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Communautarisme, pluralisme et idée républicaine

À propos du livre de Pierre-André Taguieff, La République enlisée. Pluralisme, « communautarisme » et citoyenneté, Paris, Éditions des Syrtes, 2005, 346 p

Centré sur la question névralgique du « communautarisme » dans le contexte français, cet exercice de pensée politique propose surtout une exigeante mise en perspective de la crise actuelle que le titre réduirait à l'évocation d'un bourbier conjoncturel, n'était que l'auteur jugeait la République seulement « menacée » en 1996.



La République enlisée. Pluralisme, « communautarisme » et citoyenneté, Pierre-André Taguieff, Paris, Éditions des Syrtes, 2005
La République enlisée. Pluralisme, « communautarisme » et citoyenneté, Pierre-André Taguieff, Paris, Éditions des Syrtes, 2005
Afin d'attester l'aggravation intervenue, Pierre-André Taguieff se donne un point de repère séméiologique et discursif : l'apparition du « communautarisme », vocable le plus suspect et le plus fascinant que la langue politique de notre pays ait adopté depuis vingt ans. Les guillemets du sous-titre conservés tout au long de l'ouvrage, font entrevoir toute la distance qu'inspire à l'auteur cette pétition de principe induisant si fortement l'illusion de l'évidence. Car au lieu de tenir cette notion pour la réponse suprême désignant à la fois l'insidieux processus négateur du modèle républicain ainsi que son élucidation théorique légitime, l'auteur renverse cette tendance en l'envisageant plutôt comme une « allumette de sédition » pour reprendre ici une expression de Hobbes, qui dans Du citoyen, plaçait lucidement le fait de parler à l'origine de la violence entre les hommes.

Pour Pierre-André Taguieff, le « communautarisme » toujours employé avec « une intention critique » depuis son entrée en vigueur dans le corpus de la philosophie politique et de la sociologie au cours des années 1980, puis dans le discours politique dix ans plus tard, n'avait jamais fait l'objet d'un examen systématique, alors même qu'il a réussi à s'imposer comme la clé pour décrypter les problèmes les plus cruciaux de notre société. Or ce pseudo concept leur fait plutôt écran, projetant une grille importée au risque, par exemple, de racialiser une réalité plus trivialement dramatique, définie par le chômage et la relégation socio-économique. La première mesure de salubrité sémantique consiste donc à purger le discours et les représentations de ce faux ami des idées. Plus grave encore, selon l'auteur : le communautarisme « affecte l'évaluation du fait communautaire », car l'existence de regroupements spontanés et de micro-cultures pacifiques n'est pas en soi un motif d'inquiétude dans un contexte intégrateur.

La contribution consistant à opérer une drastique rectification de ce que signifie le « communautarisme » débouche sur la suggestion de modifier sa formulation en « multicommunautarisme », version plus fidèle au projet sous-jacent, mais surtout, sur l'éradication des distorsions et des confusions qu'il favorise. Ce chantier s'avère si vaste qu'il correspond quasiment à la totalité du livre, alors même que les deuxième et troisième chapitres lui sont plus spécialement dévolus. On retiendra donc en particulier de ce travail, les quatre déclinaisons possibles du communautarisme, dont le spectre d'interprétation amplifie encore l'équivocité initiale : le tribalisme, dont certains prévoient le retour en force ; la vision essentialiste des groupes humains interdisant leur mélange ; le multiculturalisme normatif au sens du projet de société le plus souhaitable pour le troisième millénaire; enfin, le communautarisme meurtrier, c'est-à-dire l'usage politique de mythes identitaires à des fins génocidaires. Pierre-André Taguieff sépare donc radicalement le programme sociopolitique auquel correspond le multiculturalisme idéalisé en accomplissement des sociétés du mélange militant et la dernière version du communautarisme qu'il assimile à un « néoracisme culturel et différentialiste » selon sa terminologie désormais connue. Mais l'analyse sémantique et l'effort de distinction conceptuelle, outils classiques des philosophes plutôt désarmés, n'épuisent pas la méthode de l'auteur, qui excelle dans la reconstitution des lignes de forces idéologiques et par cette féconde combinaison dont le livre offre un exemple convaincant, les débats de société les plus brûlants s'élèvent au statut de dilemmes philosophiques, dévoilant un potentiel de discussion presque infini que l'auteur s'attache toujours à présenter, avant de laisser place à des interprétations avancées avec beaucoup de précaution et de mesure.

