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Entretiens

Jacques Betbeder, président de CAPVE : « il y a la volonté de définir le territoire Pays basque à des fins politiques »

Dans cet entretien exclusif à l'Observatoire du communautarisme, Jacques Betbeder se livre à une analyse générale des revendications "basques", quelques semaines après le "référundum" sur la scission du département des Pyrénées-Atlantiques à l'initiative des élus favorables à la création d'un département "Pays Basque" et à la "réunification" de l'Euskal Herria. Une analyse qui mobilise références historiques et géographiques, dévoilement des stratégies politiques et des alliés des indépendantistes basques et plus généralement réflexion sur la définition d'une culture et de son rapport à l'altérité.



Jacques Betbeder (droits réservés)
Jacques Betbeder (droits réservés)
Observatoire du communautarisme : Faisons plus ample connaissance. Vous habitez Anglet, au Pays basque. Êtes-vous basque vous-même ?
Jacques Betbeder :
En deux phrases d'apparence anodine, vous mettez le doigt sur des points délicats, l'identité, le territoire et les relations entre les deux. Des thèmes qui reviennent régulièrement dans les discours des régionalistes et des nationalistes régionaux, identité étant souvent remplacée par spécificité.
Mais je réponds à votre question, au moins à la première partie. En effet, j'habite aujourd'hui, avec ma femme et mes deux enfants, à Anglet, une des trois villes de la communauté d'agglomération de Bayonne-Anglet-Biarritz, dans le département des Pyrénées-Atlantiques. C'est un fait incontestable.
Je suis né dans l'agglomération bayonnaise, sur la rive droite de l'Adour, mais j'ai navigué, pour des raisons professionnelles, en France et ailleurs. Je sais qu'un de mes ancêtres a été enterré à Anglet le 1er thermidor de l'an VIII. Mais ce n'est pas pour cette raison que je m'y suis installé. Je n'attache qu'une importance très relative aux racines et à la « terre des mes ancêtres » pour parler comme les nationalistes basques.
Betbeder est un nom relativement courant dans le sud-ouest (on trouve des communes comme Betbezer en Armagnac ou Betbèze dans les Hautes-Pyrénées). C'est une transcription de deux mots gascons écrits phonétiquement : beth signifie beau et veder voir, le v se prononçant b comme en espagnol. Betbeder, c'est, en gascon, beauvoir ou bellevue. Je le prononce avec l'accent du gascon de Bayonne ou gascon maritime c'est-à-dire « Betbœdér », en marquant le t et le r final.
Pour répondre à la seconde partie de votre question, mes ascendances sont indéniablement gasconnes. Donc, je ne suis pas Basque par mes origines. D'autre part, la culture basque m'est étrangère : le peu que j'en sache, je l'ai acquis par des lectures ou des visites en Pays basque. Et, à plus forte raison, je ne parle pas le basque.
Par contre, je peux me dire bayonnais. D'ailleurs l'historien Pierre Hourmat, qui a écrit deux gros volumes sur l'histoire de Bayonne mentionne un lieu-dit Betbeder au XIIIe siècle, et, m'a-t-il précisé, le nom est attesté à Bayonne bien avant cette date.
Alors, à Anglet, à Bayonne, et ou même à Biarritz, sommes-nous au Pays basque ? Là commence la controverse.

OC : Mais, est-ce si important, dans la France d'aujourd'hui, de définir précisément la limite d'une ancienne province ?
JB :
Cette définition du territoire, cette reconnaissance des limites territoriales, est essentielle pour les nationalistes qui veulent construire un territoire national, Euskal Herria, avec la Communauté autonome basque et la Navarre en Espagne. Elle l'est aussi pour les régionalistes qui voudraient, pour le Pays basque, des institutions spécifiques comme en Corse, ou un département Pays basque. S'il y a institution spécifique, une assemblée régionale du Pays basque par exemple, il faut bien définir précisément son territoire d'élection ou de juridiction. Et le Pays basque n'est pas une île.
Il faut reconnaître que les régionalistes ont gagné une bataille avec la création de l'entité « pays Pays basque », au sens de la loi Pasqua de 1995 : le Pays basque officiel englobe toute la partie ouest du département des Pyrénées-Atlantiques. En fait, nous devons l'existence de ce pays à l'action du PS : la création d'« un département du Pays basque » faisait partie des 110 propositions du candidat Mitterrand (au chapitre III , des contre-pouvoirs organisés ; un état décentralisé). Aussi, pour compenser la promesse non tenue du département, l'idée de création du pays, avec Conseil du développement et Conseil des élus, a été lancée par le ministre de l'intérieur Pierre Joxe.
Alors, quels sont les critères qui permettraient de dire : ici, nous sommes au Pays basque, au-delà de cette limite (ou de cette frontière ?), c'est un autre pays. On peut en discuter sans fin. En plus, n'oublions pas que nous parlons d'une zone de 3000 km2 seulement. Chaque kilomètre carré compte…
Pour montrer la difficulté d'une telle délimitation, commençons par quelques éléments historiques. « Le » Pays basque unifié n'a jamais existé. Il existait, avant la Révolution, trois pays (selon l'appellation reprise par Fernand Braudel), le Labourd à l'ouest, la Soule à l'est, et au milieu la Basse-Navarre qui, intégrée au royaume de Navarre jusqu'à son démantèlement en 1512, resta sous la juridiction des d'Albret (Henri de Navarre est devenu le roi de France Henri IV). Chacun de ces pays, dans lesquels les gens parlaient un basque qui leur était propre (le souletin, par exemple, est influencé par le béarnais), avait sa propre coutume. Il s'agissait, comme souvent dans le Sud-Ouest, de pays d'état, c'est à dire dotés d'une assemblée qui réglait les affaires en première instance. En 1177, Bayonne qui était déjà prospère car c'était (c'est encore aujourd'hui) un port et une garnison, décida de se séparer du Labourd trop pauvre. Les Bayonnais éjectèrent le vicomte du Labourd qui s'installa à Ustaritz et établirent leur propre coutume.
