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Tribunes

Considérations sur le racisme anti-«Blancs»

par Rudy Reichstadt

Suite aux violences qui ont émaillé les manifestations lycéennes du 8 mars 2005, un retentissant article du quotidien Le Monde les qualifiant d'« anti-"Blancs" » et une pétition dénonçant l'émergence d'un nouveau racisme, ont mis le feu aux poudres. Les réactions de la plupart des organisations anti-racistes traditionnelles ne se sont pas faites attendre. Ce sont ces réactions que l'article qui suit tente de passer au crible.



Considérations sur le racisme anti-«Blancs»
La pétition lancée par l'Hachomer Hatzaïr et Radio Shalom (1) contre le racisme anti-blancs a quelque chose de maladroit et de gênant. L'intention initiale, consistant à bousculer les consciences, s'est exposée au risque de choquer et de rebuter.

Les initiateurs de cet appel, qui se définissent eux-mêmes comme des « sionistes de gauche », apprendront donc à leurs dépends que parler de « ratonnades anti-blancs » n'est pas anodin. Le terme, qui désigne les violences racistes dont ont été ou sont victimes des personnes d'origine maghrébine, renvoie à une histoire mal cicatrisée. Non seulement il n'est pas approprié pour qualifier ce qui s'est déroulé en marge des manifestations lycéennes du 8 mars, mais son utilisation peut passer pour une extorsion de vocabulaire. Et Bernard-Henri Lévy, l'auteur de L'Idéologie française – ce livre qui vous explique que les Français ont le fascisme chevillé au corps –, a eu à cet égard un mot impeccable, que devraient par ailleurs méditer les initiateurs d'une autre pétition, celle des « Indigènes de la République » (2) : « Galvauder les noms de la souffrance, c'est profaner la mémoire des victimes d'hier et se rendre impuissant à secourir celles d'aujourd'hui » (3).

Ce texte a également cela de critiquable qu'il colle à l'esprit du temps : il marque un pas de plus vers la « République des victimes » dénoncée sur ce site (4), et boucle la boucle. Après les Noirs, les juifs, les femmes, les Arabes, les homosexuels, c'est donc au tour des Blancs : un partout, balle au centre !

Enfin, une pétition, était-ce le meilleur format pour dénoncer le caractère raciste des violences du 8 mars dernier ? Sur un sujet aussi sensible, on peut en douter. Car une pétition polarise le champ intellectuel. Elle a vocation à réunir certaines personnes contre d'autres. Partant, elle définit un « eux » et un « nous ». Elle trace un sillon.

Ceci étant, cette pétition contient un message résolument universaliste qui réaffirme que l'antiracisme est indivisible et qu'aucun racisme n'est excusable : « pour nous, David, Kader et Sébastien ont le même droit à la dignité ».

Or, cet appel a suscité un tollé parmi les sentinelles de la bien-pensance antiraciste. En effet, la LDH, le MRAP, l'UNEF ou encore l'UNL pour ne citer qu'eux, ne se sont pas contentés de désavouer ce texte. Ils l'ont voué aux gémonies. Ils auraient pu en critiquer la formulation ou même en proposer une autre version. Non. Ils l'ont systématiquement dénoncé comme « communautariste » et « raciste » !
« Le texte prend prétexte des violences que la "caillera", venue faire provision de portables, fit subir ce mardi-là à la belle et blanche et studieuse jeunesse française (de souche ou bien intégrée) en lutte » écrit Pierre Marcelle, qui vilipende un peu plus loin les « sept médiatiques signataires [qui] ont servi de relais à un propos que rien n'étaye, mais qui vient à point jeter aux orties les démons de la misère sociale » (5). « Cet appel contre le "racisme anti-Blancs" […] semble surfer sur une ethnicisation des rapports sociaux qu'il alimente plus qu'il ne s'efforce d'en proposer une compréhension » (6) nous explique le groupe Claris (Clarifier le débat public sur l'insécurité). « Assimiler les phénomènes de violence à l'origine ou à la couleur de peau est une confusion exaspérante » (7) nous dit-il encore.

Dessin de Franck Resplandy (droits réservés)
Dessin de Franck Resplandy (droits réservés)
Que ressort-il de ce flot de réprobations ?
1) que les violences du 8 mars n'avaient pas un caractère raciste ;
2) que cet appel, qui passe sous silence les déterminations sociales de ces violences, est communautariste et stigmatise les jeunes issus de l'immigration.
Ces violences avaient-elles une dimension raciale ? Si l'on en croit le retentissant article de Luc Bronner dans Le Monde (8) du 16 mars dernier, oui. Des lycéens ont été agressés non pas seulement pour être dépouillés mais parce qu'ils étaient blancs – et parmi eux, les blonds en particulier. Le racisme n'était pas la seule motivation, tant s'en faut, de ces violences : « Dans le discours de ces jeunes se cumulent des explications économiques ("se faire de l'argent facile"), ludiques ("le plaisir de taper") et un mélange de racisme et de jalousie sociale ("se venger des Blancs") », indique Luc Bronner. Mais cela n'est pas une raison suffisante pour en minimiser ou en nier la portée. Et ramener la nouveauté de ce racisme à une « construction médiatique » (9) est pour le moins spécieux.
C'est pourtant ce que fait le sociologue Michel Kokoreff, membre du groupe Claris, lorsqu'il évoque les « effets de langage » (10) qui sont à l'œuvre dans les propos recueillis par Luc Bronner, dont l'article manquerait de la « déontologie » si scrupuleusement observée dans le club restreint des tartuffes en sciences sociales.

