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Incident voyageur sur le RER D

Le placement en garde à vue de la jeune femme qui prétendait avoir été victime d'une agression antisémite dans le RER D a mis un terme à un psychodrame national à l'occasion duquel les responsables politiques et les observateurs ont littéralement pété les plombs.



Dessin de Franck Resplandy (droits réservés)
Dessin de Franck Resplandy (droits réservés)
Lorsque la nouvelle d'une agression antisémite particulièrement brutale à l'encontre d'une mère et de son bébé survenue le vendredi 9 juillet a commencé à se répandre dans les médias, l'Observatoire du Communautarisme, qui sait d'expérience que la prudence est de mise avec ce genre d'affaire, a jugé préférable d'en savoir un peu plus avant de publier le moindre commentaire. C'est peu dire qu'il a été bien inspiré au vu du retournement spectaculaire de la soi-disant agression antisémite du RER D puisque l'on sait désormais que cette histoire a été inventée de toutes pièces par une mythomane.

Cette sage application du principe de précaution contraste singulièrement avec le déferlement de réactions indignées, de leçons de morale, d'appels à la punition, d'exhortations grandiloquentes auquel cet épisode a donné lieu.

Disons-le sans détour, le système politico-médiatique a pété les plombs.

A tout seigneur tout honneur, c'est le président de la République, dont on connaît la célérité lorsqu'il s'agit d'exprimer sa compassion et son émotion devant les drames et les victimes en tous genres, qui s'est fourvoyé le premier : "J'apprends avec effroi l'agression à caractère antisémite dont a été victime une jeune femme et son enfant" a-t-il déclaré le 10 juillet. Les experts en chiracologie ont alors noté l'emploi du mot "effroi" jusqu'ici peu usité par le président ; un signe de plus de la gravité des faits...

A la décharge de Jacques Chirac, on peut arguer qu'en tant que président de la République, il est naturel qu'il fasse entendre une parole forte à l'occasion d'événements particulièrement graves. On regrettera seulement qu'il n'ait pas assorti son allocution d'un appel au calme salutaire dans un contexte de tensions communautaires. Cette excuse ne vaut pas pour la pléiade de ministres, d'élus et de seconds couteaux du monde politique qui ont jugé bon de se précipiter au-devant des micros et des caméras pour prendre part à la curée médiatique contre les odieux agresseurs du RER D.

A droite comme à gauche, on a rivalisé de mots, on s'est gonflé de verbe, on s'est répandu en paroles jaculatoires, on a déclamé tout son saoûl.

Mais on aurait souvent mieux fait de se taire, à l'instar du ministre de la Santé, Philippe Douste-Blazy, qui a rappelé que l'antisémitisme et le racisme sont "les pires dérives mortelles pour notre démocratie" (1). Il aurait pu ajouter avec le manque de sang-froid et l'absence de sens des responsabilités... Sans doute trop contente à l'idée que son secrétariat d'Etat aux Droits des victimes se trouve sous les projecteurs, sa collègue Nicole Guedj répétait sottement aux journalistes ce que lui avait raconté la jeune maman à l'imagination fertile : "il y avait une vingtaine de personnes capables de voir la scène, notamment un jeune homme assis à proximité, elle compte beaucoup sur lui, c'est à lui que je lance un appel en expliquant aussi qu'on peut comprendre ce qu'il a ressenti". En attendant Godot à la station Garges-Sarcelles du RER... Il faut d'ailleurs noter le silence de Nicolas Sarkozy qui, peut-être échaudé par les zones d'ombres persistantes entourant d'autres affaires, s'est tenu à l'écart du tintamarre médiatique contrairement à son successeur au Ministère de l'intérieur, Dominique de Villepin (2), visiblement pas prévenu à temps par ses services des doutes qui ont très vite assailli les enquêteurs de la police, seul corps constitué à avoir fait preuve de sang-froid malgré la pression médiatique.

