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Colloques

Altermondialisme et gauche radicale face au différentialisme

par Jean-Yves Camus, chercheur associé à l'IRIS, spécialiste des extrémismes politiques, auteur de Extrémismes en France, faut-il en avoir peur ? (Editions Milan, 2006)

Intervention de Jean-Yves Camus lors du colloque « La République face aux communautarismes » organisé au Sénat le 24 novembre 2006.



Jean-Yves Camus (source : IRIS)
Jean-Yves Camus (source : IRIS)
La visibilité accrue, en France en tout cas, de la mouvance altermondialiste et de la gauche radicale, le contenu d'un certain nombre de forums sociaux, la mobilisation d'une bonne partie de ces courants sur des thèmes tels que les droits des minorités ethniques et linguistiques, le droit à la différence et les formes que doit prendre l'intégration, auraient du soulever une question de fond : celle de l'attitude de ces familles politiques face à ce qu'on nomme le différentialisme, c'est-à-dire le projet idéologique qui consiste à promouvoir une société dans laquelle l'unicité du genre humain, l'égalité juridique entre les individus et la citoyenneté disparaissent au profit de la valorisation de ce qui sépare, c'est-à-dire les aptitudes intellectuelles et physiques données comme innées, et aussi l'appartenance ethnique, raciale ou religieuse. Dans le projet différentialiste, les individus ne sont pas des acteurs de leur propre devenir : toute leur vie est déterminée par leur patrimoine génétique, leur hérédité. C'est une vision qu'on trouve évidemment de manière courante à l'extrême-droite, par exemple dans l'idée nazie du « Sang et du Sol » et qui a été théorisée de nouveau, dans les années 70, par la « nouvelle droite », mais qui me semble avoir fait son chemin bien au-delà de cette sphère.

Or, le débat sur la question du rapport de la mouvance « alter » au différentialisme a été singulièrement obscurci, depuis le forum social européen de Saint-Denis en particulier, par la question - réelle mais souvent abordée de manière polémique, voire avec des préjugés anti-musulmans évidents - de la fascination entretenue par une partie de la gauche radicale pour l'islam politique. Non pas, je le répète, que ce ne soit pas un vrai débat, nous y reviendrons. Mais l'ambiguité est en vérité beaucoup plus profonde, car elle porte sur le modèle même de société que veut promouvoir une partie de la mouvance altermondialiste, je dis bien une partie puisque ces questions font débat à l'intérieur même de ces mouvements et qu'il n'est pas question pour moi, contrairement à ce que d'autres ont fait, de disqualifier l'ensemble des altermondialistes et des groupes de la gauche radicale en les accusant abusivement d'être les faire-valoir de l'islamisme en général et de Tariq Ramadan en particulier.

On peut résumer la question ainsi : de quel point de vue critique-t-on la mondialisation ? En conteste-t-on principalement les modalités, c'est à dire la financiarisation de l'économie planétaire, l'hégémonie de l'ultra-libéralisme, la spéculation des grands fonds d'investissements internationaux, ou en conteste-t-on le principe même, c'est-à-dire l'idée selon laquelle il devrait avoir un monde sans frontières étatiques, où les Nations disparaîtraient et où les cultures, voire les langues, seraient uniformisées ? Et si on conteste le principe même de la mondialisation, ce qui me semble légitime, n'existe-t-il pas un risque que cette critique de la globalisation rejoigne celle que formulait, dans une optique différentialiste, Alain de Benoist dans son intervention de 2002 au colloque du GRECE, lorsqu'il désignait « l'idéologie du Même » comme l'ennemi principal. Qu'est-ce que l'idéologie du Même ? C'est la massification des cultures, qui est un autre aspect de la mondialisation libérale, et l'idée selon laquelle l'homme est une entité abstraite, sans racines ni héritage culturel, c'est le « citoyen du monde », que le projet ultra-libéral valorise parce qu'il ne se rebelle plus contre le système, parce qu'il accepte de n'être qu'un producteur et surtout, un consommateur, bref un individu passif vivant dans une société parfaite d'où serait évacué tout conflit, une société entièrement régulée par et tournée vers le fonctionnement du marché nécessairement pur et parfait. Une société aussi, où le projet ultra-libéral, si il vise à massifier les cultures et à abolir les Nations, s'accommode très bien de la différenciation croissante des individus et des zones du globe par écart de revenus et de richesses.

Comme je ne crois pas qu'Alain de Benoist soit un fasciste et qu'en conséquence, je ne disqualifie pas d'emblée tout ce qu'il écrit et dit, je suis d'accord avec lui quand il affirme que « Dans la mesure où les frontières n'arrêtent plus rien, la mondialisation consacre l'avènement d'un monde sans extérieur, un monde qui par définition n'a rien au-dessus de lui - c'est-à-dire d'une tyrannie globale qui n'est limitée par rien ». Dans le mouvement alter et la gauche radicale, beaucoup de militants partagent cette conviction. Le problème est qu'une partie de cette gauche répond à ce constat en proposant des modes de résistance hautement contestables à la globalisation.

