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Comment le pouvoir change de mains au sein d'al-QaidaPar Jean-Pierre Milelli, co-auteur de « Al-Quaida dans le texte », (PUF, 2005), tribune parue dans Le Figaro, 19 octobre 2005La nébuleuse terroriste islamiste est traversée de contradictions entre son idéologue Ayman al-Zawahiri et Abou Moussab al-Zarqaoui, son "représentant" en Irak. Attitude face aux masses musulmanes, assassinat de chiites, sectarisme doctrinal et décapitations d'otages constituent autant de points de divergences entre les dirigeants d'al-Quaida. Mais l'essentiel demeure : chasser les forces américaines d'Irak pour y établir un Etat islamique, puis élargir la base territoriale de cet Etat à la Syrie, au Liban et à l'Egypte, enfin reconquérir la Palestine et détruire Israël.
« Al-Quaida dans le texte », sous la direction de Gilles Kepel, PUF, 2005
Le 5 octobre, un porte-parole du ministère américain de la Défense avait divulgué le contenu d'une lettre adressée, en juillet dernier, par Ayman al-Zawahiri à Abou Moussab al-Zarqaoui, missive semble-t-il interceptée par les services secrets américains. Selon Brian Whitman, la lettre abordait deux thèmes principaux : la stratégie mondiale d'al-Qaida et la situation en Irak. On y obtenait confirmation que cette stratégie poursuivie par al-Qaida consistait à chasser les forces américaines d'Irak pour y établir un Etat islamique, puis élargir la base territoriale de cet Etat à la Syrie, au Liban et à l'Egypte, enfin reconquérir la Palestine et détruire Israël.
Quant à la situation en Irak, les critiques voilées d'al-Zawahiri envers al-Zarqaoui, sous forme d'humbles remontrances, confirmaient qu'al-Zawahiri ne contrôle plus l'action d'al-Zarqaoui, lequel fait cavalier seul. Ces remontrances portent sur des points tels que l'assassinat de chiites, le sectarisme doctrinal et les décapitations d'otages. Au fil des 13 pages du document finalement publié, en arabe et en anglais, sur le site de la Direction nationale du renseignement américain, le 11 octobre, al-Zawahiri fait la leçon à un homme que l'on imagine mal, au point où il est parvenu dans le meurtre de civils chiites, faire amende honorable. On peut donc y voir la vaine tentative de l'aîné de contrôler le cadet : «Si attaquer certains chefs chiites est nécessaire pour mettre un terme à leurs complots, pourquoi attaquer le peuple chiite ? Cela ne conduit-il pas à renforcer leurs erreurs dans leurs esprits alors qu'il faudrait les édifier, les convaincre et les guider vers la vérité ? Et est-ce que les moudjahidins parviendraient à tuer tous les chiites d'Irak ? A-t-on jamais vu dans l'histoire un Etat islamique le faire ?» Al-Zarqaoui se voit reprocher de mettre en danger l'avenir du Djihad en s'aliénant les masses musulmanes par ses attaques brutales et ses décapitations sanglantes, alors que, lui fait remarquer al-Zawahiri, «pour de nombreuses raisons, qu'il n'y a pas lieu de citer ici, les masses musulmanes ne se mettent en branle que contre un occupant étranger, surtout si c'est un Juif et, à un moindre degré, un Américain.» Mais dès le 7 octobre une réponse diffusée par al-Zarqaoui sur Internet avait tranché : «Les moudjahidins ont leurs justifications en vertu des principes de l'islam pour tuer des civils, dans la mesure où ce sont des infidèles. Car la différence en islam n'est pas entre civil et militaire, mais entre musulman et infidèle. La vie du musulman est protégée quelles que soient son action et sa position ; celle de l'infidèle ne l'est pas, quelles que soient son action et sa position, à moins qu'un pacte n'ait été conclu avec lui ou qu'il ne bénéficie d'une protection.» On le voit, al-Zarqaoui n'est pas homme à baisser la garde, pas même devant un vétéran et vieux sage d'al-Qaida comme al-Zawahiri. Quant à gagner les coeurs et les esprits des masses musulmanes, al-Zarqaoui s'est contenté d'assimiler toute «résistance» au Djihad, appelant ainsi les masses musulmanes à réinterpréter en ce sens leurs luttes, sans faire, pour sa part, nulle concession : «Le concept de Djihad a subi les plus vives critiques de la part des ennemis de la religion, orientalistes, occidentalistes et laïcs qui prétendirent que le Djihad faisait couler le sang et répandait la terreur. Beaucoup de musulmans ont été influencés par cette campagne au point d'avoir honte d'employer ce mot, de peur d'être accusés de terrorisme, et l'ont remplacé par ceux de résistance et de légitime défense. Certes, quiconque défend son pays peut prétendre mener une résistance, mais le mot de Djihad est le plus profond.» En ce qui concerne al-Zawahiri lui-même, cette lettre éclaire quelque peu certains aspects de sa vie actuelle. Pour convaincre al-Zarqaoui qu'il hait les Américains autant que lui, et que donc ses recommandations tactiques ne sauraient être justifiées par une quelconque mollesse, il lui rappelle qu'il a perdu, à cause des bombardements américains, son épouse, son fils et une de ses filles. Que reste-t-il donc au «cerveau» d'al-Qaida ? Rééditer ses opuscules théoriques (dont il demande à al-Zarqaoui de publier une nouvelle édition sur son site Internet) et se consoler avec les médias, car, dit-il, «plus de la moitié de notre bataille se déroule dans les médias». * Enseignant à Sciences po, coauteur d'Al-Qaida dans le texte (PUF).
Quatrième de couverture d'« Al-Quaida dans le texte » :
"Cet ouvrage a pour ambition d'analyser le système doctrinal produit par ce que l'on nomme "Al-Qaida" à partir de ce qui s'en donne à lire. Ses principaux idéologues ont fait circuler sur la Toile - parfois aussi sous forme imprimée - toute une littérature, destinée aux cercles des militants et sympathisants potentiels, qui fournit en substance la "rationalité" des actions et inscrit la violence .spectaculaire dans une mobilisation à finalité politique par l'usage d'un argumentaire religieux, historique, voire nationaliste. Elucider cette idéologie, c'est se donner les moyens d'accéder à son intelligence." Gilles Kepel. Pour la première fois, on trouvera ici un choix de textes des quatre plus importants dirigeants de l'islamisme jihadiste contemporain ; directement traduits de l'arabe, ils sont présentés, commentés et analysés par une équipe internationale de spécialistes rassemblés autour de la chaire Moyen-Orient Méditerranée de Sciences-Po. Mercredi 19 Octobre 2005
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