Cette séparation était tellement nette qu'en 1788, au moment de la préparation des Etats généraux, les Labourdins ne voulurent pas disposer de délégués communs avec Bayonne, avançant entre autres arguments que les Bayonnais ne parlaient pas basque. En effet, la grande majorité des Bayonnais, en particulier ceux qui comptaient, parlaient gascon. Les Labourdins eurent finalement gain de cause et les Bayonnais se tournèrent vers les gens des Lannes, au nord (la limite était l'Adour), pour avoir une représentation commune plus puissante.
Dans les années cinquante, quand j'allais au lycée à Bayonne, c'était encore le gascon qu'on entendait parler le plus souvent, en dehors du français bien entendu. Sauf les jours de marché où les paysans des alentours, basques et landais, venaient à la ville pour vendre leurs produits. Que l'agglomération bayonnaise soit un pôle d'attraction pour une partie du Pays basque, c'est indéniable. Mais c'est aussi vrai pour le sud des Landes. Ce qui était vrai hier l'est encore aujourd'hui.
Qu'est-ce qui, dans l'architecture, dans la conception de la ville, rattacherait Bayonne au Pays basque ? Pas les fortifications à la Vauban, ni les quelques vestiges romains. Pas la cathédrale gothique dont les inscriptions d'origine sont en gascon. Les encorbellements et les colombages peints ne sont pas une exclusivité basque. Les villas néo-basques à la mode dans l'entre-deux guerres ? on en trouve d'identiques à Hossegor, sur la côte landaise. Dans la toponymie ? mais il y a une rue des Basques et une place des Basques, comme à Paris il y a un boulevard des Italiens ou à Nice une promenade des Anglais. Par contre, si vous vous promenez à St Jean de Luz ou à St Jean Pied de Port, vous verrez des maisons avec des inscriptions gravées dans la pierre ou sculptées dans le bois qui ne laissent pas de doute sur l'origine basque de ceux qui ont fait construire l'immeuble.
On pourrait dire la même chose d'Anglet, commune où il y avait beaucoup de maraîchers et de lavandières à cause de la multitude de ruisseaux qui irriguaient les terrains. Après la dernière guerre, tous parlaient encore gascon, comme peuvent en témoigner les vieux angloys « de souche ».
Quant à Biarritz, on sait qu'il n'y avait que quelques hameaux de cultivateurs et de pêcheurs avant que l'impératrice Eugénie de Montijo décida d'en faire sa station balnéaire préférée. Les vestiges les plus anciens datent donc de Napoléon III. On peut voir des inscriptions en gascon comme sur la maison « au haout » (chez le forgeron) ou sur les baraques de pêcheurs, les crampottes. Par contre, les restaurants nouvellement installés au port des pêcheurs, pour faire couleur locale et plaire aux touristes, ont eux, bien sûr, des inscriptions en basque. Il n'est pas difficile de faire la différence entre l'authentique et le frelaté.
On trouverait des choses comparables sur les communes du département des Pyrénées-Atlantiques qui bordent l'Adour sur sa rive gauche et sur les terres de Bidache, qui appartenaient aux Ducs de Gramont.
Pour rester dans les références historiques, j'ajouterai qu'au moment de la création des départements, les délégués du Labourd, les frères Garat, proposèrent un département regroupant les trois pays où la population parlait basque, mais ils ne furent pas suivis, notamment par les délégués de la Soule, qui avaient l'habitude d'échanger avec les Béarnais. Bien entendu, les délégués bayonnais qui étaient alliés avec ceux des Lannes comme je l'ai déjà expliqué, n'étaient pas plus favorables. Pour être préfecture, il fallait englober une partie des Lannes, ce que proposa ensuite, sous Louis-Philippe, la CCI de Bayonne. Prétendre aujourd'hui que la revendication d'un département Pays basque est vieille de deux cents ans est une drôle de façon de tirer à soi la couverture de l'histoire.
Tous ces détails paraissent fastidieux. Et pourtant… Prenez l'affirmation des régionalistes « Bayonne est la capitale du Pays basque » ; si on souhaite des institutions spécifiques pour le Pays basque, il faut une capitale, siège de ces institutions. Mais on peut opposer à cette affirmation trois sortes d'arguments, historiques –c'est ce que j'ai tenté de faire juste avant--, économiques et sociologiques. Sur le plan économique, dans le passé, Bayonne commerçait surtout avec le val d'Adour, fleuve navigable (contrairement à son affluent la Nive qui traverse le Pays basque). Encore aujourd'hui, l'activité économique se situe essentiellement au sud des Landes, là où il y a l'espace. On peut d'ailleurs en voir comme une illustration dans le fait que la majeure partie du port de Bayonne est située dans le département des Landes (ce qui oblige la CCI de Bayonne-Pays basque à compter avec M. Emmanuelli, président du Conseil général des Landes). De plus, une grande partie du fret exporté par le port est le maïs, provenant des plaines des Landes et du Béarn.
Quant à la sociologie de l'agglomération, qui s'est développée pendant les trente glorieuses et après l'exode rural, elle n'est pas fondamentalement différente des autres agglomérations françaises. Bien sûr, depuis la fin de la guerre, des Basques, anciens ruraux, sont venus s'y installer. Mais, beaucoup d'autres aussi, d'abord, au XVe siècle, des Juifs ibériques, qui amenèrent avec eux le chocolat. Plus récemment des Espagnols, des Portugais et bien sûr, des Français venus d'ailleurs. Aujourd'hui encore, l'augmentation de la population se fait par apport exogène. On peut avancer sans crainte d'être démenti que les Basques y sont en minorité.
