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Entretiens

Corse, nationalisme ethnique, République : entretien avec les auteurs de Géopolitique de la Corse

Géopolitique de la Corse, Marianne Lefèvre et Joseph Martinetti, Armand Colin, 2007

A l'occasion de la sortie du remarquable ouvrage de Marianne Lefèvre et Joseph Martinetti, Géopolitique de la Corse (Armand Colin, 2007), l'Observatoire du communautarisme a souhaité interroger avec les auteurs les grands éléments qui forgent le nationalisme ethnique corse. Violence, victimisation, discrimination positive, instrumentalisation de la culture, affaissement de l'Etat républicain, rôle des médias locaux : un tableau qu'il faut savoir regarder avec la lucidité requise.



Corse, nationalisme ethnique, République : entretien avec les auteurs de Géopolitique de la Corse
Observatoire du communautarisme : En quoi l’analyse géopolitique est-elle pertinente pour analyser l’évolution de la Corse sur les 30 ou 40 dernières années ?
Marianne Lefèvre : La géopolitique interne porte sur les rivalités de pouvoirs à l’intérieur d’un Etat, sur des territoires et les populations qui y vivent (Y. Lacoste). La Corse est un territoire métropolitain insulaire doté d’une microsociété très diversifiée et à forte identité régionale, où s’est développée une mouvance indépendantiste minoritaire à antennes politico-militaires clandestines. Sur cet espace isolé et de petite dimension, comprenant 0,4% de la population nationale, une analyse géopolitique des représentations adressées à l’opinion publique par les acteurs politiques locaux et nationaux permet d’éviter une logique globalisante, sommaire voire dangereuse, telle « les Corses » ou « la Corse ». Les mouvements relevant des acteurs locaux en sont d’autant plus perceptibles.

L’analyse géopolitique permet ainsi de déconstruire les représentations construites dans la longue durée, mythes et réalités d’une île nature et de mettre à jour les rivalités de pouvoir s’étant historiquement succédées dans cette île entre France et Italie.

Elle doit aussi permettre de comprendre les représentations élaborées à partir des évènements récents, souvent dramatiques qu’a connus la Corse depuis trente ans où se sont progressivement amalgamés nationalisme et gangstérisme. Elle doit permettre d’interpréter les crises « identitaire», politique, économique et sociale qui secouent périodiquement l’île au sein d’un Etat nation européen démocratique, laïc et républicain. On soulignera également le fait que la classe politique insulaire s’est toujours massivement investie dans l’appareil politique régional et national et de ce fait les stratégies mises en œuvre peuvent s’exercer sur des territoires emboîtés allant de la petite commune villageoise, où se côtoient le maire et le ministre, jusqu’au plus haut niveau de l’Etat. Sur fond de recul des prérogatives de l’État nation et de processus d’intégration européenne, les forces politiques se sont profondément restructurées en Corse et l’influence du nationalisme a été déterminante dans la montée des pouvoirs locaux et le repositionnement des différents partis sur l’échiquier politique local. La Corse n’est-elle pas devenue avec quatre statuts particuliers en vingt ans, un laboratoire institutionnel d’une nation française en devenir, et par là-même un enjeu politique national ?


Vous décrivez une Corse en proie à la violence. Quelles en sont les causes ? Pourquoi l’Etat républicain, théoriquement chargé de l’ordre public, ne réussit-il pas à contenir cette violence ? Et pourquoi est-il par un curieux renversement, accusé d’être sinon à l’origine du moins co-responsable de cette violence ?
Marianne Lefèvre :
Les mouvements nationalistes corses, auxquels n’adhère qu’une minorité de la population, ont adopté la lutte armée clandestine dès la décennie 70. La pratique de la violence constitue dans leur course au pouvoir, leur principale force de pression exercée sur la population locale, les élus et, bien entendu l’État. Ils légitiment ce recours à la violence par un combat politique défini selon le modèle de lutte de libération nationale algérien. La parole rendue suspecte par les « mensonges » des élus et ceux de l’Etat est invalidée et doit être remplacée par la voix des armes. Lors des dramatiques évènements d’Aléria en 1975, qui seront à l’origine de l’indépendantisme et de la fondation du FLNC, ils justifient leur choix d’une stratégie de confrontation violente avec l’Etat en dénonçant un scandale des vins et la politique de mise en valeur agricole de la plaine orientale par une société d’économie mixte de développement régional privilégiant l’installation de « colons » rapatriés d’Afrique du Nord. La violence séculaire retrouve sa tragique fonction de régulateur des tensions sociales, dans une île où chaque foyer semble posséder des armes de chasse mais aussi quelquefois de guerre.