Le premier, on le voit avec les théories du Socialist Workers' Party britannique sur l'islamisme, reprises en France par une fraction de l'extrême- gauche trotskyste (Socialisme par en bas en particulier), c'est que l'islamisme est un phénomène de résistance identitaire à la globalisation et à l'impérialisme, un réflexe de refus des peuples arabo-musulmans face à l'alignement sur son mode de vie que tenterait de lui imposer l'Occident. Or l'islamisme possède bien une dimension identitaire, qui s'exprime par le « bricolage religieux » dont parlent Gilles Kepel et Olivier Roy, mais c'est aussi une doctrine théologico-politique dont, personnellement, la dimension « progressiste » me laisse fort perplexe.

Le second schéma d'analyse problématique, c'est celui qui concerne la nature de l'hyper-puissance américaine. Une partie de la gauche radicale voit en effet le projet de nouvel ordre mondial qui fonde la politique étrangère américaine sous un angle qui la rapproche de l'extrême-droite, qui dès le début des années 80 aux Etats-Unis, s'est emparée du thème de la lutte contre la mondialisation. En effet, à partir du constat réel selon lequel l'existence de l'hyper-puissance permet de mettre en place une société planétaire dans laquelle l'Amérique impose sa culture, sa langue et ses symboles au détriment de l'identité des peuples, une partie du mouvement alter dérive, il n'est qu'à lire les divers sites Indymedia pour s'en convaincre, vers la théorie du complot sous laquelle affleure souvent un antisionisme aux relents antisémites, alors que la critique des Etats-Unis devrait rester de nature politique. C'est une chose légitime que d'expliquer l'intervention américaine en Irak par le poids du lobby pétrolier et les profits escomptés par Halliburton ; c'est une chose nettement moins acceptable d'expliquer que les attentats du 11 septembre sont le résultat d'un complot conjoint des néo-conservateurs (forcément juifs), des Skulls and Bones et du Mossad…

Le mouvement alter n'a pas évité les dérives. Au forum social régional de Beyrouth en septembre 2004, elle avait promue au rang de mouvements progressistes le Hezbollah, le Comité des oulémas irakiens et les marocains partisans du cheikh Abdessalam Yassine. A celui d'Athènes en mai dernier, largement marqué par la présence d'ONG des Balkans, la thématique des droits des minorités, qu'elles soient ethniques, religieuses ou linguistiques, avait été très présente, dans une optique bien sûr centrée sur les droits desdites minorités. Qu'est-ce que cela signifie donc ? Que signifie aussi la rhétorique « indigéniste », celle des Indigènes de la République ou du Mouvement de l'Immigration et des Banlieues, qui trouve un écho complaisant à gauche de la gauche et qui enferme les français issus de l'immigration qui y adhèrent dans le ressassement sans fin du passé colonial et le ressentiment envers la France ?

Tout simplement, cela signifie qu'il existe un risque de voir le mouvement alter et la gauche radicale oublier la dimension proprement politique de leur lutte, celle qui devrait viser à l'instauration d'un ordre économique et social prenant davantage en compte les besoins des citoyens, au profit d'une véritable tyrannie de la diversité et des droits des groupes, qu'ils soient religieux, ethniques, linguistiques ou de genre, plutôt que des droits politiques, économiques et sociaux des individus. Le problème est aussi qu'une partie de la gauche alter se méprend sur la signification profonde et sur le rôle que jouent les revendications d'ordre identitaire et religieux dans le contexte de la globalisation libérale : ce ne sont pas des facteurs de révolte contre l'ordre dominant mais des facteurs de sa consolidation et demain, de sa victoire. Autant la revendication nationale, l'idée de la Nation citoyenne et de la souveraineté des peuples, sont susceptibles de battre en brèche le rouleau compresseur de la construction européenne et de la mondialisation libérales, autant la prolifération des revendications différentialistes constitue un écran de fumée qui voit certaines couches de la société particulièrement touchées par les inégalités et le racisme se mobiliser autour de thèmes qui renforcent leur exclusion au lieu de la faire reculer. En d'autres termes, le mouvement alter comme la gauche radicale doivent bien comprendre que le communautarisme qu'elles promeuvent parfois est un mode de régulation, d'étouffement des résistances, particulièrement favorisé par les tenants de la pensée dominante, parce qu'il atomise les revendications et le mouvement social. Ce n'est pas un hasard si les européistes sont en même temps les promoteurs de la Charte des langues régionales et minoritaires, et ceux qui voient en Tariq Ramadan le tenant d'un islam acceptable parce que fondamentalement conservateur sur les questions de société, même s'il accepte l'idée de davantage de justice sociale, ce en quoi il montre bien qu'il n'est qu'une sorte de démocrate chrétien musulman.

En conclusion, la mouvance altermondialiste et la gauche radicale sont dans une position très ambivalente face au différentialisme, qui consiste à favoriser une idée qui va contre leur combat politique. Et si elles sont dans cette situation, c'est parce qu'elles ont oublié les deux notions clés que sont la citoyenneté et la Nation, cadres naturels dans lesquels peuvent se concilier les appartenances particulières et les idées universalistes. La Nation, c'est en quelque sorte le chaînon manquant qui permet d'être critique vis-à-vis de la mondialisation et de la massification des cultures, qui est une mauvaise chose, sans tomber dans le modèle de la société tribale, lequel ne nous promet qu'un avenir de conflits, de concurrence victimaire et de choc des civilisations. C'est donc la conversion de la gauche radicale alter ou anti-mondialiste au modèle de la République citoyenne et laïque qui est l'urgence d'aujourd'hui.

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