De la même façon, face à ceux qui veulent --on abordera vraisemblablement ce sujet ensuite-- imposer par tous les moyens, légaux et illégaux, la langue basque sur l'agglomération bayonnaise, il est facile de voir, qu'au-delà du souhait (qu'on peut juger légitime) d'une minorité de la population de l'agglomération d'apprendre sa langue régionale, il y a la volonté de définir le territoire Pays basque à des fins politiques. C'est à cette aune qu'il faut juger la politique de la mairie de Biarritz, sous l'impulsion du nationaliste Jakes Abeberry, de réaliser dans la ville une signalétique complètement basquisée. Ce n'est en rien pour faire couleur locale et séduire les touristes. Car qui osera prétendre ensuite que Biarritz n'est pas basque ?

OC : Pour vous, d'après ce que vous dites, la langue serait un marqueur essentiel.
JB :
Ce n'est pas tellement moi qui le dis que les Basques eux-mêmes. La langue basque est un élément essentiel dans la définition de l'identité basque : l'euskaldun, le basque, c'est, étymologiquement, celui qui possède la langue basque, l'euskal (voir le début du Que sais-je « Les Basques » de Jacques Allières). Comme vous le savez sans doute, c'est une langue très ancienne, qui ne fait pas partie des langues indo-européennes. On comprend que les Basques y soient très attachés et que, malgré les vicissitudes du monde moderne, ils fassent tout pour qu'elle ne se perde pas (et d'ailleurs ils sont largement aidés financièrement par les pouvoirs publics, Etat et collectivités locales). Les Basques se remarquent parce qu'entre eux --c'est souvent le cas encore aujourd'hui-- ils parlent basque.
Et quand on évoque Euskal Herria et qu'on traduit simplement Pays basque, ce n'est pas tout à fait exact. La traduction précise serait plutôt le pays (herri) où se pratique la langue basque (euskal). C'est donc bien la langue qui définit le pays, comme elle définit la personne, le basque. Reste qu'aujourd'hui, il faudrait poser la question : à partir de quelle proportion de locuteurs basques dans la population d'une commune peut-on dire que cette commune peut être intégrer à Euskal Herria ? Vous voyez la simplicité de la chose…
Donc, si vous dites qu'à Bayonne, depuis plusieurs siècles, on parle le gascon, c'est assez difficile de prétendre que c'est la capitale du Pays basque. Et d'ailleurs, la municipalité de Bayonne a fini par en prendre conscience. Après le retrait du maire, M. Grenet père, qui ne voulait pas entendre parler d'histoires de ce genre, son fils, succédant à son père, laissa installer un drapeau basque sur le fronton de la mairie, cédant ainsi aux pressions diverses. Devant l'avalanche de protestations, il dut se résoudre à adjoindre un drapeau dit gascon, celui de la principauté de Gascogne dans les années 1000. Mais les drapeaux basque et gascon n'ont pas tout à fait la même signification symbolique. Le drapeau basque, l'ikurina, est une invention du fondateur du nationalisme basque, Sabino Arana. Et tous les nationalistes basques ont pour objectif déclaré la « construction nationale », c'est-à-dire le réunion de la Communauté Autonome Basque, de la Navarre et du Pays basque de France dans une même entité nationale. C'est aujourd'hui le drapeau officiel de la Communauté Autonome Basque (CAB) en Espagne. D'ailleurs, beaucoup de Navarrais, qui dans leur majorité ne veulent pas entendre parler d'un rattachement avec l'Euskadi, ne supportent pas l'ikurina sur les édifices officiels. C'est la cause d'incidents réguliers pendant les fêtes de Pampelune (capitale de la Communauté forale de Navarre).
Or je ne suis pas sûr que tous ceux qui en France agitent, en diverses occasions, le drapeau basque sachent le symbole politique qu'il représente. Mais on n'en est plus à quelques approximations près.

La singularité basque : Généalogie et usages, de Pierre Bidart, PUF, 2001
La singularité basque : Généalogie et usages, de Pierre Bidart, PUF, 2001
OC : D'ailleurs, on voit souvent, sur les voitures, des auto-collants indiquant une carte du Pays basque unifié avec son drapeau…
JB :
Bien sûr, comme on voit des plaquettes déodorantes représentant le drapeau basque accrochées aux rétroviseurs. Il ne faut pas oublier qu'une activité économique importante du Pays basque en France est le tourisme. Voyez Biarritz. Une station balnéaire comme Biarritz doit baser son image sur divers thèmes, les bains de mer, bien sûr mais aussi le surf, à la fois sport et spectacle, les fêtes, la proximité de l'Espagne, son arrière-pays pour les promenades … et son identité basque. Tout cela n'est pas nouveau, ce qui l'est plus, c'est la récupération qu'en ont faite les abertzale. Comme l'a dit le biarrot Jakes Abeberry, membre fondateur du nationalisme basque en France, « les abertzale sont sympa ».
Finalement, ce qu'apprécient les touristes, c'est le folklore et les manifestations qu'on leur propose pendant leurs vacances (cavalcade, danse, force basque, pelote basque…). Sans oublier la cuisine basque et le gâteau basque (toutes les boulangeries du pays ont comme « spécialité » le gâteau basque…). J'ai lu un jour dans un site Internet vantant les mérites touristiques d'Anglet les propos enthousiastes d'une jeune femme ayant passé là quelques jours de vacances : elle couvrait les Basques de qualités élogieuses. Pour elle tous les Angloys qu'elle avait rencontrés étaient des Basques. C'était une évidence. Comment lui faire comprendre que la réalité était un peu moins simpliste ?
Dans une émission de radio ou dans un article sur le Pays basque, on commence par citer le nom des trois « provinces » basques, comme si c'était un point essentiel. Je défie quiconque débarquant au Pays basque de m'indiquer ce qui, sur le terrain, distingue, dans la vallée de la Nive, la commune de Louhossoa (Labourd) de sa voisine Bidarray (Basse-Navarre). Mais il est de bon ton de marquer sa connaissance ( ?) du pays, en évoquant les « sept provinces basques », ce qui évidemment réjouit les nationalistes.

OC : Finalement, pour vous qui n'êtes pas basque, qu'est-ce qu'être basque ?
