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Voile islamique : l'exemple de l'action des enseignants au lycée La Martinière Duchère
Les enseignants sont bien souvent mis en première ligne pour défendre la laïcité, du fait d'une hiérarchie scolaire aux conceptions bien floues.
Jean-Claude Santana, professeur d'Economie Gestion (juriste de formation), membre du Conseil d'administration au Lycée La Martinière Duchère de Lyon et secrétaire (depuis début 2003) de la section SNES de l'établissement revient sur les modalités d'intervention des enseignants dans l'affaire du voile qui a secoué le lycée pendant l'année scolaire 2002-2003. Entretien.
Lycée La Martinière Duchère de Lyon (droits réservés)
Entretien réalisé par courrier électronique
1)Que s'est-il passé l'an dernier au lycée La Martinière Duchère?
Jean-Claude Santana : Courant décembre (pendant la période du Ramadan), une élève puis deux ont déployé ce qui au début n'était qu'un bandeau, pour arriver un jour totalement couvertes d'un voile. Là les professeurs, après une période de flottement, ont demandé (soutenue par le proviseur) aux deux élèves de retirer le foulard. Elle ont refusé arguant de leur conviction religieuse et de la jurisprudence du Conseil d'Etat. L'une d'elle, majeure, s'est laissée convaincre de replier le foulard (totalement couvrant) en un simple bandeau (un dizaine de cm de large). L'autre élève, mineure, s'est obstinée dans son refus d'accepter la consigne donnée par l'autorité (en vertu du réglement intérieur).
Soutenue par la décision d'un A.G unanime, les professeurs, durant un mois environ ont refusé (pour la plupart) l'élève qui a été envoyée auprès des Conseillers Principaux d'Education (avec un suivi pédagogique). Puis nous avons demandé la médiation de Mme CHERIFI (médiatrice nationale). Son intervention s'est bornée à constater la situation. Elle a fait le diagnostic suivant : soit vous acceptez l'élève en classe, soit vous réunissez le conseil de discipline. Le proviseur décide alors de convoquer le conseil de discipline et là les choses se compliquent. Lorsque la famille reçoit la lettre recommandée de convocation, elle fait intervenir un avocat (présent aux cotés de la jeune fille dès le début) qui sollicite le Recteur de l'Académie lequel donne l'ordre (oral) puis par écrit de "sursoir" à la réunion du conseil de Discipline. Une Assemblée Générale des professeurs (plus quelques administratifs) décide de fixer une date butoire pour obtenir la réunion du conseil de discipline : le 13 mars.
2)Quelle a été la réaction du corps professoral ? Et de la hiérarchie scolaire ?
Réaction des professeurs : L'Assemblée Générale (Plus de 200 personnes) décide que :
- l'élève ne sera pas acceptée en classe ; renvoyée à la vie scolaire avec du travail et un suivi pédagogique.
- demande la convocation du Conseil de Discipline dans l'éventualité ou l'élève s'obstine dans son refus de se soumettre à l'autorité des professeurs et du réglement intérieur. Le chef d'établissement ainsi que l'équipe éducative, poursuivra le dialogue avec l'élève et la famille (en vain). Le papa déclarant que si cela ne tenait qu'à lui, elle ne porterait pas le foulard. Ce discours de façade ne nous a pas convaincu, car d'une part la grande soeur servait d'interprète et d'autre part, la famille était "conseillée" par un (des) avocats depuis le début de l'affaire. En effet, sitôt que nous avions mis en oeuvre les décisions de l'assemblée générale, le Rectorat ainsi que le chef d'établissement ont reçu des sollicitations d'avocat.
Nous avons rencontré les membres du cabinet de M. le Recteur, accompagnés d'un inspecteur de vie scolaire. Rencontre inutile car leur discours tendait à nous convaincre qu'il n'y avait pas de problème et que la jursiprudence du Conseil d'Etat avait définitivement résolu la question.
Devant la situation de blocage, les professeurs élus au C.A ont demandé à M. le Recteur de l'académie la venue de la médiatrice nationale, Celle ci est intervenu (dans une pseudo médiation) rencontrant la famille (toujours avec la grande soeur "tchadorisée") puis les professeurs de la classe accompagnés des professeurs élus au C.A ainsi que de la Direction.
La médiatrice fit le diagnostic de la situation, en soulignant :
- qu'en France aujourd'hui il n'y avait plus de problème de foulard,
- qu'il n'était pas admissible juridiquement d'écarter durablement l'élève de la classe et qu'en conséquence soit nous reprenions l'élève en classe soit nous convoquions le Conseil de Discipline. La décision de ce dernier pouvant le cas échéant être désavouée par le Recteur de l'Académie.
Le lendemain, le chef d'établissement décide de convoquer le Conseil de discipline sur la base des multiples rapports rédigés par les professeurs. Les courrier recommandés sont envoyés, et dès réception, la famille (leur avocat) alerte les services du Rectorat et les médias. M. le Recteur intervient auprès de Mme le Proviseur pour exiger : l'acceptation de l'élève en classe, et la "suspension" du Conseil de Discipline. pour prendre le temps de la négociation, pour éviter de faire de cette jeune fille un martyre, pour maintenir la "paix sociale". M. le Recteur déclarera sur les antennes de France 3 "Ces professeurs réclament une tête; je ne suis pas celui qui leur donnera.... Tout cela pour 20 cm² de tissus qui n'ont pas de caractère ostentatoire". Il faut remarquer qu'il nous proposera néanmoins de rencontrer le Recteur de la Mosquée de Lyon pour discuter de ce foulard qui selon lui n'avait pas de caractère religieux (méprisant ainsi les convictions déclarées et respectables de cette jeune fille). Nous avons bien entendu refusé l'immiscion d'une autorité religieuse dans la vie de l'établissement. L'Assemblée Générale qui suivra fixera une date butoire pour reconvoquer le Conseil de Discipline (le 13 mars). A cette date nous ferons grève faute d'avoir obtenu la réunion de cette instance. (4 mois ce sont écoulés).