A gauche, les appels à la mobilisation ont été immédiats comme en témoignait par exemple le rassemblement organisé par le président de la région Ile-de-France, Jean-Paul Huchon qui, toutefois, semblait rapidement regretter sa précipitation : "j'espère qu'il n'y a pas de loup sur cette affaire" (3). Curieuse remarque... Les premiers doutes rapportés par les médias n'ébranlèrent cependant pas Dominique Strauss-Kahn, élu de Sarcelles où les agresseurs fictifs étaient supposés être descendus du RER : "Si c'est un coup monté, évidemment, ce serait critiquable en tant que coup monté, mais ça ne changerait rien au fait que c'est la vingtième ou la dixième agression de ce genre". Dominique Strauss-Kahn était d'ailleurs si bien informé qu'il s'est distingué en citant le nom de famille de la fameuse "Marie" sur son site internet (4). Sorti pour l'occasion de la réserve à laquelle il était condamné depuis sa suspension comme maire de Bègles, Noël Mamère a vu dans cette histoire une occasion de retrouver le ton cérémonieux qu'il avait adopté pour le mariage gay : "quand les sociétés sont malades, la figure du juif revient toujours comme le bouc émissaire de nos propres peurs" (5).

Mais force est de constater que ces déclarations à l'emporte-pièce demeurent un ton en-dessous de celles qui n'ont pas hésité à faire appel aux références historiques les plus frappantes pour se draper dans l'écharpe de Jean Moulin. Ainsi, Marie-George Buffet évoquait "la résurgence d'une idéologie de type néo-nazi" (6) tandis qu'Elisabeth Guigou dressait une échelle de l'horreur en fantasmant sur les croix gammées dessinées sur le ventre de la jeune mère agressée : "ce n'est pas simplement la référence au nazisme sur des lieux de mémoire, c'est sur le corps d'un être humain" (7). On sait maintenant que ces fameuses croix gammées avaient été tracées par l'accusatrice elle-même avec l'aide de son compagnon...

Dans ce registre, qui fut décliné par une batterie d'éditorialistes de la presse, ces pachas désoeuvrés qui ne manquent jamais une occasion de jouer les moutons de Panurge, la palme revient sans aucun doute à Eric Fottorino, auteur d'une chronique intitulée sobrement "Méthode de nazis". On murmure qu'Eric Fottorino est bien parti pour obtenir le prix Goncourt à la rentrée. Il est vrai qu'il manifeste un remarquable talent de conteur :

"Pendant treize minutes, Marie a été juive. Treize minutes qui lui ont paru interminables. Juive dans le regard de six mauvais garçons d'origine maghrébine et africaine, des gamins de banlieue qui en voulaient pour commencer à son argent. On est juif d'abord dans le regard de l'autre. Donc Marie, 23 ans, et sa petite fille de 13 mois dans sa poussette par la même occasion, toutes deux ont été juives. Treize minutes. Un étrange processus a ravagé la tête des agresseurs. Un papier d'identité dérobé portait une adresse dans le 16ème arrondissement. Et le 16ème, c'est bien connu, c'est le quartier rupin. Le quartier youpin aux yeux de six abrutis avec de la violence plein leurs couteaux" (8).

Comme quoi, dans la main d'un abruti, le stylo peut aussi devenir une arme.

Les acteurs associatifs et communautaires n'ont pas été les derniers à se prendre les pieds dans le tapis roulant du RER D. Mais certains ont fait preuve d'humilité lorsque la vérité a éclaté. Ainsi, le site Proche-Orient Info a admis son erreur en regrettant, sous la plume d'Elisabeth Schemla, la stigmatisation d'"agresseurs fantasmatiques d'origine arabe et noirs, incarnant tout à coup symboliquement à eux seuls ces deux populations françaises" et en invitant à méditer cet épisode : "cela doit faire réfléchir à la généralisation abusive des propos, tant sur l'antisémitisme que sur les arabo-musulmans" (9). En revanche, le MRAP, qui n'avait pas été le dernier à hurler avec les loups dans un communiqué vengeur daté du 11 juillet (10), ravalait ses propos un peu hâtifs deux jours plus tard et se dédisait sans vergogne : "le MRAP déplore que cette affaire ait jeté en pâture les populations des banlieues déjà stigmatisées. Il condamne avec force les propos irresponsables tenus par des personnes qui ont profité de cette affabulation pour, une fois de plus, instrumentaliser l'antisémitisme contre une population déterminée, alimentant ainsi des tensions intercommunautaires qui ne peuvent que desservir l'indispensable lutte contre l'antisémitisme et tous les racismes". Le MRAP faisait sans doute référence à la LICRA, son concurrent sur le créneau de l'anti-racisme victimaire, qui avait parlé de "la minorité agissante et nazifiante décidée à semer le désordre, le trouble et à défier notre pays" (11)...