JB :
Tout ce que je viens de signaler, les coutumes, la cuisine, la langue etc., tout cela constitue une culture. On peut y ajouter la littérature, les modes de vie familiaux, le sentiment d'appartenance ou d'autres choses encore. Cette culture basque est d'ailleurs suffisamment remarquable pour qu'elle ait entraîné de multiples études (voir La singularité basque de notre ami Pierre Bidart).
Les Basques sont ceux qui possèdent --disons plus ou moins-- cette culture et sont marqués par elles. Je dis plus ou moins car aujourd'hui, les choses sont complexes. On n'est plus à l'époque où les Basques vivaient en autarcie, même si certains ou certaines « s'exilaient » à Paris ou en Argentine, avec l'espoir de revenir un jour au pays. C'est notamment perceptible avec la langue : il y a des Basques qui, pour des raisons diverses, ne pratiquent qu'imparfaitement la langue basque. Qu'en sera-t-il de leurs enfants surtout s'ils épousent une femme originaire de Picardie ou de Lorraine ? Toutes les enquêtes montrent que la transmission familiale de la langue ne fonctionne plus très bien. Une société très limitée en nombre, ouverte au monde médiatisé et uniformisé d'aujourd'hui, peut-elle conserver ainsi ses caractéristiques, son originalité ? Je suis bien incapable de répondre.
De même, on trouve des gens qui se disent basques à Paris, en Argentine ou à Saint-Pierre-et-Miquelon. Sans doute, mais de tels groupes persisteront-ils, autrement qu'artificiellement, dans le temps ?
Par contre, je suis particulièrement agacé quand j'entends appeler Basques tous les habitants de la partie ouest du département des Pyrénées-Atlantiques. C'est un contresens. D'ailleurs, il faudrait s'entendre : ou les Basques possèdent des caractéristiques affirmées, leur langue, leur culture (ce que je viens d'évoquer), et alors ce n'est pas le lieu de résidence qui fait le Basque. Si le couple qui a choisi de s'installer à Biarritz pour jouir de sa retraite et y recevoir ses enfants et petits-enfants en vacances devient, à cause de son nouveau lieu de résidence, basque, alors peu importe la culture et la langue. D'ailleurs, si on applique ce principe, comment peut-on se dire Basque en Argentine ? Ce ne peut être les deux raisonnements en même temps. Nous avons publié dans un récent numéro de notre bulletin un article de Juan Juaristi, Basque de Bilbao mais opposé au nationalisme, qui jouait avec ce paradoxe. Pourtant, en Espagne, avec le système des autonomies, particulièrement développé sur la Communauté autonome basque, où la langue basque est langue officielle, qui dispose de son système d'éducation propre, de sa propre police, etc., on est en droit de se dire Basque, c'est-à-dire ressortissant de la CAB, quand on habite l'une de ses trois provinces.
Dans un article récent du journal La Croix concernant le vote des maires sur un éventuel référendum local sur le département Pays basque, un journaliste, plutôt consciencieux puisqu'il avait pris le peine de me joindre au téléphone, écrit dans son article : « Tous les Basques ne sont toutefois pas d'accord avec cette volonté identitaire. Ainsi Jacques Betbeder, qui a créé l'association CAPVE… » Vu de Paris, je suis Basque….
Bien entendu, on peut adhérer à une culture qui n'est pas celle de ses origines et la faire sienne. L'américain William Christie a fait découvrir à beaucoup de Français la musique baroque française. Aujourd'hui, il cultive son jardin dans le Poitou, il parle parfaitement le français et a pris la nationalité française. Des aventures comparables peuvent évidemment arriver avec la culture basque. L'ex-championne de tennis Nathalie Tauziat se dit aujourd'hui basque malgré des origines landaises et son enfance en Afrique. Son conjoint est basque…
On peut également me rétorquer, et un conseiller général de Biarritz l'a fait, qu'après plusieurs années passées dans le Pays basque, on a, en quelque sorte, assimilé la culture basque par osmose et on est devenu basque. Je veux bien, mais le minimum technique, dans ce cas, serait qu'on fasse l'effort d'apprendre la langue. Sinon, ce serait une identité au rabais, me semble-t-il.

OC : Mais défendre une culture, plus ou moins menacée aujourd'hui, est une entreprise qui doit être encouragée, non ?
JB :
Quand on formule ainsi la question, on ne peut que répondre par l'affirmative. Mais, dans les faits, il y a presque toujours un aspect politique au problème. Car on défend cette culture contre une autre culture prédominante, qu'on juge envahissante (voir sur ce problème la démonstration de Béatrice Giblin dans le numéro d'Hérodote Langues et territoires). N'est-ce pas le cas de la fameuse exception culturelle française face à l'envahissement culturel US ? Jusqu'où peut aller ce combat politico-culturel ?
Dans le récent livre Nouvelle géopolitique des régions françaises, lisez le chapitre consacré à la Bretagne. Il a été écrit par la géographe Barbara Loyer, qui connaît bien le Pays basque (elle a écrit également plusieurs pages sur le sujet). Le cas de la Bretagne est particulièrement parlant car, sur le plan linguistique, cette vaste région a toujours été divisée en deux zones clairement dessinées. A l'ouest on parlait le breton, à l'est, et notamment à Rennes, on parlait le gallo, patois de la langue d'oïl. C'est une évidence pour tous les Bretons (j'ai habité six ans le Morbihan, mes enfants y sont nés. Seraient-ils de ce fait bretons ?). Aujourd'hui, cette réalité est en quelque sorte occultée par les régionalistes, même les plus officiels comme Jean-Yves Le Drian, actuel président (PS) du Conseil régional. On en arrive au paradoxe où les plaques des rues de Rennes sont en breton alors qu'on a jamais parlé breton dans cette ville. Barbara Loyer parle de « cette superposition entre territoire politique et langue bretonne qui fait de cette dernière une langue politique » (p 308). Elle note de plus (p 310) que « la dimension sentimentale du débat sur la langue est d'ailleurs illustrée par le décalage entre la place qui lui est faite dans les discours et les effectifs réels des locuteurs bretons ». Enfin, un peu plus loin dans sa description (p317), elle en arrive à la remarque suivante : « C'est le fait que l'on n'entende évoquer qu'une seule forme d'identité bretonne qui rend malaisé la différenciation entre nationalisme, autonomisme et régionalisme, et le fait également que le mouvement breton ait utilisé les deux concepts de façon également opportuniste. »

OC : Vous trouvez là un équivalent à la situation au Pays basque ?
