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Tribunes

Auctoritas

par Daniel Faivre

Suivons l’étymologie. Le nom vient du verbe latin augere qui signifie augmenter, développer, rendre plus fort. C’est toute la beauté du lien entre le professeur et son élève : rehausser celui-ci, l’enrichir ; ce rapport repose sur le crédit, le poids accordés aux connaissances de l’auctor, du professeur.



De l’intérêt d’écouter les vieux cons…


      Suivons l’étymologie. Le nom vient du verbe latin augere qui signifie augmenter, développer, rendre plus fort. C’est toute la beauté du lien entre le professeur et son élève : rehausser celui-ci, l’enrichir ; ce rapport repose sur le crédit, le poids accordés aux connaissances de l’auctor, du professeur. Il transmet la tradition, initie aux savoir-faire anciens et nouveaux, ouvre les appétits juvéniles, éveille les curiosités, distrait les jeunes esprits, au sens originel de distrahere, sortir de soi. A la fois savant et artiste. On a hélas rajouté ces dernières décennies, par lâcheté administrative et impuissance, une autre facette, incompatible : flic ! Qui plus est, flic désarmé ! L’ordre et la discipline qui incombait au chef d’établissement et à ses adjoints, pions compris, s’originent maintenant dans la classe en la personne du " prof ".

John Wayne, sans colts
      Du coup les rapports magiques du professeur et de ses élèves se sont altérés. La confiance et la complicité se sont peu à peu retirées. La réputation même du professeur -son aura- qui reposait sur la qualité de son enseignement, l’est maintenant sur sa capacité à maintenir l’ordre !
      Lâché seul dans sa classe, sans autre aide que des sanctions dérisoires qu’il doit en plus justifier par écrit, suscitant récriminations auprès des nouveaux spécialistes de l’écoute des élèves, ne pouvant s’appuyer que sur un discours moralisateur qui tourne autour de la valeur du respect (réciproque, bien sûr !), inaudible pour des adolescents. La lecture de l’Emile, de Jean Jacques Rousseau était-elle interdite aux ministres de l’Education nationale successifs ? Ils auraient été d’abord confortés par ce traité d’éducation " jeuniste " avant la lettre qui chante la pureté naturelle de l’enfance et engage l’éducateur à libérer les énergies. Mais ils auraient appris qu’en cas d’excès, de débordement, seul le rapport de force est efficace ; la leçon morale est inopérante, son but s’en trouvant même perverti. Souvenons-nous de son analyse inénarrable, vers par vers, de la fable Le Corbeau et le Renard qui aboutit, en fait, à la friponnerie des enfants ! Jack Lang, par exemple, s’il l’avait lue, aurait évité de répéter à l’encan jusqu’à en faire un slogan publicitaire : " Le respect, ça change l’école ! ", avec le résultat prévisible que l’on sait !

Marilyn traquée
      Seul, donc. Jugé et jaugé par l’ensemble de la chaîne éducative sur sa " gestion " disciplinaire, métaphore usée qui n’ose dire " démerde " ! Bien seule, la toute jeune certifiée, brûlante de passion pédagogique mais menue et réservée de nature. Ô le charme suranné de la fragilité qui vous guide dans les arcanes du Savoir ! Seule et sous les regards ironiques d’un panoptique éducatif, voyeur et passif : administration tyrannisée par l’enfant roi, qui se complaît dans une écoute malsaine des élèves et oblige les " profs " à faire de même (dans ces " heures de vie de classe " par exemple, jeu de massacre des collègues du professeur principal) ; conseillère d’éducation et ses surveillants copains-complices avec eux ; parents dépassés, culpabilisés, sans père.
      Ce dé-tricotage du tissu autoritaire a pris du temps . Sans remonter à la célèbre scène du Phèdre où Platon nous fait prendre conscience que la médiation de l’écriture change tout, en éloignant l’autorité en chair et en os, il s’amorce, à l’échelle de la génération du baby-boom, dans les années 70, s’amplifie la décennie suivante, se parachève en fin de siècle.  
      Lorsqu’en 1995, devant les incivilités (euphémisme pour agressions vulgaires), un professeur réclame à son chef d’établissement de l’autorité, celui-ci lui répond : " vous vous croyez en Allemagne nazie ! "

Retour en arrière
      Adultité. Néologisme de Philippe Meirieu, chef de file des réformateurs dans les années 80, qui marquait la dangerosité de l’adulte. Ce même Philippe Meirieu invitait les professeurs de Français, pour les élèves en difficulté, à étudier les notices d’électroménager plutôt que la belle littérature, forcément de classe bourgeoise ! Nouvel adulte désormais à l’écoute de l’élève, refusant de l’ " ensigner ", autre néologisme, deleuzien cette fois, qui souligne assez l’empreinte supposée terrible des adultes sur l’enfant. Souvenons-nous de Libres Enfants de Summerhill et de son fondateur vénéré A.S Neill : " Permettez à l’enfant d’être lui-même. Ne le sermonnez pas. Ne cherchez pas à l’élever. Ne le forcez pas à faire quoi que ce soit. […] La malédiction qui pèse sur l’humanité, c’est la contrainte extérieure, qu’elle vienne du pape, de l’Etat ou du professeur. C’est du fascisme. " L’air du temps approuvait dans l’enthousiasme. Et moi avec ! Le fascisme était partout, dans notre vieille culture " réac ", jusqu’à notre langue…
      Ecoutons Roland Barthes, dans sa leçon inaugurale au collège de France, le 7 janvier 1977 :  " La langue Française n’est ni réactionnaire, ni progressiste ; elle est tout simplement fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, ; c’est d’obliger à dire. " Ou bien Deleuze, autre idole : " Le langage n’est pas la vie, il donne des ordres à la vie. Dans tout mot d’ordre, même d’un père à son fils, il y a une petite sentence de mort " (Mille Plateaux). Ou Genet : " Pourrir le Français pour que la société pourrisse ". Barthes veut " tricher la langue " ; Deleuze " une révolution du langage ". Il ne s’agira plus que de bégayer la langue comme si elle était étrangère, la voler, la violer. "  Va niquer ta (langue) mère ! "
      Cette révolution culturelle, relayée par les médias, aboutit tout naturellement à la fameuse réplique du chef d’établissement, qui assimile l’autorité à la force, oubliant son inscription dans un ordre symbolique profond, inconscient. Balayé le passé, ce sera le tour de l’avenir . " Zéro stock " et " no future ".




Voir aussi : autorité, école
Dimanche 4 Novembre 2007
Daniel Faivre
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