Paradoxalement, la mise en place d’une politique de démocratisation de la vie publique à partir de la décennie 80, visant au maintien de la paix civile et à la responsabilisation des hommes politiques et des électeurs, s’est accompagnée d’une « dérive » de la Corse en proie à la violence. La revendication d’un « nationalisme régional », partisan d’une lutte armée clandestine, est portée par un discours de crispation, de ressentiment et d’exclusion, basé sur le concept ethnique de « communauté historique et de sang ». Promue par des étudiants issus majoritairement de l’extrême droite, elle se radicalise de 1981 à 1991, avec plasticages, mitraillages et meurtres revendiqués, engendrant un climat de terreur et de déstabilisation de l’île dont sont souvent victimes des fonctionnaires continentaux. La permanence et la radicalisation de l’action clandestine a introduit et banalisé celle de droit commun, alors que le banditisme d’origine insulaire d’influence nationale voire internationale, investit désormais « au pays » sur un littoral en plein développement touristique . La synergie entre violence politique et violence de droit commun est totale dans la décennie 90. Pressions et violence s’exercent désormais entre Corses tandis que se succèdent des assassinats d’élus. Un « néo-gangstérisme » puissant s’est constitué dans l’île associant des leaders nationalistes radicaux impliqués dans les affaires et la classe politique régionale.

L’État républicain a été remis en cause pour son approche inadaptée des problèmes de sécurité et son non-respect de la démocratie représentative. Dans un premier temps, le gouvernement giscardien de 1975 à 1981 a permis la banalisation de la violence, par ses interventions militaires massives face à des groupuscules armés « à visage découvert » et par un cycle violence-répression à Aléria en 1975 et à Bastelica Fesch en 1980. Inversement, de 1981 à 1996, les gouvernements successifs de gauche et de droite ont minimisé la violence et le terrorisme, en échange de « trêves » porteuses de « paix civile », participant ainsi à leur banalisation, amnistiant ainsi en 1982 les crimes de sang avant jugement.
En soutenant une « troisième voie » alliant socialistes et libéraux corsistes, favorables à une autonomie régionale, le pouvoir central cautionne les mouvements radicaux indépendantistes.

De la décennie 80 jusqu’au référendum régional de juillet 2003, la revendication minoritaire nationaliste à visage découvert ou masqué est toujours privilégiée au détriment de la revendication démocratique. Bafouant les règles de la démocratie représentative, les ministres de l’Intérieur successifs (à l'exception de Jean-Pierre Chevènement de 1997 à 2000) ont mené des négociations occultes avec les organismes politico-militaires clandestins. Sous cette pression terroriste, le progressif désengagement de l’Etat-nation républicain comme régulateur des relations sociales, a largement contribué à l’épanouissement de pouvoirs illégaux en Corse au détriment de la population insulaire. Dans le cadre d’une politique de décentralisation et d’attribution massive de subventions en partenariat avec l’Union Européenne, l’Etat se désengage. Or, l’illégalité ambiante et le recul des lois républicaines encourage le jeu des pressions sur la circulation et l’attribution des flux financiers qui ne peuvent échapper au racket systématique des organisations nationalistes et du grand banditisme. Il y a retour des expéditifs rapports de force entre factions rivales avec leur cortège d’assassinats, d’intimidations, de destructions matérielles qui rapprochent dangereusement la Corse de ses voisines insulaires italiennes.


Pourquoi la langue nationaliste, la rhétorique nationaliste recourt-t-elle à la posture victimaire pour avancer dans l'espace public ?
Joseph Martinetti :
Le discours victimaire est en Corse un discours ancien. Il faut avoir recours à la longue durée historique pour comprendre comment ce discours a été réinvesti et renouvelé par les militants régionalistes corses à partir des années 1960.

Au XVIII e siècle, les notables de la Corse de l’En Deçà des Monts rejettent la tutelle politique de la République de Gênes et aspirent à une pleine reconnaissance de leurs droits civiques que les statuts de la Sérénissime République, fondamentalement oligarchique, ne permettent pas. Ils développent alors une thématique victimaire en reprochant à Gênes sa rapacité économique.