JB :
Il suffirait d'un copier-coller (après toutefois une réduction d'échelle), tellement le raisonnement est clair et imparable. J'ai déjà évoqué l'usage politique de la langue basque comme marqueur du territoire. On peut voir combien le lobby de la langue basque met la pression sur l'agglomération bayonnaise qui serait « le point faible » dans cette stratégie. En effet, l'usage de cette langue n'est pas dans la tradition de l'agglomération et sa sociologie actuelle (un « melting pot » en quelque sorte) ne l'y pousse pas. D'où cette volonté d'une implantation dans l'agglomération d'ikastola (écoles en basque) qui ne ratent pas une occasion de manifester leur présence, ces revendications de création de classes bilingues, l'action des « démo » en gare de Bayonne justement, ces « fêtes des langues » avec programme bilingue français-basque dans les quartiers nord de Bayonne…
Je voudrais insister sur un point évoqué par Barbara Loyer, la collusion dans les discours des nationalistes, régionalistes, et élus locaux qui souhaitent mettre en valeur leur territoire. Quand on écoute les uns et les autres, la distinction est parfois difficile à faire. D'autant que les nationalistes, au moins ceux d'Abertzaleen Batasuna, ont su adopter une ligne « pragmatique ». Ils n'évoquent la « construction nationale » que lorsqu'ils s'adressent à leurs troupes. Le plus bel exemple de cette confusion est celui du département Pays basque.

OC : Ah oui, le fameux département dont on entend parler à intervalles réguliers dans la presse nationale, et tout dernièrement encore, avec ce vote des maires sur l'organisation d'un référendum local…
JB :
Je ne vais pas revenir sur les détails de ce serpent de mer de la politique locale. On trouvera notamment sur le site de CAPVE l'article que nous avions écrit pour le livre de Claude Perrotin sur ce sujet. On pourra également lire l'article de Barbara Loyer dans le numéro 110 d'Hérodote. Il s'agit donc d'une idée venant des fondateurs du nationalisme basque en France qui venaient d'adopter la « charte d'Itxassou » (à l'origine, c'était le « département basque »). L'idée a été reprise par le président de la CCI de Bayonne qui voyait là un moyen d'accroître les relations économiques avec le riche voisin du sud, le Pays basque espagnol. D'autre part, par le biais de la culture, apparaissait, soutenu par le militantisme chrétien, un renouveau du sentiment identitaire basque. La religion catholique avait encore une influence certaine et on sait bien que le clergé basque est plutôt perméable aux idées nationalistes (les événements le rappellent encore souvent au sud des Pyrénées). La mayonnaise a pris et beaucoup de maires des communes rurales du Pays basque se sont persuadés qu'une structure administrative propre au Pays basque leur serait bénéfique. On voit donc la diversité des origines et des convictions des partisans d'une reconnaissance institutionnelle de l'identité basque. Tout récemment, dans l'article de La Croix déjà cité, on peut lire cette phrase significative du président du Biltzar (assemblée) des maires du Pays basque et ardent partisan du département : « Nous ne possédons rien qui nous permette d'exister comme identité forte, ni au plan culturel ni au plan économique. » La revendication identitaire (pour ne pas dire ethnique) est tout à fait claire. Parmi les partisans d'un département spécifique, il y a les nationalistes.
Le discours sur la nécessité du département, après l'abandon de l'appellation « département basque », trop marqué ethniquement, était (et est toujours) suffisamment flou pour attirer le plus de monde possible. « Le Pays basque a ses spécificités, nous sommes différents du Béarn, nous avons besoin d'une institution propre pour ne pas être grugés par les Béarnais, pour affirmer nos spécificités et nous développer comme nous l'entendons. » Dans les faits, la seule de ces « spécificités » qui ait été précisée, c'est l'identité basque. On revient d'où on était parti, l'ethnicité. D'ailleurs, aujourd'hui, on a laissé tomber l'excipient. Le principe actif, c'est bien la culture basque avec surtout la langue, revendication très mobilisatrice. C'est pourquoi parmi les mots d'ordre actuels (département, chambre d'agriculture, co-officialisation du basque, université de plein exercice), deux ont des rapports avec la culture… et avec la possibilité d'augmenter les échanges avec Euskadi au sud.
« Vous voyez bien que nous sommes de bons Français, puisque nous réclamons une institution républicaine par excellence, le département » disent les régionalistes. Ils oublient que les départements ont aussi été créés pour supprimer les découpages territoriaux de l'Ancien Régime et surtout pour faire appliquer une loi égale pour tous, sans distinction d'origine (sociale ou ethnique). Quant aux nationalistes, je cite souvent la phrase de Jakes Abeberry dans le journal indépendantiste Gara (celui qui reçoit habituellement les communiqués d'ETA) : « le département Pays basque n'est pas la panacée, mais c'est la première marche vers la réunification d'Euskal Herria ». On comprend pourquoi les nationalistes sont les plus actifs parmi les départementalistes. Depuis peu, je peux ajouter les propos du responsable du PNB, section « iparralde » du Partido Nacionalista Vasco d'Euskadi recevant à Bayonne son président. Après avoir parlé du « besoin de proximité avec l'institution (basque d'Euskadi) », il précisa que le département basque était nécessaire « pour que notre identité perdure et pour servir le développement culturel et économique ». Après ça, je crois que je n'ai rien à ajouter.

