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Ouvrages

CHUTe! d'Alain Soral : le silence de l'amer

Chute ! : Eloge de la disgrâce, Alain Soral, Editions Blanche, 2006

Par François Devoucoux du Buysson, essayiste.

Après une suite d'essais coup de poing sur le thème du communautarisme qui ont suscité de violentes polémiques, Alain Soral publie un roman qui réjouira son public par sa verve et son regard acide -mais désabusé- sur la société.



CHUTe!, le roman d'Alain Soral (droits réservés)
CHUTe!, le roman d'Alain Soral (droits réservés)
Il en est qui, véritables consciences de leur temps, voient avant les autres : Tocqueville, Marc Bloch, Stefan Zweig... Ceux-là savent s'élever au-dessus du bruissement de l'époque pour entrevoir la direction qu'elle prend. Mais ce trait de génie est aussi leur calvaire car ils sont généralement raillés ou, pire, ignorés par leurs contemporains. C'est notamment le cas d'Alain Soral.

Alain Soral qui, le premier, a vu venir l'emballement féministe, écrivant le livre d'Eric Zemmour (Le premier sexe) sept ans avant Eric Zemmour (1). Alain Soral qui a su restituer la montée de la colère populaire dans un essai nerveux, Jusqu'où va-t-on descendre?, publié deux semaines avant le 21 avril 2002 (2) et qui contenait un portrait acide des "z'y va" de banlieue qui est aujourd'hui une figure imposée des journaux télévisés. Alain Soral qui a redécouvert les écrits méconnus de Michel Clouscard -un philosophe marxiste ayant dénoncé l'arnaque du libéralisme libertaire dès 1973- pour en tirer une des plus brillantes critiques de la montée des communautarismes (3). A tel point qu'il fut victime en septembre 2004 d'une agression physique de la part d'extrémistes juifs qui n'ont jamais été arrêtés par la police (4).

Une expérience traumatisante qui l'a peut-être amené à délaisser le genre de l'essai -où il excellait- pour celui, moins exposé, du roman. Il en convient lui-même à l'ouverture de son dernier livre, CHUTe : "De toute façon j'étais au bout de ma critique des communautarismes, la colère qui se répète, ça tourne au fond de commerce, je n'allais pas devenir le Jean-Pierre Coffe du politiquement incorrect, le monsieur "c'est d'la merde" du pamphlet".

CHUTe!, donc, est un roman. C'est l'histoire d'une chute, justement. Celle d'un journaliste qui s'est retiré du cirque médiatique après que des propos -qui prêtaient à la condamnation- sur un plateau de télévision lui aient valu des menaces de mort et même une agression. Depuis, le héros ne veut plus s'exprimer sur le communautarisme, ce sujet empoisonné. Sauf, peut-être, à la rigueur, sur le communautarisme inuit : "Je me suis rencardé, le lobby inuit est le seul à être complètement inopérant en France, mais sur les autres communautarismes : féministes, gays, corses, gitans, myopathes, obèses... plus un mot, tu peux pas savoir tous les emmerdes que ça attire !"

Alors, mis au ban de la société du spectacle, incompris par ceux qui n'ont pas pris la peine de l'entendre, réduit au silence, il survit en écrivant sous pseudo dans un magazine féminin et en expliquant le monde -puisqu'il est si dangereux de prétendre le refaire- aux rares personnes qui ne lui ont pas tourné le dos et qu'il retrouve au bistrot du coin : "Fraternité, esprit français, dans ce café populaire je suis bien..." Alain Soral se livre à un éloge vibrant du Café du Commerce, ce lieu méprisé où les "décideurs" et les observateurs" du système seraient pourtant bien inspirés de traîner plus souvent pour humer l'air du temps. Là, les piliers de comptoir écoutent les démonstrations implacables d'un obscur prof de philo qui éclaire leur conscience mais ne les incite guère à l'optimisme : "Quand la mode est au communautarisme, quand certains, implantés au plus haut niveau de l'Etat et prétendant incarner la Nation, confondent justice et vendetta, avec derrière la razzia maquillée en dette impresciptible, quand en plein centenaire de la loi de 1905, les représentants de la République n'ont d'autres valeurs à proposer aux Français que de ls culpabiliser ad vitam aeternam pour des vilaines choses faites par des Allemands il y a soixante ans en Pologne, ça dérègle tout et ça déboussole!... Dès lors, on peut comprendre que tout le monde retourne au tribalisme! Et pas seulement les Corses! Les féministes paritaires qui se mettent à harceler les hommes, les gays communautaires qui en ont contre les hétéros, les immigrés indigènes de la République qui demandent des comptes à la France prolétaire, jusqu'aux Antillais qui veulent maintenant savoir qui touchait sur la Traite transatlantique ! Partout, l'esprit de revanche et les réparations, le devoir de mémoire et son racket, viennent empêcher l'universalité de l'histoire, et il n'y a plus de paix !"