M. le Recteur acceptera de recevoir les représentants des professeurs, en présence d'un Inspecteur Général que nous demandions, le lendemain. Mme le Proviseur sera écartée de cette réunion à la dernière minute. Durant cette rencontre houleuse, M. le Recteur a cherché à minimiser le problème, assimilant le foulard islamique aux marques et logos présentes sur les vêtements. Il insistait beaucoup sur la nécessité de maintenir le dialogue avec une communauté. Devant cette situation de blocage nous décidons de solliciter les Elus (députés, sénateurs et maire de Lyon)
Jean-Claude Santana (droits réservés)
3)Et les parents d'élèves et les élèves ?
Les parents d'élèves, ont été informés directement (distribution d'un courrier) ils avaient la possibilité de nous retourner un coupon réponse . 260 familles ont exprimés leur soutien actif à notre action.
Les élus des parents (FCPE et PEEP), ont marqué leur soucis d'apaisement. Ils souhaitaient que l'on sorte de la situation conflictuelle. Pour l'un des membres de la FCPE, nous avions totalement raison d'exiger la tenue du Conseil de Discipline mais il ne tenait pas à être "au premier rang" car il avait le souvenir de mesures de rétortions qu'il avait du subir lorsqu'il avait siégé dans cette instance au collège ; habitant le quartier et ayant sa fille dans l'établissement, il exprimait sa crainte de "représailles" C'est dire dans quel état de sérennité les parents et les enfants se déterminent... Une pétition demandant l'intervention du législateur a réuni 1500 signatures.
4)Comment vous êtes-vous organisés ? Au nom de quelles valeurs ?
Les valeurs que nous défendions : la défense de la Laïcité. Non pas la conception exprimée par le Conseil d'Etat (Laïcité à géométrie variable : rigoureuse pour les adultes et "tolérante" pour les élèves, considérés comme des usagers, consommateurs d'un service public éducatif).
L''école est le lieu où se partage les valeurs universelles attachées à la liberté, l'égalité, fraternité. La mission éducative a une ambition émancipatrice. Elle doit donner aux citoyens en devenir, les moyens de s'émanciper des déterminismes sociaux, culturels, ethniques ou liés au sexe. On ne va pas à l'école comme à la Poste ou dans tout autre service public. Les convictions religieuses des uns et des autres sont tout à fait respectable, mais nous n'avons pas à les connaître. Elles relèvent de la sphère privée. Dans cette action, se sont engagés des professeurs de toutes origines, de toutes confessions ou sans confession. Bon nombre des jeunes filles, de culture musulmane attendaient un soutien de notre part, afin qu'au sein de l'école elle puisse échapper à la pression communautaire qu'elles ont a subir.
5)Aujourd'hui quelle est la situation au lycée La Martinière ?
La situation actuelle : nous avons travaillé à la modification du réglement intérieur afin de le rendre plus précis. Sur la base de l'exigence assignée à tout membre de la communauté éducative "être tête découverte dans l'enceinte de l'établissement", nous avons obtenu que trois jeunes filles retirent leur voile en rentrant dans l'établissement.
6)Quelle leçon tirez-vous de ces "événements" ? Quel message voudriez vous donner aux enseignants confrontés aux mêmes problématiques mais qui ne savent comment réagir ?
Je pense que nous illustrons une situation symbolique de celle qu'ont a subir dans de nombreux établissements des collègues qui ne savent comment faire. C'est à cet effet que nous envisageons la création d'une "brochure" (papier ou informatique) destinée à fournir un "mode opératoire" afin que les collègues puissent trouver quelques conseils très pratiques destinés à permettre une réaction collective qui seule peut préserver les valeurs auxquelles toutes et tous sont attachées. Il faut observer que les élèves, dans notre établissement, ont parfaitement intégré l'idée que le port du foulard comme de tout autre couvre chef était interdit. Une élève, dans ma classe (amie de celle qui l'an dernier était à l'origine du conflit) m'a dit "mais maintenant c'est interdit dans ce lycée". Cette observation est à prendre à deux niveaux : d'une part c'est très rassurant car cela nous conforte dans l'idée que l'on peut faire respecter une règle dès lors que la collectivité dont elle émane, exprime une exigence ferme, mais le deuxième aspect de cette remarque est moins réjouissant, cela signifie que s'il n'y a pas de règle qui s'applique à l'ensemble du territoire, la "ghettoïsation" des quartiers et des lycées s'ancre profondemment dans les esprits et dans la réalité. Il y aura des établissements scolaires de l'éducation nationale qui acceptent le voile (à public spécifique) et d'autres qui accueilleront les élèves d'autres "communautés".
Pour éviter ce risque, une solution, un cadre réglementaire commun : une loi ou un décret qui interdise le port de tout signe, symbole religieux ou politique à l'école.
Contacter Jean-Claude Santana par courriel
Voir aussi en format PDF le "Petit mémento à l'usage des équipes éducatives" rédigé en septembre 2004 par l'UFAL (Union des Familles Laïques).
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