Géopolitique du Pays basque: Nations et nationalismes en Espagne, Barbara Loyer, L'Harmattan, 2000
Géopolitique du Pays basque: Nations et nationalismes en Espagne, Barbara Loyer, L'Harmattan, 2000
OC : Quel rôle jouent les élus (députés, sénateurs…) dans ce contexte ?
JB :
Au départ, disons autour des années 80, les grands élus, ceux qui ont de l'influence ici et dans les cercles du pouvoir, ont eu plutôt tendance à laisser faire, jugeant que le nationalisme n'aurait qu'une influence limitée. Le PS, minoritaire au Pays basque (qui vote traditionnellement à droite), crut malin d'en faire un slogan politique (une des 110 propositions). Dans le climat régionaliste ambiant, la question prenait une ampleur nationale. Résultat, le PS départemental est divisé, et côté Pays basque, on frôle sur le sujet l'affrontement direct, comme pour le référendum européen. D'autant que les alliés Verts sont clairement des compagnons de route des indépendantistes.
Il y a eu donc dans la classe politique comme un consensus pour étouffer tout débat sur le nationalisme basque, même à l'époque des attentats d'Iparretarak (organisation imitant ETA en France, dissoute en 1987). Sans doute pour de multiples raisons ? électoralisme, bien sûr, incompétence, souhait de ne pas faire de vagues, sûrement. Mais je pense que la raison profonde de cet immobilisme provenait d'une confusion courante entre identité et citoyenneté, et de l'incapacité dialectique de ces élus à les distinguer. N'allait-on pas les accuser, s'ils tentaient de montrer que les nationalistes se mettaient d'eux-mêmes en dehors du débat national, d'amener la zizanie dans la société basque alors qu'elle avait besoin de soutiens pour survivre ? Les nationalistes n'étaient-ils pas parmi les plus ardents défenseurs de la culture basque ? Si on tentait de les disqualifier, ne s'attaquait-on pas à la culture basque elle-même ? Comme dans les westerns, celui qui tente de dégainer le premier a perdu. Alors, au contraire, on va créer un « syndicat intercommunal de soutien à la culture basque » dans lequel toute commune adhérente verse un pactole proportionnel au nombre de ses habitants. On a même vu la commune de Boucau, sur la rive droite de l'Adour y adhérer. Un comble pour une commune dont toute l'histoire se rattache, de près ou de loin, à la gasconnité… et aux luttes ouvrières.
En plus, dans ces époques de « tout pour l'Europe », il aurait été mal venu d'évoquer l'unicité du peuple français ou de crier « Vive la Nation ! ».
Certains, non contents de gommer l'existence du nationalisme basque, vont tenter de le banaliser. Le cas le plus fameux est celui de Biarritz où les nationalistes ont servi de force d'appoint au sénateur UDF Didier Borotra pour déboulonner de son siège de maire (gaulliste) en fonction Bernard Marie (le père de Mme Alliot-Marie). J'évoquerai plutôt le rôle d'Alain Lamassoure car dans ce cas, les idées politiques semblent avoir plus de place que chez d'autres. N'est-il pas énarque, ancien ministre ? Mais c'est surtout (c'était ?) un fédéraliste européen. Il fut élu en 1986 puis réélu député de la 5e circonscription des P.A.. Il fut également (il est toujours) député européen. Lors des municipales de 1995, après le retrait du père Grenet, figure dominante du monde politique local, il y eut un partage du gâteau. Lamassoure s'intégra dans la liste du maire sortant d'Anglet pour être choisi comme représentant de cette ville au district BAB et en être nommé président. En bon fédéraliste européen, il monta alors une opération qui tentait de faire oublier au niveau local la frontière franco-espagnole. Il créa une entité urbaine appelée eurocité basque Bayonne/Saint-Sébastien. Il est vrai qu'il y a continuité de l'urbanisation sur la côte atlantique entre ces deux villes distantes de 50 km. Mais pourquoi ce qualificatif de basque ? M. Lamassoure a lui-même répondu dans le journal Sud-Ouest du 26/05/2000 : « Ma responsabilité, c'est de profiter du fait que, grâce à l'Europe, il n'y aura plus de frontière entre les Basques ». Où sont passés la France et les Français ? N'est-ce pas exactement ce que disent les nationalistes basques ? Heureusement, cette riche idée n'alla pas bien loin, par incapacité de son initiateur à promouvoir localement son projet.
Lorsqu'il était ministre des affaires européennes dans le gouvernement Balladur, Alain Lamassoure prépara le traité avec l'Espagne sur la coopération transfrontalière, qui fut ratifié alors qu'il était ministre du budget dans le gouvernement Juppé. Ici, on parle du « traité de Bayonne ». Il est devenu, en quelque sorte, un expert des relations transfrontalières, ce qui explique sa présence lors de la dernière rencontre franco-espagnole à Barcelone. Raison de plus de se méfier.
Malgré ça, en bon technocrate, il n'était pas favorable, comme Juppé et d'autres, au maintien des départements dans la hiérarchie administrative française, et donc à la création d'un département basque. Du coup, lors des législatives anticipées de 1997, il ne put obtenir l'appui des nationalistes et fut battu par Nicole Pery (PS), amie de Jospin et favorable au département. Par contrecoup, il se lança à fond comme chantre de l'identité basque : « Il existe, comme cela et le plus souvent en marge des frontières, des petites régions qui ont conservé des spécificités notamment culturelles et qui exigent des réponses spécifiques, transfert de responsabilité, dispositions administratives et politiques culturelles ; le Pays basque en fait partie. » (Sud-Ouest du 10/10/2000) L'Europe des régions est en marche…
Heureusement, le Premier ministre Jospin a eu l'heureuse idée de nommer dans un obscur secrétariat d'Etat Nicole Pery qui fut ainsi obligée, par solidarité gouvernementale, d'oublier le sujet du département basque et qui fut remplacé à l'Assemblée par un farouche opposant aux nationalistes basques, Jean Espilondo. Il y a parfois des divines surprises…
M. Lamassoure, pour les municipales de 2001, manœuvra pour faire entrer les nationalistes au Conseil municipal d'Anglet. Il poursuit son œuvre de soutien à l'identité basque au poste de président du Conseil des élus du Pays basque, organisme sans pouvoir réel fonctionnant dans le cadre du pays « Pays basque ». Il donne l'impression, aux ignorants et à lui-même, qu'il est le « patron » du Pays basque. N'est-il pas allé jusqu'à proposer, au moment des discussions sur les lois de décentralisation, d'organiser un référendum local sur une institution spécifique pour le Pays basque. Evidemment, il est surveillé du coin de l'œil par Mme Alliot-Marie et régulièrement contré par le président du Conseil général des P.A., J.J. Lasserre. Rien n'est simple…

OC : Quand on lit, dans La nouvelle géopolitique des régions françaises, les pages de Barbara Loyer sur le Pays basque, on apprend que les nationalistes y représentent, au mieux, autour de 10 % de l'électorat. Leur influence sur la politique locale doit donc être toute relative.
