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Tribunes

Fin du Londonistan, fin du communautarisme ?

par Gilles Kepel, tribune parue dans Le Monde le 23 août 2005

Par-delà la polémique et les effets d'annonce destinés à rassurer une opinion qui vit dans le traumatisme d'un troisième attentat, l'abandon de la politique du Londonistan pose pour le professeur Gilles Kepel des questions plus profondes sur le modèle de société multiculturaliste dont le Royaume-Uni s'était fait le champion en Europe avec les Pays-Bas. La question reste entière du soubassement intellectuel qui a permis le Londonistan, à savoir un multiculturalisme, où ce qui différencie les communautés ­ religieuses, ethniques, etc. ­ proclamées comme telles à l'intérieur d'une société donnée, est considéré comme essentiel, alors que ce qui unit les individus, par-delà la race ou la foi, comme citoyens d'une même société, est tenu pour secondaire.



Gilles Kepel
Gilles Kepel
Le 5 août, Tony Blair a annoncé une série de mesures antiterroristes constituant un changement radical de la stratégie britannique ­ prise en défaut par les attentats des 7 et 21 juillet ­ envers la mouvance islamiste. La politique du Londonistan ­ l'asile politique accordé aux idéologues islamistes radicaux en contrepartie de la sanctuarisation du Royaume-Uni ­ a été définitivement enterrée.

Omar Bakri, fondateur syrien du groupuscule Al-Mouhajiroun, laudateur d'Oussama Ben Laden et des "magnificent 19" ­ les terroristes du 11-Septembre, a pris, après deux décennies en Angleterre, des "vacances" très médiatiques au Liban, rapidement transformées en bannissement par le ministre britannique de l'intérieur.

Autre épouvantail à tabloïds, l'Egyptien Abou Hamza, naturalisé britannique, est désormais incarcéré, avant d'être éventuellement extradé vers les Etats-Unis. Surnommé "l'ambassadeur d'Al-Qaida en Europe" , le Jordano-Palestinien Abou Qatada est emprisonné, avec une menace d'extradition vers la Jordanie.

Celle-ci demeure hypothétique, tant sont nombreuses les voies de recours juridiques, comme l'a montré le cas de Rachid Ramda, un Algérien dont Paris réclame en vain l'extradition depuis dix ans pour l'interroger sur son rôle dans les attentats de 1995 ; un cas "complètement inacceptable", mentionné par Tony Blair pour illustrer la nécessité de "changer les règles du jeu".

Parmi les autres mesures annoncées figurent l'expulsion par décret des prédicateurs qui troublent l'ordre public (comme en France ou en Espagne), la criminalisation de l'apologie du terrorisme, la fermeture des lieux de prière où "se fomente l'extrémisme" ­ ainsi qu'une politique d'intégration volontariste, là où régnait un assez large laisser-faire. Tout cela a suscité un grand émoi dans les milieux libéraux britanniques, qui ont dénoncé des propos de "traîneur de sabre" et des mesures liberticides.

Par-delà la polémique et les effets d'annonce destinés à rassurer une opinion qui vit dans le traumatisme d'un troisième attentat, l'abandon de la politique du Londonistan pose des questions plus profondes sur le modèle de société multiculturaliste dont le Royaume-Uni s'était fait le champion en Europe avec les Pays-Bas.

Le Londonistan représentait la pointe émergée de l'iceberg multiculturaliste, jusqu'à en devenir une caricature. Il supposait qu'en offrant l'asile aux idéologues extrémistes ceux-ci exerceraient une influence favorable sur la jeunesse tentée par l'islamisme radical et la violence, la dissuaderaient de passer à l'acte contre un Etat et une société qui avaient permis aux Abou Hamza, Abou Qatada et autres Omar Bakri de rayonner.

Pendant une décennie, en effet, la Grande-Bretagne fut épargnée, mais au prix d'une banalisation du discours radical, considéré comme licite tant qu'il ne se traduisait pas en violences.

Celui-ci passait par l'absence complète d'identification des jeunes citoyens britanniques au Royaume-Uni, et par l'exacerbation d'une identité islamiste transnationale scandée par les hauts faits du djihad à travers le monde et de plus en plus accessible à travers l'Internet.

Au fur et à mesure que les héros en ligne du djihad accomplissaient leurs attentats aux quatre coins de la planète, à partir du 11-Septembre, les idéologues du Londonistan, à aboyer sans mordre, perdirent leur valeur et leur influence dans les franges les plus radicales qui n'avaient cure de leur bien-être londonien. Les mesures juridiques qui les frappent aujourd'hui ont surtout, en ce sens, un effet symbolique a posteriori.

En revanche, la question reste entière du soubassement intellectuel qui a permis le Londonistan, à savoir un multiculturalisme, où ce qui différencie les communautés ­ religieuses, ethniques, etc. ­ proclamées comme telles à l'intérieur d'une société donnée, est considéré comme essentiel, alors que ce qui unit les individus, par-delà la race ou la foi, comme citoyens d'une même société, est tenu pour secondaire.

Toute société est différenciée, notamment, par les conflits incessants entre des groupes sociaux qui la meuvent. Il n'existe de société sans conflit que dans les utopies totalitaires. Mais la spécificité du multiculturalisme est de considérer que les individus sont déterminés par une essence culturelle immuable, propre à chaque communauté, et que l'ordre politique, voire juridique, doit les prendre en compte d'abord à travers le prisme communautaire qui leur est assigné.

