Observatoire du communautarisme | Informations sur la laïcité, les discriminations et le racisme

Observatoire indépendant d'information et de réflexion sur le communautarisme, la laïcité, les discriminations et le racisme

Abonnement à la lettre d'information
 




Recherche
Site Google







Accueil Accueil    Envoyer à un ami Envoyer à un ami    Version imprimable Version imprimable    Augmenter la taille du texte Augmenter la taille du texte    Diminuer la taille du texte Diminuer la taille du texte

Tribunes

L'Europe en nouveau « grand Satan »

par Gilles Kepel, Le Monde, 11 février 2006

Les musulmans dans l'Union européenne sont décrits par les islamistes comme une communauté de fidèles menacés dans leur foi, et justifiant l'intervention salvatrice de leurs coreligionnaires à travers le monde. On est ici au coeur de la bataille d'Europe : les populations européennes d'origine musulmane seront-elles le vecteur de la démocratisation des pays d'où elles proviennent, à travers l'exemplarité de leur intégration et de leur réussite dans des sociétés libérales et pluralistes, ou se verront-elles au contraire prises en otage par ceux - Etats autoritaires du monde musulman ou mouvements islamistes - qui s'efforcent d'en faire un cheval de Troie pour déstabiliser le Vieux Continent en aiguisant des antagonismes confessionnels ? Tel est l'un des principaux enjeux politiques derrière cet embrasement.



Gilles Kepel (droits réservés)
Gilles Kepel (droits réservés)
De l'Indonésie à Djibouti, de Kaboul à Londres, l'embrasement est extrême là où les facteurs de tension étaient déjà à vif : en Palestine après la victoire du Hamas aux élections législatives, en Syrie et au Liban au moment où les pressions internationales s'accentuent sur le régime de Damas, en Iran où la question nucléaire est devenue une pomme de discorde majeure entre Téhéran et les pays occidentaux. La dégradation de la situation est ici l'aboutissement du processus mal maîtrisé de la "guerre contre la terreur" lancée par le président américain et ses alliés - qui a nourri un ressentiment antioccidental volatil auquel l'étincelle des caricatures a mis le feu.

Aux lendemains du 11-Septembre, Al-Qaida - par sa provocation spectaculaire et sanglante - avait accentué son isolement auprès des masses qu'elle voulait mobiliser. Cinq ans plus tard, en se faisant le fer de lance de la "résistance irakienne" les acolytes de Ben Laden sont parvenus, par le truchement des images satellitaires d'Al-Jazira et autres, à banaliser leur conception d'un djihad violent et légitime. Même si les chiites irakiens sont les principales victimes de la terreur, les téléspectateurs du monde arabe ont massivement perçu celle-ci comme une résistance à l'occupation étrangère.

L'incapacité des Etats-Unis à remporter la bataille des médias en ce domaine est allée de pair avec l'illusion que les chiites irakiens gagnés à la démocratie après l'élimination de Saddam Hussein seraient un facteur de libéralisation de l'Iran chiite voisin, préparant la chute du régime des mollahs. Au contraire, Téhéran a vite tiré parti de l'embourbement américain en Irak, utilisant ses propres réseaux chiites dans ce pays pour fragiliser la base d'appui du gouvernement soutenu par Washington et peser sur ce levier pour faire monter les enchères sur le dossier nucléaire.

En ce domaine, l'Europe, qui a joué un rôle majeur pour porter l'affaire devant le Conseil de sécurité de l'ONU, après l'échec de sa médiation avec l'Iran, s'est présentée aux yeux du monde comme une force morale face aux menaces planétaires provenant d'un Etat incontrôlable. Et elle s'est soudain trouvée en porte-à-faux lorsque l'affaire des caricatures l'a mise au ban des accusés : dans la presse arabe, on a présenté leur publication comme une forfaiture morale. En quoi le Vieux Continent peut-il se poser en juge ou arbitre alors qu'il insulte le Prophète, demande-t-on dans les talk-shows et les éditoriaux ?

Une telle situation représente une opportunité exceptionnelle pour Téhéran, où la violation de l'ambassade danoise est une réminiscence de la prise d'une autre ambassade, celle des Etats-Unis, à l'automne 1979. En se lançant dans la surenchère à la défense de l'islam offensé, et au leadership du monde musulman, les dirigeants iraniens mettent aussi leurs pas dans ceux de Khomeiny, qui, par la fatwa condamnant à mort Salman Rushdie le 14 février 1989, avait tenté de sauver la face de son régime, fragilisé par l'armistice qu'il avait été contraint de signer au terme de la guerre Irak-Iran.