JB :
Détrompez-vous. Leur influence est indéniable et loin d'être négligeable. Ils ont entre les mains toutes les associations culturelles ou de défense de la langue basque. Je prendrai deux exemples.
Le Conseil de la langue basque. Lorsqu'il était candidat à la présidentielle en 1995, Lionel Jospin, de passage à Ciboure chez les Pery avait indiqué que si une majorité d'élus se disaient favorables au département basque, il lancerait la procédure. Arrivé Premier Ministre, devant les réalités du pouvoir, il oublia sa promesse. En compensation, il déversa une masse d'argent sur le Pays basque, avec une grosse part pour la culture et la langue. On appela ça la Convention spécifique. Pour assurer une répartition correcte de cette manne, les autorités créèrent le Conseil de la langue basque, dans lequel étaient fortement représentés les acteurs locaux (comme on dit). Pour présider cette honorable institution, très officielle (mise en place par le Sous-préfet en personne), on trouva un distingué linguiste, par ailleurs soutien bien connu des nationalistes d'Abertzaleen Batasuna. Comme secrétaire fut nommé un sociologue basquisant qui ne put assurer longtemps sa fonction (raisons professionnelles ?). Pour le remplacer, les associations majoritaires dans l'institution imposèrent un militant pur et dur bien connu d'AB. C'était tellement gros que le président, pourtant sympathisant d'AB, ne put l'accepter et démissionna. Mais le secrétaire resta en place. Ce fut l'exemple parfait de noyautage d'un organisme officiel. Pour assurer l'intérim du président, on trouva…, je vous le donne en mille,… un membre actif du PNV (parti nationaliste dit modéré, je n'ai d'ailleurs jamais compris en quoi il était modéré…). Les pouvoirs publics ont fini par comprendre la situation et se sont empressés de transformer ce fameux Conseil en « coquille vide », selon une expression utilisée devant moi par le Sous-préfet lui-même. Aujourd'hui, on a créé l'Office public de la langue, entre les mains du Conseil général, ce qui est tout de même plus sûr, à condition que son président ne se fasse pas manger en route par les petits cochons. Ce qui n'est pas totalement assuré (il ne faut pas oublier l'électoralisme…).
Autre exemple : le Conseil de développement. C'est une sorte de Conseil économique et social local, inventé à l'époque Joxe et pérennisé dans le fonctionnement du pays « Pays basque ». Il émet des propositions vers un Conseil des élus chargé de transmettre son choix aux pouvoirs publics en vue d'une réalisation. Les nationalistes et leurs alliés comprirent immédiatement tout l'intérêt qu'ils trouveraient à investir cet organisme. Et comme ce sont des militants, ils sont régulièrement présents dans les discussions. Pour l'anecdote, je signalerai que le premier président de cette assemblée représentative des « forces vives » du pays fut un nationaliste « modéré », celui dont je viens de parler dans l'affaire précédente. Il représentait au sein du Conseil les « coopératives ouvrières basques ». Il faut le faire…
On a eu une illustration particulièrement parlante du noyautage de cette institution avant la venue de Sarkozy au Pays basque. Les départementalistes, régionalistes et autres nationalistes s'étaient regroupés au sein d'une association dénommée Batera. Le coordinateur en était Jean-Noël Etcheverry, membre éminent (et même un temps permanent) d'Abertzaleen Batasuna, fondateur d'un festival de rock basque très couru, fondateur des « démo », bref un professionnel du combat nationaliste. Quatre mots d'ordre étaient mis en avant par Batera. J'en ai déjà parlé : le département, la chambre d'agriculture, l'université et la co-officialisation de la langue basque. Le Conseil du développement approuva comme il se doit ce programme et le proposa au Conseil des élus qui renâcla tout de même un peu. Devant ce qu'ils considéraient comme une obstruction, les partisans de Batera au Conseil du développement décidèrent, dans un grand mouvement du menton, une « grève » du bureau (organisme de décision) dudit Conseil : conférence de presse, interviews, lettre ouverte aux élus, manifestation avant une session du Conseil des élus, tout le cirque… Parce que c'était facile de le faire puisque le nom des « grévistes » avait été publié dans la presse, j'ai fait le décompte. Ils représentaient 40 % du bureau. A partir de cette constatation, on comprend un peu mieux comment ça se passe. Quand j'ai signalé ce chiffre aux représentants de Sarkozy chargés, avec le Préfet, de préparer la visite du ministre, ils ont été quelque peu interloqués.