Les tenants de cette théorie se trouvent aussi bien chez les partisans avoués ou non de l'apartheid que chez les libéraux ou les libertaires. Au Royaume-Uni, le multiculturalisme a fait l'objet d'un consensus implicite entre l'aristocratie sociale issue des public schools se retrouvant dans les clubs fermés, et la gauche travailliste : le développement séparé des musulmans permettait aux uns de gérer au moindre coût la main-d'oeuvre ouvrière pakistanaise immigrée, aux autres d'en capter les suffrages à travers les leaders religieux au moment des élections.

C'est ce consensus que les attentats de juillet ont fait voler en éclats. Car le multiculturalisme n'a de sens que s'il aboutit à une forme de paix sociale, où les dirigeants communautaires contrôlent leurs ouailles à qui ils inculquent des valeurs religieuses ou morales particulières, mais qui aboutissent à la soumission à l'ordre public global. En ce sens, le traumatisme de la société britannique est plus profond que celui de la société américaine après le 11-Septembre. Aux Etats-Unis, les dix-neuf pirates de l'air étaient des étrangers. Au Royaume-Uni, les huit personnes impliquées dans les attentats sont des enfants de la société multiculturelle.

Ce que l'on sait d'eux les montre profondément imbus d'une religion transmise autant, sinon davantage, par les cassettes vidéo et l'Internet que par la fréquentation des mosquées, mais sans allégeance aux dirigeants communautaires cooptés par l'establishment politique. Le système social britannique se retrouve, au lendemain des attentats, avec des pans entiers qui se définissent d'abord à partir d'une identification communautaire religieuse, sans que celle-ci puisse se prémunir des dérives violentes contre la société "impie" et de l'émulation d'Al-Qaida.

Le multiculturalisme tel qu'il a été pratiqué outre-Manche ne jouant plus son rôle de rempart de l'ordre public, les débats font rage pour savoir comment sortir de l'impasse ­ à l'instar de ce que l'on a vu aux Pays-Bas, aux lendemains de l'assassinat de Theo van Gogh.

Par-delà le démantèlement du Londonistan et la panoplie de mesures antiterroristes qui augurent de longues batailles juridiques, l'enjeu de société a été présenté en termes de choix draconien entre deux modèles ­ la laïcité radicale et le multiculturalisme radical ­ sur l'un des sites les plus respectés de la Toile, openDemocracy, par David Hayes, l'un de ses éditeurs.

L'alternative vaut, outre le Royaume-Uni, pour l'Europe entière, tant les problèmes deviennent comparables, même s'ils se posent à partir du contexte historique propre à chaque pays.

Le radical secularism, qui, au Royaume-Uni, commencerait par l'abolition du caractère officiel (established ) de l'Eglise anglicane, aboutirait à redéfinir le pacte entre le nouvel Etat laïque et l'ensemble des citoyens, sur la base d'une Constitution rédigée par des conventionnels.

A l'autre extrême, le multiculturalisme poussé à son terme déboucherait sur la création d'un Parlement musulman autonome, élu par sa communauté, chargé de légiférer pour celle-ci et disposant des moyens de faire appliquer la loi et de respecter l'ordre public, comme pratiquait l'Empire ottoman pour les minorités juives ou chrétiennes.

Ces deux options peuvent sembler excessives, mais elles permettent de poser les limites entre lesquelles les sociétés européennes vont devoir définir leur voie. Elles indiquent surtout l'urgence de mener le débat à l'échelle du Vieux Continent.

En Europe, la France, brocardée lorsque la commission Stasi recommanda de bannir les signes d'appartenance religieuse à l'école, suscite désormais l'intérêt de ceux qui notent que ce pays comporte la population d'origine musulmane la plus nombreuse et que le contrôle social exercé par les effets conjugués de la laïcité, d'une intégration volontariste et d'une politique de sécurité préventive a permis, selon des modalités inverses du multiculturalisme, d'éviter les attentats au cours de la décennie écoulée.

Lorsque deux journalistes français otages en Irak ont été menacés de mort si la loi sur la laïcité à l'école n'était pas retirée, la mobilisation des citoyens français d'origine musulmane n'a pas peu fait pour contribuer à leur libération.

Rien n'est pourtant acquis non plus dans la République laïque : la marginalisation sociale de trop nombreux jeunes d'origine maghrébine ou africaine, la banalisation des sites djihadistes sur l'Internet, le départ de quelques-uns vers les fronts chauds de l'Irak au Pakistan, fournissent les ingrédients du même cocktail qu'ailleurs.

Pas plus à Londres qu'à Paris, Rome, Madrid, Bruxelles ou Amsterdam, il ne faut se cacher la tête dans le sable : la question terroriste, par-delà les mesures symboliques comme l'éradication du Londonistan, pose la question de ce que nous voulons faire de l'identité européenne, ensemble avec nos concitoyens d'origine musulmane et de toutes confessions ou irréligieux.

Il est grand temps que l'Union européenne, après le ratage de la Constitution, se saisisse à bras-le-corps de ce dossier sur lequel elle joue une part de son avenir.


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Gilles Kepel est professeur à l'Institut d'études politiques de Paris, chaire Moyen-Orient-Méditerranée.


Mercredi 24 Août 2005
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