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Tribunes

Cessez de jouer avec les mémoires

par Jean-Pierre Azéma, Libération, 10 mai 2006

Les lois visant à imposer un jugement historique sont dangereuses pour la démocratie, selon Jean-Pierre Azéma, professeur à l'IEP de Paris, qui s'exprime ici au nom de membres de l'association Liberté pour l'histoire.



Dessin de Franck Resplandy (droits réservés)
Dessin de Franck Resplandy (droits réservés)
Nous sommes un certain nombre d'historiens à avoir lancé en décembre 2005 un appel «Liberté pour l'histoire» après que le Collectifdom eut assigné en justice, au prétexte de la loi Taubira, un universitaire auteur de l'ouvrage les Traites négrières (1). Nous participions aussi à la campagne visant à obtenir l'abrogation de l'article 4 de la loi dite Mekachera, enjoignant aux enseignants d'évoquer dans leurs cours «le rôle positif de la présence française outre-mer». Cet appel a été signé par près de 700 universitaires et chercheurs, avant d'être relayé par l'Association des professeurs d'histoire et de géographie.

Nous réclamons le toilettage d'articles de quatre lois «mémorielles» qui prétendent imposer un jugement historique : la loi dite Gayssot du 13 juillet 1990 interdit le «négationnisme» de la Shoah ; la loi de janvier 2001 reconnaît le génocide arménien ; la loi dite Taubira du 21 mai 2001 qualifie la traite et l'esclavage de crimes contre l'humanité ; la loi dite Mekachera du 23 février 2005 affirme la reconnaissance de la nation aux Français rapatriés. Nous estimons, comme l'avait écrit Madeleine Rebérioux, que «la loi ne saurait dire le vrai. Le concept même de vérité historique récuse l'autorité étatique. L'expérience de l'Union soviétique devrait suffire en ce domaine».

Nous ne disons pas que l'histoire appartient aux historiens : le résultat de tous les travaux qu'elle inspire devient le bien de tous. C'est précisément pour préserver ce droit de tout citoyen d'accéder aux connaissances historiques que nous nous élevons contre la proclamation de vérités officielles, qui, en imposant ce qu'il faut chercher, trouver, enseigner, au risque de sanctions administratives, voire pénales, est indigne d'un régime démocratique. Et notre association Liberté pour l'histoire soutiendra ceux qui, hormis les négationnistes des chambres à gaz, seraient menacés pour avoir enseigné la réflexion, le débat.

En décembre, des responsables de groupes parlementaires de l'Assemblée nous avaient assurés à demi-mot qu'aucune nouvelle disposition ne viendrait aggraver ces lois mémorielles. Nous apprenons qu'une proposition de loi déposée par le groupe socialiste entend «compléter» la loi sur le «génocide arménien de 1915» : sa «négation» serait «punie des mêmes peines que la négation de la Shoah». Récemment, quarante députés UMP demandaient le «déclassement» d'un article de la loi Taubira «par souci d'égalité de traitement», plus probablement en représailles du déclassement de l'article 4 de la loi Mekachera. On assiste donc à ce que nous redoutions, à la rivalité et à la surenchère de mémoires victimaires qui prendront les enseignants, mais aussi la connaissance historique des citoyens, en otage. Que les députés ne prêtent pas attention aux retombées perverses des lois mémorielles, c'est désolant. Que leur dessein ne soit pas exempt de visées électoralistes est tout bonnement consternant.

(1) Olivier Pétré-Grenouilleau, Gallimard.

Liberté pour l'histoire

Emus par les interventions politiques de plus en plus fréquentes dans l'appréciation des événements du passé et par les procédures judiciaires touchant des historiens et des penseurs, nous tenons à rappeler les principes suivants :

L'histoire n'est pas une religion. L'historien n'accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous. Il peut être dérangeant.

L'histoire n'est pas la morale. L'historien n'a pas pour rôle d'exalter ou de condamner, il explique.

L'histoire n'est pas l'esclave de l'actualité. L'historien ne plaque pas sur le passé des schémas idéologiques contemporains et n'introduit pas dans les événements d'autrefois la sensibilité d'aujourd'hui.

L'histoire n'est pas la mémoire. L'historien, dans une démarche scientifique, recueille les souvenirs des hommes, les compare entre eux, les confronte aux documents, aux objets, aux traces, et établit les faits. L'histoire tient compte de la mémoire, elle ne s'y réduit pas.

L'histoire n'est pas un objet juridique. Dans un Etat libre, il n'appartient ni au Parlement ni à l'autorité judiciaire de définir la vérité historique. La politique de l'Etat, même animée des meilleures intentions, n'est pas la politique de l'histoire.

C'est en violation de ces principes que des articles de lois successives ­ notamment lois du 13 juillet 1990, du 29 janvier 2001, du 21 mai 2001, du 23 février 2005 ­ ont restreint la liberté de l'historien, lui ont dit, sous peine de sanctions, ce qu'il doit chercher et ce qu'il doit trouver, lui ont prescrit des méthodes et posé des limites.

Nous demandons l'abrogation de ces dispositions législatives indignes d'un régime démocratique.

Jean-Pierre Azéma, Elisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Françoise Chandernagor, Alain Decaux, Marc Ferro, Jacques Julliard, Jean Leclant, Pierre Milza, Pierre Nora, Mona Ozouf, Jean-Claude Perrot, Antoine Prost, René Rémond, Maurice Vaïsse, Jean-Pierre Vernant, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet et Michel Winock

Pétition parue dans Libération le 13 décembre 2005


Mercredi 10 Mai 2006
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