La véritable dénégation du réel qui se joue ici relève autant de la paresse intellectuelle que de la couardise d'idéologues aux schémas périmés. Faisant l'autruche, ils évitent de penser ce qui contrarierait leur vision du monde et fustigent ceux qui osent briser les tabous.
Pourquoi cet aveuglement ? Parce qu'ils ont pris l'habitude d'interpréter le monde en termes binaires avec des « dominants » d'une part et des « dominés » d'autre part. Patrick Karam, dans un propos en forme d'aveu parle ainsi d'« une majorité blanche, dominante socialement » (11). De même, pour Ester Benbassa, « une majorité, dominante culturellement, politiquement et économiquement qui se pose en victime ne peut pas susciter de la compassion » (12).

Cette vision manichéenne des choses rend proprement impensable l'existence d'un racisme dont des « dominés » seraient les auteurs. Et, devant l'évidence, ce racisme est absout au nom de la solidarité avec les « déshérités ». Les violences anti-blancs ne constitueraient ainsi qu'une réponse à l'autre violence – la seule qui serait, au fond, légitimement condamnable –, la violence « symbolique ». Celle précisément que les « dominants » infligent aux « dominés » via l'exhibition de leurs téléphones portables et autres lecteurs Mp3.

Partant, nos antiracistes patentés se réfugient dans une mise à jour des déterminations socio-économiques qui ont rendu possible le déferlement d'agressivité du 8 mars. Ils invoquent, à raison, « les effets sociaux de la désindustrialisation et le processus de désaffiliation (tant sociale, territoriale et scolaire que politique) qui ont profondément affecté les anciennes banlieues ouvrières ». Ils soulignent également comment « la référence au territoire, les cultures de la rue, l'attrait de l'argent facile [et] les tensions parfois quotidiennes avec les policiers et les représentants des institutions, sont venus structurer l'expérience sociale d'une jeunesse sans avenir » (13).

Toutefois, ce sain exercice de clarification ne s'accompagne d'aucune condamnation, fût-elle formelle, de la nature indéniablement raciste de ces violences. Pis, il les justifie.
« Mais alors, s'insurge Jacques Julliard, signataire de l'appel, c'est Noël au pays du racisme, parce que le racisme n'existe plus, puisqu'il est toujours innocent ! Les petits Blancs racistes du sud des Etats-Unis, qui s'en prenaient aux Noirs, n'en pouvaient mais, puisqu'ils étaient les victimes de la paupérisation ! Le lepénisme est innocent, puisque sa xénophobie, son antisémitisme ne sont que l'expression du désarroi et des difficultés économiques des artisans et des commerçants, victimes de la mondialisation ! Et le racisme nazi ne faisait que traduire les faillites des commerçants et le chômage de la classe ouvrière allemande ! » (14).

On peut également penser que taire ce racisme, c'est, du même coup, faire un cadeau inespéré à l'extrême droite : en laissant le monopole de la dénonciation du racisme anti-blanc au FN, ne contribuons nous pas à le renforcer ? Ne lui assurons nous pas « un fond de commerce illimité » (15) ?
Ce n'est pas la position de nos clarificateur du débat public sur l'insécurité (et, désormais, sur le racisme) pour qui, dénoncer la racialisation de la violence, contribuerait à jeter de l'huile sur le feu. La pétition contre le racisme anti-blanc participerait dès lors d'une banalisation du racisme s'inscrivant dans la droite ligne de la « lepénisation des esprits » – soit l'argument de ceux qui n'ont plus d'arguments. Elle confirmerait l'emprise, sur le débat public, de cette « pensée réactionnaire dont se parent les néorépublicains » (16) et marquerait définitivement « la victoire des idées du Front national » (17).

Que doit-on comprendre sinon qu'une pétition qui appelle à défendre « David, Kader et Sébastien » est une pétition lepéniste ?! Mauvaise foi totale. Ceux qui condamnent cette pétition lui font dire ce qu'elle ne dit pas. A savoir qu'elle dresserait les « Noirs » (ou « les jeunes issus de l'immigration ») contre les « Blancs ». Mais l'ont-ils vraiment lue ? Cette pétition n'incrimine personne en particulier. Chose notable, on ne désigne à aucun moment dans ce texte des « Noirs » ou des « jeunes issus de l'immigration » comme étant les auteurs de ces violences. Les initiateurs de l'appel, comme pour devancer la critique, ont même pris leurs précautions : « il ne s'agit pas, pour nous, de stigmatiser une population quelle qu'elle soit ». On rétorquera que la dénonciation est implicite, que les auteurs de violences « anti-blancs » ne peuvent être, par définition, que des « personnes de couleur ». Certes, mais quand bien même : condamner le racisme anti-blanc, ce n'est pas stigmatiser « les Noirs » tout comme faire l'inverse d'ailleurs, ce n'est pas condamner « les Blancs » dans leur ensemble. « Lorsque je condamne un coiffeur criminel, déclare Jacques Julliard, je ne condamne pas l'ensemble des coiffeurs ! » (18).

