états généraux du CRAN : «la discrimination positive est au coeur de l'engagement de Nicolas Sarkozy»


« La discrimination positive : solution ou illusion ? »

Anne-Marie Le Pourhiet : la discrimination positive marque le « retour au droit des orangs-outans »

« Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race...

Un rapport préconise des mesures de discrimination positive dans la fonction publique d'Etat

Contre la discrimination positive. La liberté insupportable

Réponse à Anne-Marie Le Pourhiet

A propos de l'essai « De la discrimination positive » d'Eric Keslassy

Les essais de l'Institut Montaigne pour imposer la discrimination positive

Discrimination positive : le dossier de l'Observatoire du communautarisme

L'égalité par le droit

La discrimination positive entre par la grande porte dans l’entreprise

Droit à la différence et revendication égalitaire : les paradoxes du postmodernisme

Pour une analyse critique de la discrimination positive

Questions autour des conventions ZEP de Sciences-Po

Discrimination positive : cas pratiques

Discrimination positive : la fin justifie-t-elle les moyens ?

On a tout essayé ... mais a-t-on gardé le meilleur ?

Discrimination positive : la mauvaise foi des patrons

Le triomphe de la confusion

La discrimination positive, une aberration

Il y a de la discrimination positive dans l'air