Dans ce brouhaha et cette confusion, que faut-il retenir de cette affaire pathétique ?

Tout d'abord que l'antisémitisme et les violences qu'il suscite sont décidément des sujets trop sérieux pour être laissés au mains d'une classe politico-médiatique et d'acteurs associatifs manquant singulièrement de sang-froid et qui tombent plus facilement sous l'empire de l'émotion que celui de la raison.

Ensuite qu'il y a dans ce pays qui gens qui aiment si peu la France et sa République qu'ils se saisissent de la moindre occasion pour lui jeter à la figure Vichy et la déportation, pour vomir sa population, qu'elle soit "de souche" (ces fameux passagers du RER D dont on dénonçait dans les ministères et les salles de rédaction la révoltante passivité) ou d'installation plus récente (ces odieux barbares, ces agresseurs dont l'origine maghrébine ou africaine paraissait si évidente aux commentateurs de tout poil et aux professionnels de l'indignation).

Il faut par ailleurs rappeler combien la prudence est nécessaire lorsqu'il s'agit d'antisémitisme. Non seulement du fait de la charge passionnelle de cette thématique, mais aussi parce que des précédents fameux ont montré qu'il ne fallait pas s'emballer en la matière (rabbin Farhi, école de Gagny, agressions d'Epinay) (12). En montant hâtivement en épingle des affaires aux circonstances suspectes ou imprécises, on occulte l'augmentation réelle et quantifiée des actes à caractère raciste et antisémite en France au cours des derniers mois (13).

Enfin, que ceux qui font profession d'observer et de scruter la société française, qu'ils soient élus ou journalistes, sont tellement coupés d'une population qu'ils ne considèrent que d'en-haut, et, le plus souvent, de loin, qu'ils se la représentent sur une mode fantasmé qui n'a plus grand-chose à voir avec sa réalité. Au point de monter des films aussi dingues que celui du RER D, avec ses scènes de torture, ses témoins passifs, son bébé jeté à terre, ses croix gammées sadiquement tracées sur le ventre d'une jeune mère.

C'est à se demander qui, de la société française ou de ses élites, est le plus malade.

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(1) Déclaration du 11 juillet 2004.
(2) Communiqué du ministre de l'intérieur condamnant une agression "qui a été aggravée de gestes racistes et antisémites" (10 juillet 2004).
(3) Déclaration télévisée (France 2) datée du 12 juillet 2004.
(4) "Nous dénonçons la lâcheté des agresseurs qui s'en sont pris à une mère de famille sans défense et déplorons la passivité des passagers qui ne sont pas intervenus pour porter assistance aux 2 victimes. La jeune femme victime de cette agression, Marie Leblanc, a fait l'objet de coups et blessures qui visaient une personne supposée juive. Ces actes de violence antisémites sont le fait de délinquants dont il faut retrouver le plus rapidement possible l'identité et la trace pour les remettre aux autorités judiciaires." Communiqué du 12 juillet 2004 (extrait) publié sur le site http://dsk.tykepad.com/dsk/
(5) Déclaration du 11 juillet 2004.
(6) Communiqué du 11 juillet 2004.
(7) Déclaration radiophonique (Radio J) du 11 juillet 2004.
(8) Le Monde, 13 juillet 2004.
(9) "La mythomanie d'une personne n'annule pas des vérités de fond", éditorial d'Elisabeth Schemla du 13 juillet 2004, proche-orient.info.
(10) "Horrifié, le MRAP condamne avec la plus grande fermeté l'insoutenable et lâche agression antisémite publique. Par cet insoutenable acte fasciste, un pas supplémentaire dans l'ignominie antisémite vient d'être franchi". (extrait du communiqué publié par le MRAP le 11 juillet).
(11) Communiqué du 11 juillet 2004.
(12) Tourner sept fois sa langue dans sa bouche..., Observatoire du Communautarisme, 8 février 2004.
(13) Racisme en 2003 : les principaux éléments du rapport de la CNCDH, Observatoire du Communautarisme, 13 mai 2004.

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Voir aussi La faillite de la République des victimes

Lire l'analyse minutieuse en deux parties de Pour Lire Pas Lu : Les affabulateurs et Les affabulateurs 2 et leur dossier en HTML
Lire aussi le dossier d'ACRIMED (Action-Critique-Médias) : "La fausse agression du RER D : un journalisme de meute ?"

Mardi 13 Juillet 2004
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