L'essai de Pierre-André Taguieff possède un second trait, plus remarquable encore. En effet, la crise contemporaine de la citoyenneté et de la laïcité est disséquée à la lumière de la philosophie politique et morale anglo-saxonne et, le plus souvent, à partir de travaux récents et non traduits à ce jour. Ce choix ne s'apparente pas cependant à un délit d'initié érigé en vertu de chercheur, mais bien parce que la problématique retenue, celle du pluralisme et du libéralisme politiques développée à partir de Stuart Mill, le transforme en obligation dès le premier chapitre. Or cette confrontation des cultures politiques permet à l'auteur de révéler avec encore plus d'acuité, les contresens ruineux qui sévissent à propos du multiculturalisme et du communautarisme, rendant le débat franco-français parfois impropre à la consommation intellectuelle. Le lecteur peut aussi prendre la mesure de la masse impressionnante des travaux d'outre- république sur ce thème autant spéculatif que concrètement politique.

Le diagnostic que formule Pierre-André Taguieff dès la première page s'étend toutefois à la généralité des idéaux démocratiques et dépasse toutes les frontières : « L'intolérance est de retour, avec de nouvelles lettres de noblesse, dues à un éloge appuyé de la pluralité ou de la diversité du monde humain, un éloge du divers qui se pense lui-même comme la tolérance en exercice. » L'actualité politique hexagonale, notamment à travers l'exemple de la laïcité scolaire sévèrement contestée ces derniers temps, est appréhendée comme un corpus de revendications d'un nouveau style, magnifiées par d'ardents porte-parole de la cause des droits identitaires qu'étoufferait une société aveugle à ses propres mutations. Mais l'auteur récuse le lieu commun médiatique de la « montée des communautarismes » en France, préférant mettre au jour le système de valeurs qui rend ce discours crédible et légitime. À ce titre, l'ouvrage consiste en une enquête sur l'axiologie vulnérable des sociétés de liberté en proie à de nouveaux dangers dont le terrorisme n'est que l'expression la plus paroxystique, mais aussi à la fragmentation culturelle, insidieux travail de sape tout aussi radical que le premier. Ainsi que le note Pierre-André Taguieff, « la valeur des valeurs, c'est l'ouverture », mais il rappelle derechef qu'une ouverture sans fermeture s'avère dénuée de sens. Donc plus que cette propension superficielle, c'est la sensibilité collective, voire la complaisance mêlée de culpabilité se manifestant dans le contexte « franco-laïque » qui inquiète l'auteur, s'acharnant donc à comprendre pourquoi l'apologie des différences et de la diversité culturelle est devenue le code suprême du troisième millénaire commençant.

L'idéal de tolérance et son cortège d'ambiguïtés font donc partie de la dense discussion menée tout au long du livre. Contre toute attente, celle-ci n'est pas menée au nom d'une antinomie que l'auteur juge fallacieuse (République versus communautarisme), mais s'appuie sur la double leçon du pluralisme, à la fois humble ontologie fidèle au monde tel qu'il est, c'est-à-dire intrinsèquement divers, ainsi que conclusion éthique scrupuleuse, défendant la seule liberté qui vaille, c'est-à-dire celle de l'individu. En voulant montrer l'affinité essentielle du modèle républicain et du libéralisme politique, l'auteur tente-t-il de sortir des impasses d'un républicanisme désincarné ? Certainement, mais à condition de préciser que contrairement à l'euphorie pathologique du multiculturalisme providentiel, Pierre-André Taguieff considère la diversité humaine comme une marque de finitude, invoquant la fêlure tragique que le retour des identités cherche en vain à colmater et que même le vivre ensemble au « pays du pluriel » ne saurait abolir.

Par Isabelle de Mecquenem (professeur de philosophie, IUFM de Reims)

Voir aussi la note de lecture de l'Observatoire du communautarisme


Jeudi 24 Novembre 2005
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