Puis au XIXe siècle, les élites politiques locales dénoncent l’état d’abandon de l’île et l’instrumentalisent pour mieux alimenter un système politique clientéliste particulièrement épanoui à l’époque d’Emmanuel Arène sous la III è République. Le thème du « Baccala per Corsica !» (seulement de la morue salée pour la Corse !), qui serait ainsi négligée par la Mère Patrie, développe alors un fort consensus victimaire et sera repris par les premiers mouvements régionalistes de la fin du XIXe siècle.

Ces revendications ne sont pas forcément illégitimes et traduisent la marginalité de l’espace insulaire par rapport aux centres de pouvoir dont dépend l’île. Mais elles entretiennent un sentiment ambivalent consistant à solliciter la puissance publique nationale tout en remettant en cause l’application des règles nationales sur le territoire insulaire. Les fonctionnements factieux garants d’une forme d’autogestion se sont ainsi perpétués.

Dans une certaine mesure, le renouveau régionaliste n’a fait que se réinscrire dans ce schéma. Si certains ont pu penser au départ que les nationalistes impulseraient une véritable rénovation politique de l’île en contestant le système des clientèles politiques, la pratique et la légitimation de la violence ont tôt fait de révéler que le souci majeur était le contrôle d’un territoire économique devenant de plus en plus rentable avec la forte valorisation foncière générée par le tourisme. La mouvance régionaliste n’a pas hésité à plagier une langue de bois excessive importée de l’anticolonialisme marxiste et à manier sans complexes les anachronismes (génocide du peuple corse) pour construire une identité de peuple à la fois élu et victime.

Dans ce contexte, la posture victimaire perpétue une situation ambivalente. Elle permet de réclamer plus « au guichet » de la puissance publique tout en maîtrisant les espaces productifs et les rentes au détriment des règles démocratiques nationales. Elle repose sur un consensus identitaire auquel les nouveaux médias locaux participent largement en jouant sans scrupules sur les termes de peuple corse, de solidarité et en se complaisant dans toute l’imagerie d’Épinal que véhiculent les concepts de solidarité, d’hospitalité, de fraternité…

On en oublie que cet équilibre est cependant précaire et que la société corse le paie par la perpétuation d’un espace de guerre dans la vie politique, sociale et civile. On en oublie aussi que le schéma sud italien n’est pas loin et que face à un état central toujours plus faible les voies de l’autonomie ne sont pas forcément celles de la liberté et de la démocratie, en tout cas pas celle du développement économique.


Faut-il craindre le retour de la revendication de politiques de discrimination positive telles que celle de « corsisation des emplois » ? Comment une telle idée, manifestement contraire à la tradition républicaine française, a-t-elle pu compter d'aussi nombreux partisans ?
Joseph Martinetti :
La « corsisation » des emplois revendiquée par la mouvance nationaliste et en particulier par le syndicat nationaliste STC concerne essentiellement la fonction publique. La pression exercée sur l’État pour qu’il assouplisse et module en Corse les règles de l’accession à la fonction publique ont permis d’ailleurs très largement d’y répondre. Avec les lois successives de décentralisation, les recruteurs de fonctionnaires territoriaux sont locaux et sans jeter le discrédit sur ces recrutements, il est vrai qu’il subisse davantage la prégnance des pressions électorales et politiques au détriment d’un souci de compétence. Pour la fonction publique nationale, l’enjeu d’un enseignement obligatoire de la langue corse est la clef de voûte d’un nouveau système de recrutement. Dans le secteur de l’enseignement primaire, Jack Lang à la fin des années 1990 a mis en place une filière spécifique de recrutement Langue Régionale qui offre autant de postes que le concours « normal » soit environ 20 postes et 20 postes pour les deux départements. La discrimination positive est donc largement instaurée. La filière normale de recrutement des professeurs d’école propose un concours très sélectif, un des plus difficiles de France. Inversement la filière spécifique est très accessible au point que le Recteur au vu du niveau des résultats obtenus par les candidats ne pourvoit pas tous les postes offerts dans cette filière. Cette discrimination est établie au profit d’une formation de l’Université, la filière études corses qui offre ainsi un débouché important à ses étudiants dont beaucoup, on ne peut l’ignorer, sont des militants politiques. Il était pourtant facile pour l’autorité publique de spécialiser après un concours commun des candidats recrutés sur une même base de compétences.

L’Université de Corse par le biais de la fameuse 73ème section des langues et cultures régionales du Conseil National des Universités a largement bénéficié dans les faits de cette discrimination positive. En lettres et sciences humaines, une grande partie des enseignants ont ainsi bénéficié de promotions statutaires possibles uniquement dans le cadre de cette section des cultures régionales. L’essentiel de ces Professeurs de rang A s’est rarement soumis à des concours nationaux comme l’Agrégation.