Le problème du Café du Commerce, c'est que, si l'on acquiert à sa fréquentation régulière la sensation jouissive de tout comprendre au contacts de ses contemporains, on arrive aussi rapidement à la conclusion de ne rien pouvoir faire pour inverser le cours des choses. On y attend la chute finale, la bière à la main et la clope au bec. Galvanisé par l'outrance, enhardi par le pouvoir de la parole dans ce huis-clos où celui qui parle le plus fort impose son autorité, on y tient des propos qui ne seraient pas valides au-dehors. On y monologue à plusieurs au risque de ressentir à nouveau la déprime en rentrant chez soi. On tourne en rond sur le diagnostic sans proposer de solution.

Mais ce n'est pas le propos d'un roman qui, comme dans celui d'Alain Soral, s'attache surtout à raconter une histoire. Celle de Robert, le héros de CHUTe!, ex-enfant battu qui, fatigué de recevoir des coups, a fini par apprendre à en donner, l'amène à s'échapper avec le philosophe de bar à l'occasion d'une virée sur la côte basque digne des pérégrinations du Bardamu de Céline dans Voyage au bout de la nuit. Une échappée qui s'achève sur une plage :
"- C'est sans espoir, Robert.
- Je sais bien, professeur.
Puis hurlant carrément sa haine à l'horizon, de l'eau jusqu'aux genoux :
- La nature sociale, comme l'autre, a horreur du vide... Nous avons chassé les prêtres, mais un nouveau clergé en douce, enfourchant avec les éperons de l'argent le cheval de la République, a remplacé l'autre... Et moi le clerc, le couillon, le laïcard pur sucre, je réalise au crépuscule de ma vie que la destruction de l'Eglise et du roi a fait le jeu du pire !...
- Vous n'allez quand même quand même pas citer Bernanos ?!
- Si ! gueule-t-il, en s'enfonçant dans le vagues jusqu'au haut des cuisses.
- Ca suffit, professeur !
- Oh ! Mon ami, mon ami, geint-il la tête au vent, les yeux baignés de larmes... Alors que le but de la grande révolution était d'accoucher d'une noblesse sans aristocratie, d'une élite enfin douce aux humbles et légitime, sournoisement, dans l'ombre, s'est mis en place son exact contraire... Et nous vivons aujourd'hui sous le joug d'une aristocratie sans noblesse... une aristocratie du mensonge et du vol !
En pleine transe, il débloque à plein tube, et il s'enfonce encore...
- Déconnez-pas, professeur !"


Une histoire qui est aussi obscurcie par la maladie grave de la femme du héros -son "ancre"- que Soral évoque d'une façon poignante qui rappelle l'extinction à petit feu du personnage Chloé dans L'écume des jours de Boris Vian (un auteur que Soral dit pourtant exécrer). Rejoignant le Soral essayiste, Soral romancier termine sa CHUTe! dans une apothéose glauque. Comme disait l'autre, "ce qui compte, c'est pas la chute, c'est l'atterrissage". Dans le roman d'Alain Soral, l'histoire finit mal.

Soral romancier ne sera pas moins controversé que Soral essayiste. A coup sûr, Alain Soral va encore se faire des ennemis. Avec cette immixion dans le roman, il ridiculise tous les petits poseurs mondains qui s'épuisent à raconter leurs histoires inutiles et vaines avec le soutien d'une certaine presse.

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(1) Vers la féminisation?, Alain Soral, éditions Blanche, 1999.
(2) Jusqu'où va-t-on descendre ?, Alain Soral, éditions Blanche, 2002.
(3) Néo-fascisme et idéologie du désir de Michel Clouscard (préface d'Alain Soral), Le Castor Astral, 1999.
(4) Lire l'article de l'Observatoire du Communautarisme sur l'agression d'Alain Soral : cliquer ici