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Discours et positions

Dieudonné, pompier pyromane ?

L'humoriste se présente comme un "candidat anticommunautariste" à l'élection présidentielle. Un positionnement qui a de quoi surprendre au vu des discours et des prises de position de Dieudonné.



Dieudonné (droits réservés)
Dieudonné (droits réservés)
Le 28 décembre, une semaine après voir annoncé son intention de se présenter à l'élection présidentielle, Dieudonné a expliqué sa démarche avant une représentation de son spectacle à Lille. Selon Dieudonné, "c'est une candidature anticommunautariste qui veut croire dans les valeurs de la République et qui va interroger la République dans ses incohérences".

Par les temps qui courent, on devrait se réjouir que l'anticommunautarisme suscite des vocations. Mais il n'est pas certain que Dieudonné soit le mieux placé pour porter le discours anticommunautariste. S'il critique parfois à raison les associations communautaires juives et l'utilisation que certaines d'entre elles font de l'histoire tragique du génocide juif, Dieudonné agit de la même façon avec les activistes noirs et le thème fallacieux de l'esclavage comme si la France appliquait l'apartheid. Une ambiguïté qui le conduit aussi à apporter son soutien logistique -en leur prêtant son Théâtre de la Main d'Or- aux militants du parti kémite qui prônent une séparation des noirs et des blancs. De même, s'il est légitime de s'interroger sur le "deux poids, deux mesures" qui fait qu'il est moins grave pour les élites de se comporter comme Finkielkraut dans Haaretz que comme Dieudonné chez Fogiel, il est regrettable que cela aboutisse chez "Dieudo" à revendiquer la généralisation des exceptions plutôt que leur abandon. Tout comme il rejoint ses ennemis déclarés, "les communautaristes", en entonnant avec eux le refrain de la France coupable et de son histoire criminelle.

C'est le drame de l'anticommunautarisme que d'être souvent récupéré par des militants communautaristes et de se résumer dans les faits à servir d'arme dans les joutes intercommunautaires. Comme par exemple Caroline Fourest, ancienne présidente du Centre Gai et Lesbien, présentée comme une pasionaria anti-Tariq Ramadan fustigeant le communautarisme musulman qui se heurte surtout à son féminisme radical et son relativisme sexuel. Ou encore Patrick Klugman, membre du comité directeur du CRIF et ancien président de l'Union des étudiants juifs de France, qui n'a de cesse de dénoncer le communautarisme musulman sans se demander si ses responsabilités dans les instances communautaires juives ne disqualifient pas son discours sur l'islam ou les banlieues. Idem pour Alain Finkielkraut qui alerte sur les dangers du communautarisme dans les cités au micro de... Radio Communauté Juive ! L'anticommunautarisme mérite sans doute de meilleurs porte-paroles... Mais pas Dieudonné !

D'ailleurs, par ses propositions, le "candidat anticommunautariste" ne se distingue pas tellement de ceux qu'il prétend combattre. Ainsi, comme Sarkozy, Dieudonné se dit prêt à "passer par une discrimination positive pour pouvoir décommunautariser" même s'il y voit "un constat d'échec de l'intelligence". Alors quoi, une victoire de la bêtise ? En mesurant les positions respectives de différents groupes "identitaires" pour parvenir à les équilibrer, la discrimination positive réintroduit juridiquement des corps intermédiaires que la Révolution avait dissous pour leur substituer l'individu citoyen. C'est l'exemple type de la mesure d'inspiration communautariste préférée au modèle intégrationniste fondée sur l'égalité formelle entre les citoyens garantie par l'absence d'intermédiaire entre eux et la nation.

Dans un contexte où les revendications communautaires structurent les débats politiques et sociaux, en prospérant sur la complaisance médiatique et la terreur qu'elles inspirent aux gouvernants, le positionnement anticommunautariste est sans doute porteur. En effet, il y a fort à parier que le communautarisme, qui questionne le fameux modèle social français, sera un thème-clé de la campagne présidentielle. Aussi n'est-il pas farfelu de parier que l'étendard anticommunautariste rassemblera tous ceux qui s'agacent de voir qu'il faut aujourd'hui se proclamer différent et lamenter sur sa souffrance pour attirer l'attention des élites. On pourrait ainsi voir dans Dieudonné quelqu'un qui, comme disait l'autre, "pose les bonnes questions mais apportent de mauvaises réponses" en favorisant la concurrence victimaire et l'affrontement intercommunautaire là où il faudrait au contraire redéfinir le compromis fondamental.

"L'anticommunautarisme" de Dieudonné s'exprime à travers une exacerbation des communautarismes qui se heurtent les uns aux autres sur un champ de bataille déserté par des responsables politiques qui ne jouent même plus le rôle de force d'interposition. Il s'agit d'une épreuve de force entre "minorités" qui, peut-être, aboutira in fine à un cessez-le-feu de raison avant qu'il ne soit trop tard. Un anticommunautarisme qui se manifesterait en poussant à bout la logique absurde du communautarisme ? Il faudrait alors décrypter la stratégie de Dieudonné au troisième ou au quatrième degré... On peut douter que Dieudonné soit à la fois aussi finaud et machiavélique.

Dans un climat très conflictuel où seuls ceux qui sont dans l'outrance ont la parole, force est de constater que les voix qui prônent un retour aux principes fondateurs de la République plutôt que des solutions démagogiques énoncées à destination des plus bruyants sont marginalisées au motif qu'elles exprimeraient un "formalisme républicain" dépassé. Il serait peut-être temps de les écouter si l'on ne veut pas laisser la thème de l'anticommunautarisme à Dieudonné, ou à un autre. Car on peut se demander si, au final, la surenchère communautariste, loin de profiter à Dieudonné, ne bénéficiera pas plutôt au porte-voix de la "communauté" majoritaire, celle des "gaulois" en exaspérant encore davantage ceux qui ne se reconnaissent dans aucune communauté, cette majorité de gens qui n'appartiennent à aucune minorité ? Celui qui pourrait bien, une fois encore, se retrouver au deuxième tour de l'élection présidentielle. Ce serait paradoxal pour Dieudonné qui est entré en politique pour s'opposer au Front National..

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Sources :

Vendredi 30 Décembre 2005
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