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Compassion sélectiveLa multiplication en Corse de violences graves visant des personnes à raison de leur origine maghrébine est loin de susciter dans les média et le monde politique une mobilisation comparable à celle qui accompagna cet été l'annonce, quelquefois prématurée, d'actes à caractère antisémite. Une dissymétrie dans l'indignation qui risque fort d'entretenir nos compatriotes issus de l'immigration dans l'idée que certaines victimes sont plus égales que d'autres. Ils se trompent, bien entendu.
Dessin de Franck Resplandy (droits réservés)
On se souvient de la triste équipée de Michaël Tronchon, ce jeune désaxé de 24 ans qui profana un cimetière juif lyonnais le 9 août dernier. Aux enquêteurs qui l'interpellèrent, il indiqua avoir choisi cette nouvelle cible pour gagner la reconnaissance de médias étrangement silencieux à propos de l'agression à la machette qu'il commit quatre jours plus tôt envers un maghrébin à Villeurbanne.
Quatre mois plus tard, les faits donneraient-ils raison à ce dément aveuglé par sa haine ? Un rapport récent (1) , par ailleurs contesté dans certaines de ses analyses, est venu pointer du doigt un fait pourtant bien connu des lecteurs de l'Observatoire : plus de la moitié des agressions racistes (non antisémites, ndlr) recensées par les services de police et de gendarmerie sur le territoire national le sont en Corse, et y visent pour l'essentiel les français d'origine nord-africaine ou les résidents ressortissants du Maghreb. La liste des faits récents (2) se passe, en effet, de commentaires, qu'il s'agisse de leur nombre, ou de la gravité des qualifications pénales en jeu. Pourtant, personne n'a constaté, en ces occasions, une mobilisation du personnel politique d'égale ampleur à celle qui prévalut au cœur de l'été à propos d'autres actes, antisémites ceux-là, et virtuels pour quelques-uns. A de rares exceptions près (et au delà des condamnations de principe), point de déclarations tonitruantes de nos édiles dans les gazettes et les étranges lucarnes. Point de cohortes ministérielles dépêchées dans l'heure en pèlerinage sur les lieux du crime. De conclaves tenus en urgence sous les lambris dorés de l'hôtel de la rue de Varenne, point non plus. Même notre Secrétaire d'Etat aux Droits des Victimes, pourtant rompue à l'exercice d'accoucher les consciences meurtries, n'a pu à ce jour libérer une date dans un agenda il est vrai bien rempli. Grosse fatigue, sans doute. Certes, on se réjouira que l'hystérie collective fasse désormais place à une certaine retenue dans l'expression publique, plus favorable au travail des enquêteurs, et , en fin de compte, plus propice à la manifestation de la vérité. Les forces de l'ordre sont d'ailleurs loin de démériter, qui viennent récemment d'interpeller un groupuscule local dont la ratonnade constituait l'ordinaire du combat "nationaliste" (3). Mais cette nouvelle discrétion très ostensible -voire ostentatoire, ce passage à la vitesse de l'éclair du trop au trop peu, sans explication de texte intercalaire, pourrait faire accroire à des esprits faibles qu'il existe plusieurs catégories de victimes, inégalement dignes de notre intérêt, et de la solidarité nationale. Ceux-là se trompent, assurément. Du moins nous l'espérons. D'une part, parce que les populations issues de l'immigration ne sont pas, loin s'en faut, les seules victimes peu médiatiques. Qu'on se souvienne, pour ne prendre qu'un exemple, du meurtre de deux inspecteurs du travail par un agriculteur périgourdin et irascible en butte à des problèmes aussi considérables que le poids des charges, le harcèlement continuel de tracassins appointés par l'Etat et les organismes sociaux, ou la baisse tendancielle du cours de la tomate. Combien ça coûte, un couple d'inspecteurs du travail ? Pénalement, très cher. Médiatiquement parlant, beaucoup moins (4). Pour un peu, on en viendrait à plaindre le pauvre homme. Certes, quatre membres du gouvernement, ministres ou secrétaires d'Etat, se déplaceront in extremis pour l'oraison funèbre. A l'exception, toutefois, de la principale concernée. Et les télés resteront, sur le sujet, d'une pudeur de violette. D'autre part parce que les traditions insulaires font grand usage d'artifices détonants en tout genre pour trancher la moindre querelle idéologique, d'intérêt ou de voisinage. Le mobile raciste n'y apparaît que comme une goutte d'eau de plus, et le vase a débordé depuis longtemps. La lassitude fait le reste. Pourtant, la dissymétrie du discours compassionnel des média et des responsables politiques, en fonction d'une hiérarchie implicite de l'émotion qui fait une grande part à la "nature" (à l'"identité" ?) des victimes et réserve souvent la portion congrue à la gravité intrinsèque des actes commis, n'est pas une exclusivité du traitement des événements corses. On pourra le comprendre - à défaut de l'admettre - lorsque la cible visée est présumée en situation de faiblesse. Fallait-il pour autant instrumenter le drame privé d'une dispute conjugale et violente entre un chanteur et une actrice pour camper celle-ci en sainte et martyr de la lutte des femmes contre l'oppression (forcément ...) masculine ? Autour des cadavres se presse bien vite une faune peu ragoûtante, c'est une loi de la nature. Cela devient absolument inadmissible lorsque "l'appartenance communautaire" ou religieuse (voire les préférences sexuelles) des victimes entre en jeu, traçant en creux une intolérable distinction entre les formes de xénophobie définitivement intolérables, et celles qui le seraient moins. Que les médias "chauds" utilisent l'émotion, c'est, pour ainsi dire, une ficelle de leur métier, un règle de l'art. On attendrait des autorités et des responsables publics qu'ils tempèrent ce fâcheux penchant naturel en faisant preuve d'une certaine équanimité dans leurs saillies, et rappellent à chacun que la loi est "la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse" (5). Révolutionnaire ? Non : Républicain. ------------------------------------ Notes 1) "Chantier sur la lutte contre le racisme et l'antisémitisme, rapport de Jean-Christophe Rufin au Ministère de l'intérieur", voir le document en ligne sur le site de la documentation française 2) Voir l'encadré ci-après 3) "Attentats anti-Maghrébins: cinq nouvelles interpellations dans la région de Bastia", AP, 23/11/2004 : voir sur Yahoo 4) Voir l'analyse du traitement médiatique de l'affaire par le site ACRIMED (Association Action CRItique MEDias) : "Meurtres sans importance audiovisuelle : deux inspecteurs du travail tués" 5) Article 6 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789. Voir en ligne
Mardi 30 Novembre 2004
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