Dans le programme du ministre, il n'était pas prévu de recevoir des représentants de Batera, malgré leur insistance. C'était sans compter avec Lamassoure qui trouva « l'astuce » de faire recevoir des membres du très officiel Conseil du développement, c'est-à-dire des partisans de Batera. Vous voyez que les nationalistes savent occuper les places stratégiques mais, il faut le dire, avec la bénédiction d'hommes politiques au-dessus de tout soupçon, comme Lamassoure. Pour terminer en beauté : quelques jours après la visite ministérielle, on apprit la mutation du Préfet, en place depuis 18 mois environ…
Dans les faits, il faut reconnaître que les militants de la « basquité active » comme dit Pierre Bidart dans son livre, ont réussi une partie de leur entreprise. Tout le monde admet plus ou moins implicitement que « la basquité » est dominante sur l'ensemble du territoire du pays « Pays basque », c'est-à-dire tout l'ouest du département des P.A. La majeure partie de la population de l'agglomération bayonnaise, dont l'identité n'est pas basque, admet cette espèce de rapt collectif, car pour elle, la « basquité », c'est le folklore, la fête, l'intérêt touristique… Bien seule, l'association d'Anglet « Aci Gasconha » ose rappeler que les Gascons existent encore. Pour l'étape suivante, qui touche au domaine de la politique, les résistances sont plus sérieuses, même au plan local. Le fond républicain persiste tout de même. Et puis, ce débat dépasse nettement le local.

OC : Au milieu de tous ces acteurs, directs ou indirects, de la politique locale, quel est le rôle que joue l'association CAP Vivre Ensemble ?
JB :
Disons plutôt que tente de jouer. L'association a été créée en septembre 1999, pour s'opposer aux revendications pour un département Pays basque, juste avant une « grande manifestation » annoncée au début du mois d'octobre. J'ai appris par un de nos adhérents indigné de voir son maire avec une écharpe tricolore alors qu'il participait à la manifestation à titre personnel et non ex qualité que, dixit le maire en guise d'excuses, les écharpes avaient été distribuées par les organisateurs… Anecdotique mais significatif. Cette affaire de département était devenue quasiment l'unique sujet des discussions politiques. Avec beaucoup de difficultés, nous sommes parvenus à faire entendre notre petite voix, à l'étonnement de certains qui avaient pris l'habitude de parler haut et fort sans rencontrer la moindre contradiction.
Mais nous avons vite compris que le danger pouvait venir d'une intoxication des décideurs à tous les niveaux, départemental, régional, national, alors qu'au plan local, dans la population, au moins dans l'agglomération bayonnaise (la moitié de la population du « Pays basque »), toute cette agitation n'avait qu'un très faible impact. On a profité de toutes les occasions pour contrer, à ces différents niveaux, les positions des départementalistes. C'est ainsi que nous avons adressé un petit dossier au ministre de l'intérieur de l'époque, J.P. Chevènement, dossier qui, nous l'avons appris par la suite, avait été lu par celui de ces conseillers chargé du dossier. C'est ainsi que nous avons fait jouer nos relations pour être reçus par Pierre Mauroy lors d'un passage dans un congrès à Biarritz, pour faire contre-poids à une délégation de départementalistes, membres du PS et nationalistes en tête. Du coup, nous avons eu notre minute de gloire à la TV locale. Nous avons été reçus par un conseiller du président de la Région Aquitaine, après que nous ayons fait remarquer que le communiqué qu'il avait publié après les violents incidents liés au sommet européen de Biarritz utilisait exactement, sur l'identité basque, les mêmes termes que celui du bras politique d'ETA, Arnaldo Otegi. Je me souviens du silence du conseiller lorsque, après nous avoir entendus, il relut le communiqué écrit au nom du président Rousset.
Nous avons également profité des « assises des libertés locales », opération médiatico-politique du gouvernement Raffarin dans la perspective de la décentralisation, toujours pour ne pas laisser le monopole de l'expression aux régionalo-nationalistes soutenus par Lamassoure. J'ai été agréablement surpris de recevoir une lettre de soutien du Conseil régional de Lorraine… Après l'épisode basque du Tour de France, particulièrement démonstratif, nous avons établi un nouveau dossier montrant la prégnance des réseaux nationalistes prenant prétexte de la défense de la langue et l'incapacité des politiques locaux de s'extraire de la nasse.
Vous trouverez plus de détails sur ces différents épisodes dans nos brochures. Nous cherchons à convaincre en partant essentiellement de faits, propos ou actes des uns et des autres, que nous mettons en perspective ou dont nous montrons la logique que certains ne voudraient pas voir. Aux théories discutables ou aux diatribes irrationnelles, nous préférons le rappel des faits et le raisonnement. Bien sûr, on se fait traiter « d'ultra-jacobins », mais en général, c'est une manière pour ceux qui utilisent ce genre de qualificatif, d'éviter la question posée. Je n'aurais jamais cru que le rappel d'une règle fondamentale de la République, l'égalité des citoyens devant la loi, puisse provoquer autant de réactions de contestation, plus ou moins sournoises.
Au plan local, nous ne manquons pas une occasion de montrer les ambiguïtés de tel ou tel homme politique. Et peu nous importe son appartenance partisane puisque nos adhérents se situent sur l'ensemble de l'échiquier politique droite-gauche. Par exemple quand le vice-président du Conseil régional chargé des transports, par ailleurs sénateur (PS) des Landes, croit habile de jouer les petits télégraphistes entre les « démo » et la SNCF. Un homme politique local m'a reproché un jour « d'autopsier les mots ». Il est vrai que je ne supporte pas cette manière de certains de jouer de l'ambiguïté. En plus, le problème, c'est que, souvent, on n'est pas en mesure de savoir si c'est pas incapacité à bien concevoir les choses et donc à s'exprimer clairement ou si c'est parce qu'ils se prennent pour de grands stratèges à l'école de Machiavel.
Voilà comment nous essayons de jouer notre rôle et de faire entendre notre petite musique. Et nos adhérents tiennent à ce que l'association perdure, justement parce que nous sommes les seuls à oser dire ce que nous disons sans tomber dans la politique « politicienne ». Ils ont adhéré à l'association parce qu'ils ne veulent pas d'organisation ethnique de la société, pas plus au plan local que national. Même ceux qui se disent Gascons. Finalement, notre credo, ce sont les deux premières phrases de l'article 1 de la Constitution : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. »

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Vendredi 11 Novembre 2005
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