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L'emprise du néoprogressismepar Pierre-André Taguieff, tribune parue dans Le Figaro, 2 juillet 2003Pour Pierre-André Taguieff, de la vieille “pensée unique” à dominante “libérale”, la nouvelle "pensée unique" “antimondialisation” a fait siennes certaines composantes: l'éloge du “cosmopolitisme”, la célébration en toutes choses du “métissage” ou de l'“hybridation”, l'usage immodéré de la rhétorique des droits de l'homme, l'antiracisme de style compassionnel fondé sur une victimisation sélective de catégories d'“autres” (ceux qu'il faut éviter à tout prix de “stigmatiser”), l'obligation de “repentance” (impliquant la criminalisation du passé occidental).
(droits réservés)
Avec l'entrée dans le troisième millénaire est devenue perceptible l'emprise d'une nouvelle “pensée unique”, figure inversée de la première. Cette nouvelle idéologie dominante, dont les contours sont encore flous, s'est imposée à la faveur des succès médiatiques des postures “antimondialisation”. En matière de “politiquement correct” et de terrorisme intellectuel, elle n'a rien à envier à la première, dont la thèse principale était, comme chacun sait, que la “mondialisation” est la route du bonheur et qu'il “n'y a pas d'alternative”.
La seconde “pensée unique” fonctionne à la fois comme une vulgate répandue surtout à gauche (illustrant l'émergence d'un nouveau “progressisme”) et comme un substitut de l'idéologie socialo-communiste, voire de l'utopisme révolutionnaire. Cette nouvelle “pensée unique”, dernière figure identifiable du conformisme idéologique à la française (mais facilement exportable), se présente comme un mélange d'antiaméricanisme et d'antisionisme, sur fond de haine anti-occidentale, que vient transfigurer un mixte d'utopie et de messianisme à demi-sécularisé, parfaitement résumé par la profession de foi: “Un autre monde est possible.” Les plus extrémistes pensent même que “tout est possible”. Ce monde, disent-ils, celui dans lequel vivent les misérables humains victimes de la “mondialisation”, est intrinsèquement injuste: il mérite donc de disparaître. L'utopie de la refonte totale de l'homme et de l'ordre social est de retour. Mais le nouveau “progressisme” est un “progressisme” sombre, mû par un immense ressentiment, voire, chez certains, par une insatiable soif de vengeance et de revanche, qui semble illustrer une fois de plus la vieille maxime: “Fiat justitia, pereat mundus” (La justice absolue ou le chaos !). La seconde “pensée unique”, née à la fin des années 90, n'est pas totalement nouvelle. Reprenant pieusement l'héritage idéologique de ses ancêtres communistes et gauchistes – le tiers-mondisme, l'anticapitalisme et l'anti-impérialisme –, le néoprogressisme a pris figure nouvelle à travers une critique radicale de la “mondialisation néolibérale”, une haine totale de l'Amérique (traitée comme une entité mythique répulsive, hyperpuissante et hyperdéclinante à la fois), un parti-pris inconditionnel en faveur de la “résistance palestinienne” (angélisée) et une complaisance prononcée vis-à-vis du terrorisme islamiste, justifié ou célébré en ce qu'il serait provoqué par la misère, l'injustice et le désespoir, effets supposés de l'arrogance impérialiste et de l'avidité capitaliste de l'Occident. La nouvelle “pensée unique” est inséparablement islamophile (ouvertement) et judéophobe (d'une façon plus ou moins voilée). Le “sionisme” n'est-il pas “une forme de racisme” ? L'islam n'est-il pas “la religion des pauvres” ? Ces clichés font partie de l'arsenal des partisans de la nouvelle “pensée unique”, portée par l'idolâtrie du “peuple”, entendu non pas comme communauté des citoyens mais comme communauté des pauvres et des exclus. Le misérabilisme subversif est au coeur de la nouvelle idéologie dominante. On reconnaît sa présence à la concomitance de quatre attitudes idéologico-politiques: diabolisation de l'Amérique et d'Israël (couplés dans les formules polémiques visant l' “alliance”, la “complicité”, le “plan” ou le “complot américano-sioniste” ); négation ou minimisation de la menace islamiste; dénonciation litanique de l'islamophobie (surestimée là où elle est observable, inventée là où elle est absente); négation ou minimisation de la judéophobie (l'argument d'appoint étant ici que la dénonciation de la judéophobie ne ferait que refléter le “communautarisme juif” – signaler donc ses préjugés ou ses illusions –, tout en faisant le jeu des “ultrasionistes” ou des “extrémistes juifs” ). La nouvelle “pensée unique” a ses militants et ses agitateurs, dans la presse comme dans l'Université. Pour ces fervents partisans du port “libre” du foulard islamique dans les lieux scolaires, il n'est d'intégrisme véritable et dangereux que du côté des défenseurs de la laïcité. Le cliché polémique circule: “Les intégristes de la laïcité.” Le néoprogressiste, qui