A Damas et à Beyrouth, le saccage et l'incendie des locaux diplomatiques danois s'inscrivent dans une logique similaire : montrés du doigt après l'assassinat de Rafic Hariri, la Syrie et ses alliés locaux ne peuvent qu'encourager la populace à s'en prendre, à travers le Danemark, à l'Europe et à l'Occident, incriminés au nom des valeurs universelles de la morale et de la religion. Ils tentent de se refaire une vertu au regard de la "communauté des croyants" en vengeant l'outrage par le feu purificateur.

Le cas palestinien est plus flagrant encore : les doutes émis en Europe - principal bailleur de fonds de l'Autorité palestinienne - sur la continuité de l'aide si le Hamas ne renonçait pas à l'objectif de détruire Israël et recourait encore aux attentats-suicides se sont traduits, avec l'affaire des caricatures, par l'attaque des locaux de l'Union européenne (par-delà le seul Danemark) à Gaza. Là encore, on retrouve le même refus de se soumettre aux critères moraux et politiques déterminés par l'Europe pour la continuation de l'aide, en lui déniant le droit de juger, au prétexte de l'indignité qu'on lui impute.

On peut voir, à travers ces exemples, comment une situation profondément dégradée, où l'Irak et la Palestine symbolisent l'impuissance politique arabe, où l'Iran est entré dans une logique d'affrontement, est à la merci d'une provocation incidente qui permet à des acteurs politiques de pousser à la surenchère afin de faire prévaloir leurs intérêts particuliers.

Par-delà les manipulations dont l'affaire des caricatures est l'objet, celle-ci exacerbe aussi la question de l'islam en Europe, à travers des enjeux touchant aux grandes questions du droit - comme dans l'affaire Rushdie. On a le sentiment que le même conflit est remis sur le métier - liberté d'expression ou châtiment du blasphème. Mais les choses ont changé : la presse arabe publie ces jours-ci des tableaux statistiques qui font état de plus de 15 millions de musulmans dans l'Union européenne, un nombre bien plus élevé qu'il y a quinze ans.

Ces populations sont décrites comme une communauté de fidèles menacés dans leur foi, et justifiant l'intervention salvatrice de leurs coreligionnaires à travers le monde. On est ici au coeur de la bataille d'Europe : les populations européennes d'origine musulmane seront-elles le vecteur de la démocratisation des pays d'où elles proviennent, à travers l'exemplarité de leur intégration et de leur réussite dans des sociétés libérales et pluralistes, ou se verront-elles au contraire prises en otage par ceux - Etats autoritaires du monde musulman ou mouvements islamistes - qui s'efforcent d'en faire un cheval de Troie pour déstabiliser le Vieux Continent en aiguisant des antagonismes confessionnels ? Tel est l'un des principaux enjeux politiques derrière cet embrasement.

Les manifestations de contrition exigées du gouvernement danois sont surtout propres à exacerber, en Europe, le sentiment d'exaspération face au chantage des fanatiques et à alimenter des attitudes de rejet face aux populations d'origine musulmane. Quelques voix raisonnables, en Jordanie et en Arabie saoudite notamment, se font entendre au milieu du tumulte et de la fureur. Elles font remarquer que la dégradation de l'image de l'islam se produit à une époque où les attentats-suicides et les décapitations d'otages en direct perpétrés au nom du djihad et de l'islam en sont la principale cause. Et qu'il appartient aussi aux musulmans du monde de se débarrasser du terrorisme dans leurs rangs s'ils veulent éviter d'être caricaturés à ce prisme.

Ces voix ont du mal à se faire entendre, entre la rage des foules, les manipulations des gouvernements, la démagogie des médias. C'est à l'Europe démocratique qu'il revient, sans doute, de les encourager et de leur donner toute la place qu'elles méritent. Le retour du dialogue est à ce prix.

--------------------------------------------------------------------------------

Gilles Kepel est professeur à l'Institut d'études politiques de Paris, chaire Moyen-Orient-Méditerranée.


Vendredi 10 Février 2006
Lu 5087 fois

Articles | Ouvrages | Entretiens | Références | Tribunes