Il est évident que toute réforme nationale du recrutement des enseignants accentuera très largement ce processus déjà bien entamé au détriment du mérite des candidats. La « corsisation » des emplois est indéniablement très sélective. Elle concerne essentiellement les emplois tertiaires publics.
Sans remettre en cause la légitimité de l’enseignement de la langue corse, l’État recruteur doit rester maître des règles du jeu pour garantir aux jeunes candidats fonctionnaires, Corses ou non, une indispensable impartialité dans la procédure d’accès à la fonction publique.

Au final, ces revendications ont permis la création de très nombreux emplois publics en Corse depuis les années 1980 ce qui explique le relatif consensus créé dans une société insulaire avide depuis très longtemps d’emplois publics. Les médias publics, l’Université, les nouvelles filières d’enseignement, cela fait du monde.


Le « discours culturel » est une des marques de fabrique des nationalistes qui prétendent être les seuls légitimes pour représenter la « culture corse ». Pourquoi cela a-t-il été accepté par les médias sans nulle autre forme de procès ?
Joseph Martinetti :
L’étude de l’évolution des médias et la production de leur discours en Corse est un beau sujet de recherches. Le jeune anthropologue niçois Jacques Lucciardi s’y est intéressé. La thèse nationaliste défend l’idée d’une réappropriation des véhicules de l’information comparable une nouvelle fois à ce qui s’est passé dans les anciens territoires coloniaux en vertu de l’application d’un schéma marxiste dominant/dominé. Ce schéma est détourné au service d’une démonstration téléologique donnant enfin aux Corses les moyens de s’exprimer (!). La réalité en est bien éloignée.
Les mythes historiques du nationalisme ont été diffusés dans le discours commun et largement repris par les médias locaux qu’ils soient ou non nationalistes. Les concepts de peuple corse, de solidarité sont ressassés jusqu’à l’écoeurement sans aucun filtre critique.

Plus prosaïquement la presse reste prisonnière d’un contexte social dominé par l’interconnaissance et la reconnaissance généralisées. Aussi est-il difficile pour le journaliste plus qu’ailleurs de prendre la distance critique pour traiter l’information dans une microsociété qui est avide d’informations.
La violence a bien évidemment contribué à « ménager » dans son traitement la sphère nationaliste qui en légitimant le plasticage -représailles exerce une pression évidente sur les personnes (surtout dans les années 1980). La violence lancinante et sélective a pu ainsi user les oppositions démocratiques. Beaucoup ont alors intégré une partie du discours pour créer un consensus civil plus commode. La presse banalise alors délibérément le discours nationaliste en occultant sa légitimation de l’illégalité. Jacques Lucciardi cite ainsi la une du Corse-Matin du 7 août 2006 « les nationalistes veulent défendre la terre corse ». Le quotidien transcrit la déclaration des dirigeants qui menacent de représailles toute personne non corse ne résidant pas dans l’île depuis au moins dix ans sans aucune analyse critique d’une déclaration qui partout ailleurs susciterait des réactions indignées.

De même la quête du consensus pousse la rédaction à des « unes » quelque peu scandaleuses. Ainsi « la Corse c’est pire que la Biélorussie » à propos de l’impact certes réel et partiellement masqué par les services de l’État, du nuage de Tchernobyl. La ligne jaune du populisme victimaire est souvent franchie au nom du consensus !

L’atomisation de la sphère nationaliste sert la médiatisation de son discours. On peut estimer ainsi qu’une grande partie de l’information lui est consacrée tandis que les partis politiques au pouvoir doivent souvent se contenter d’informations partielles, tronquées voire sont tout bonnement ignorés.
Les journalistes ne sont certes pas tous nationalistes en Corse. Certains éditoriaux du Corse-Matin peuvent quelquefois critiquer courageusement les actes politiques nationalistes. Mais on doit aussi souligner la sur-représentation nationaliste dans les médias publics France Bleu, France 3 mais aussi privés. Il faut rappeler que la sphère nationaliste au sens le plus large a précocement compris l’intérêt de définir une stratégie de communication offensive et que les initiatives médiatiques et communicationnelles relèvent souvent de cette sensibilité.