se veut “vigilant”, est en réalité un visionnaire: il voit des “racistes”, des “sionistes”, des “islamophobes” et des “réactionnaires” partout, et engage furieusement le combat contre les porteurs supposés de ces abstractions redoutables (rejet, exclusion, stigmatisation, réaction). Illusion narcissique suprême, qui prête à sourire: le conformiste de type nouveau s'imagine “résister” à tout moment, il se prend pour un grand “résistant”. Lorsqu'il est agent du service public, au nom de la préservation des “acquis”, il se donne le droit de casser ou de dévaloriser son instrument de travail par la grève permanente et sauvage, mais il exige, pour ces actions “citoyennes”, d'être respecté et rémunéré. Érostrate fonctionnaire: personnage comique imprévu. Dans les années 1990, ce qu'on a justement caractérisé (et fustigé) comme la “pensée unique” se présentait comme un système de croyances sommaire fondé sur la conviction que l'humanité était entrée, d'une façon irréversible, dans la phase finale de son unification pacifique, grâce aux nouvelles technologies de l'information et de la communication, aux bienfaits de la “nouvelle économie”, aux “progrès du droit international” et au dépassement définitif du modèle de l'Etat-nation. Fin des idéologies, fin des conflits entre nations, fin de l'histoire: le “progrès” se redéfinissait par ces trois promesses en cours de réalisation. La première “pensée unique” était donc aussi un “progressisme”, postulant la vision classique du progrès nécessaire, irréversible, linéaire et continu, le “progrès en pente douce” (Hugo). L'accès au “village planétaire” était pensé comme la merveilleuse conséquence du triomphe de l'économie de marché (garantie supposée d'une prospérité croissante), du passage au post-national (et/ou au multiculturalisme) en vue de l'établissement d'une “démocratie cosmopolite” (ou “gouvernance mondiale”) et du respect universel des droits de l'homme, par-delà les clivages et les conflits idéologiques issus du XIXe siècle. De la vieille “pensée unique” à dominante “libérale”, la nouvelle a fait siennes certaines composantes: l'éloge du “cosmopolitisme”, la célébration en toutes choses du “métissage” ou de l'“hybridation”, l'usage immodéré de la rhétorique des droits de l'homme, l'antiracisme de style compassionnel fondé sur une victimisation sélective de catégories d'“autres” (ceux qu'il faut éviter à tout prix de “stigmatiser”), l'obligation de “repentance” (impliquant la criminalisation du passé occidental). Mais alors que les idéologues de la “mondialisation heureuse” chantaient le bonheur de vivre à une si merveilleuse époque – la leur –, les prêcheurs de la lutte finale contre la “mondialisation néolibérale” font revivre le mythe moderne de la lutte des classes et renaître le mythe romantique-révolutionnaire du résistant-rebelle-partisan en lutte contre un monstre planétaire polymorphe (FMI, OMC, Banque mondiale, Pentagone, etc.). La dénonciation démonisante de la “marchandisation du monde” a conduit les “altermondialistes” à intégrer dans leur corpus rhétorique des fragments de la thématique écologiste, agrémentés par la célébration systématique d'actes de violence commis au nom de la “bonne cause” (modèle “Greenpeace-Attac-José Bové”). “Actions citoyennes”, disent-ils. Les niaiseries optimistes des mondialisateurs heureux ont été refoulées par le simplisme frénétique des nouveaux manichéens, “en lutte contre le Nouvel ordre mondial”. On est passé d'une “pensée unique” à une autre, qui s'affirme comme tout autre, mais par simple inversion. Passage d'une vision optimiste du progrès continu de l'humanité réconciliée avec elle-même à une vision guerrière des nouveaux “damnés de la terre” en lutte pour leur libération finale ou pour la purification de la planète, contre les nouveaux “maîtres du monde”, inévitablement exploiteurs et pollueurs... La grande sociodicée du capitalisme s'est effacée au profit de la gnose anticapitaliste, incluant une démonologie inséparable de la vision du complot. Car la vieille rumeur est toujours là: les “gros” complotent contre les “petits”, “ceux d'en haut” contre “ceux d'en bas”, etc. A l'angélisme niaiseux du néobourgeois satisfait s'est substituée la haine diabolisatrice du vengeur incendiaire et du rebelle vindicatif. L'intelligence de la réalité sociopolitique n'a rien gagné au change. Quant à l'interprétation du devenir de l'espèce humaine, elle a progressé dans la confusion. Glissement vers le pire... Peut-on, dans ces conditions, échapper totalement à la mélancolie ? ----------------------------- Pierre-André Taguieff est directeur de recherche au CNRS ; philosophe ; auteur entre autres de La Nouvelle Judéophobie (Editions des Mille et une nuits), de L'Illusion populiste (Berg international) et de Du progrès (Librio). Mercredi 02 Juillet 2003
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