L'antiracisme des bons sentiments, qui ne lit plus la réalité qu'au travers du prisme communautariste, en arrive ainsi à trahir sa mission originelle. En excusant les dérives racistes de quelques brebis galleuses, il ne rend pas service aux « déshérités », quelle que soit leur origine raciale. Au contraire, il impute à la grande majorité d'entre eux des comportements violents qui demeurent pourtant extrêmement marginaux.
« Est-il devenu impossible, aujourd'hui, de dénoncer le comportement d'individus sans que l'entité collective à laquelle on les rattache soit, du même coup, stigmatisée ? N'est-ce pas là précisément une vision communautariste de la société ? » (19) s'interroge Cyril Hofstein. C'est, en tout état de cause, une vision essentialiste : retourner l'accusation de communautarisme en résumant cette pétition à « une "démarche communautaire" incitant au repli » (20) n'y change rien et fait plutôt penser à un pathétique échange de patate chaude.


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Notes :
1) Lire la pétition en ligne sur le site de l'Hachomer Hatzaïr
2) Cf. « Les mots sont importants. A propos de l'appel des "indigènes de la République" », Observatoire du communautarisme, 14 mars 2005
3) Le bloc-notes de Bernard-Henri Lévy, Le Point, 31 mars 2005
4) Cf. « La faillite de la République des victimes », Observatoire du communautarisme, 20 juillet 2004
et « Du culte des héros à la concurrence des victimes », Jean-Michel Chaumont, article paru dans le n°33 de la revue Criminologie, 2000
5) Pierre Marcelle, « Aux armes citoyens blancs ! », Libération, 30 mars 2005
6) Claris, « La dérive ethnique », Libération, 5 avril 2005
7) Claris, art. cit.
8) Luc Bronner, « Manifestations de lycéens : le spectre des violences anti-"Blancs" », Le Monde, 16 mars 2005 : lire en ligne
9) Claris, art. cit.
10) Cf. l'émission « Arrêt sur images » du dimanche 17 avril 2005 sur France 5 : regarder l'émission en ligne
11) Patrick Karam, « Non à la pétition de la haine raciale », Collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais : lire en ligne.
12) Blandine Grosjean, « On crée des compétitions de victimes », entretien avec Ester Benbassa, Libération, 26 mars 2005.
13) Claris, art. cit.
14) Jacques Julliard, « Les bonnes âmes et le racisme », Le Nouvel Observateur, 31 mars 2005.
15) Alain Finkielkraut, « Qui vive », émission du 3 avril 2005, RCJ.
16) Claris, art. cit.
17) Ibid.
18) Jacques Julliard, « L'antiracisme ne se divise pas », Le Nouvel Observateur, 29 mars 2005.
19) Cyril Hofstein, « Racisme : doit-on tout dire ? », Le Figaro, 2 avril 2005.
20) Claris, art. cit.

Appel de l'Hachomer Hatzaïr et de Radio Shalom, 25 mars 2005 :

Il y a deux ans, presque jour pour jour, le 26 mars 2003, quelques uns d’entre nous lançaient un cri d’alarme.

Quatre jeunes du mouvement Hachomer Hatzaïr venaient de se faire agresser en marge d’une manifestation contre la guerre en Irak parce qu’ils étaient Juifs. Une tentative de lynchage en plein Paris, un scandale.

La mobilisation des médias, des politiques, des simples citoyens, a été formidable.

Mais aujourd’hui les manifestations lycéennes sont devenues, pour certains, le prétexte à ce que l’on peut appeler des « ratonnades anti-blancs ». Des lycéens, souvent seuls, sont jetés au sol, battus, volés et leurs agresseurs affirment, le sourire au lèvres : « parce qu’ils sont Français ».

Ceci est un nouvel appel parce que nous ne voulons pas l’accepter et parce que, pour nous, David, Kader et Sébastien ont le même droit à la dignité.

Ecrire ce genre de textes est difficile parce que les victimes sont kidnappées par l’extrême droite.

Mais ce qui va sans dire, va mieux en le disant : il ne s’agit pas, pour nous de stigmatiser une population quelle qu’elle soit. A nos yeux, il s’agit d’une question d’équité. On a parlé de David, on a parlé de Kader mais qui parle de Sébastien ?

Premiers signataires : Elie Chouraqui, Chahdortt Djavann, Alain Finkielkraut, Jacques Julliard, Bernard Kouchner, Pierre-André Taguieff.



Samedi 30 Avril 2005
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