La Corse bénéficie depuis de nombreuses années déjà d'avantages fiscaux conséquents : ont-il eu des résultats positifs en termes de développement ? Ou bien constituent-ils une forme de rente de situation indue ?
Joseph Martinetti :
La structure clientélaire de la société corse a toujours été un frein au développement économique. On doit reconnaître que pour diverses raisons autant structurelles que conjoncturelles la puissance publique française a en quelque sorte renforcé le poids du clientélisme au détriment d’une économie réelle. Cette situation dont les mouvements nationalistes voulaient sortir se traduit pourtant au-delà des discours virulents par une demande accrue d’aide publique. La violence constitue en réalité une force de négociation avec les pouvoirs publics. L’équation repose sur les fondamentaux de l’État-Providence, donc sur une sorte de rente de situation géopolitique accentuée par l’attractivité touristique. Jusqu’à quand ?

Les divers investissements réalisés en Corse ne le sont jamais au profit d’une économie rationnelle et la politique d’aménagement du territoire est toujours entravée par l’essaimage des crédits au profit d’intérêts particuliers qui ne sont pas forcément des intérêts financiers. Ainsi la modernisation des routes ou de la voie ferrée sont fortement retardés pour permettre l’activité de micro entreprises locales qui n’ont pas toujours les compétences requises ou pour favoriser ou ne pas oublier telle ou telle collectivité locale. La Corse n’est pas spécifique en ce domaine, mais en raison de l’interconnaissance généralisée, elle exacerbe ce que l’on peut qualifier de « politique de clochemerle». La revendication nationaliste a amplifié cette situation en n’orientant l’économie que vers le court terme de l’exploitation touristique tout en se complaisant dans les mythes de la ruralité et de l’agriculture. Ainsi les demandes de « corsisation » des emplois, formulées dès les années 1970 ont annihilé tout espoir de modernisation économique dans le domaine des hautes technologies alors que l’État visait à y installer des entreprises nationales aérospatiales ou informatiques. Peut-on sérieusement associer exigence de compétence et critères ethniques ?

Le Non au referendum local de juillet 2003 concernant le statut institutionnel de la Corse marque-t-il un coup d’arrêt durable aux visées politiques des nationalistes ?
Le referendum de 2003 ne marque pas de coût d’arrêt aux visées politiques des nationalistes. Leur action actuelle, alors qu’ils sont en crise et affaiblis, vise toujours à exercer une pression auprès des acteurs politiques régionaux. Si les dirigeants historiques ont disparu, assassinés, exilés ou recyclés, il existe une nébuleuse nationaliste dotée d’organisations clandestines armées, dont l’influence reste majeure en Corse. S’ils sont discrédités par leurs sanglantes querelles internes, leurs liens avec le grand banditisme et la place privilégiée que les militants accordent à leurs intérêts particuliers, ils continuent à jouer un rôle d’arbitres sur l’échiquier politique régional entre les multiples potentats locaux. Alors qu’en 2004, ils ont permis à la droite de conserver le pouvoir régional, leur visée politique prioritaire aux municipales de 2008, est de « faire tomber » les derniers élus républicains, comme le maire PRG de Bastia, Emile Zuccarelli, battu aux dernières législatives en partie à cause de leur ralliement aux candidats de la droite.


Les ouvrages rigoureux sur la Corse sont rares. Existe-t-il des pressions insidieuses qui empêchent les chercheurs comme vous de vous exprimer ?
Joseph Martinetti :
Aller à contre-courant d’un discours dominant n’est jamais chose facile. Dans une société à structure communautaire le discours reste malheureusement caractérisé par sa nature binaire. Soit l’on est pro-Corse, soit l’on est anti-Corse. Je reste étonné par le fait que la seule critique reconnue localement soit celle d’anciens militants régionalistes. Sinon, on vous taxe de « colonisé » et on vous renvoie à la lecture d’Albert Memmi et de Frantz Fanon ! La recherche en sciences sociales et humaines reste marquée par le poids trop lourd des études régionales et de la fameuse 73e section. Aussi ce sont des militants plus que des scientifiques qui parlent de la Corse en Corse et fabriquent un discours à la fois édulcoré et promotionnel que les médias locaux diffusent de façon presque exclusive.

Marianne Lefèvre : Les mouvements marqués par une idéologie nationaliste tentent avec plus ou moins de réussite d'investir les canaux d'opinion, médiatiques voire universitaires. S'est durablement mis en place un "politiquement correct" qui s'enferme dans une alternative : dénigrer ou taire. Toute volonté d'analyse devient suspecte.

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Voir aussi : corse, nationalisme corse
Mardi 12 Février 2008
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