Observatoire indépendant d'information et de réflexion sur le communautarisme, la laïcité, les discriminations et le racisme


Contradictions

L'ouverture de la multiplicité

par David ar Rouz, traducteur indépendant et thésard en sciences du langage, Rennes

Ce texte est un point de vue extérieur à l'Observatoire du communautarisme. Il est publié dans la rubrique "Contradictions" qui est ouverte aux tribunes libres et aux critiques du travail et de la production de l'Observatoire.



Puisque vous laissez – et je ne peux que vous en féliciter – un espace à la contradiction, je me permets de vous écrire pour mettre en évidence ce qui m’apparaît comme étant… vos contradictions ! En fait, il suffit pour cela de bien lire les définitions de M. Taguieff (1) et vos objectifs (2).

Votre souci semble bien être la préservation de « valeurs républicaines », que vous appelez même « universalisme républicain ». On remarque déjà un biais dans votre démarche : vous prenez soin de chercher, en reconnaissant la difficulté, à définir le « communautarisme », mais vous omettez de dire ce qu’est, selon vous, cet « universalisme républicain ». Mais suis-je bête ! Bien sûr, puisqu’il s’agit d’« universalisme » ! Ou alors, serait-ce que vous craignez de vous rendre compte, en essayant de le définir, qu’il n’a rien d’universel ? Le système républicain n’est sans doute pas, en effet, le système politique qui prime sur tous les autres. Et quand bien même il serait le plus utilisé, il en resterait toujours d’autres…

Finalement, votre besoin d’universalité trahit, à mon sens, une méconnaissance des mécanismes d’analyse qui nous permettent de vivre en société et dans lesquels vous êtes également pris, comme tout le monde : une analyse qui nous conduit constamment à produire de l’altérité et de l’unité. Dans les termes de Jean Gagnepain : « Nous passons notre temps à créer du singulier pour pouvoir l’échanger et fabriquer en permanence un universel toujours provisoire » (1994, 138).

Taguieff le dit bien aussi lorsqu’il affirme que « les «dérives communautaristes» dénoncées sont toujours celles d'un groupe autre que le groupe d'appartenance du dénonciateur. Le «communautariste», c'est l'autre. » C’est donc vous qui allez déterminer quels sont les « faits communautaristes », selon les critères qui seront les vôtres, et notamment lorsque, en tant que groupe de citoyens porteurs des valeurs que vous défendez, vous vous sentirez atteints (ce n’est pas moi qui le dit, mais vous-mêmes qui parlez d’« atteinte ») par l’altérité de groupes exprimant des appartenances qui vous semblent incompatibles avec l’appartenance à la nation française.

À ce titre, vous admettrez qu’on puisse penser que votre démarche relève de la définition numéro 1 de M. Taguieff : votre mode d’organisation en tant que groupe social, s’il n’est pas basé sur une « parenté ethnique », n’en est pas moins « objet de croyance », d’adhésion à des valeurs « républicaines », ainsi qu’« ethnocentrique (au sens où ces valeurs ne sont pas universelles) et plus ou moins idéologisé (au sens où vous en faites un programme d’action politique, celui de votre observatoire) ».

Je croirais volontiers qu’elle relève également de la deuxième définition, puisque vous dénoncez les « comportements anti-républicains fondés sur un différencialisme ethnique, religieux ou sexuel », que vous percevez comme antinomiques de votre « conception démocratique et républicaine de société (« nous vivons ensemble parce que nous voulons vivre ensemble (…) »). » Cette conception démocratique et républicaine n’est-elle pas « l’identité essentielle » de votre groupe ? Vous refusez donc (ou en tout cas c’est l’impression que j’en ai, mais je peux me tromper) la différence qui pourrait se manifester sur les plans ethnique, religieux ou sexuel. J’ajouterais que la refuser, c’est pourtant déjà la reconnaître…

On en arrive ainsi à la troisième définition de M. Taguieff qui, bizarrement, ne m’apparaît négative que par le jugement de valeur que lui porte l’auteur : « Politique en faveur des identités de groupe, culturelles ou ethniques, fondée sur la reconnaissance de la valeur intrinsèque et du caractère irréductiblement multiple de ces identités au sein d'une même société, toutes étant supposées également dignes de respect, donc jugées libres de s'affirmer dans l'espace social ». Qui affirmerait aujourd’hui que la culture d’un groupe n’a pas de « valeur » et que les identités ne sont pas toutes « également dignes de respect » ? Ne serait-ce pas la pire forme d’ethnocentrisme ?

Pourtant, Taguieff qualifie cette vision d’« angélique ». On a l’explication plus bas : il redoute le « conflit » et l’absence de référence au « bien commun ». Par contraste, Gagnepain affirmait : « Je crois à la permanence nécessaire du conflit, à la permanence nécessaire de l’hostis. Si on ne se donne pas des points d’opposition, on ne peut pas non plus fédérer un peuple. » (1994, 139) Du coup, quelle solution, de ce que j’en comprends, préconisent les républicains, selon Taguieff ? La « modernisation » de l’islam, par exemple. Ah ! la modernité ! Le mot magique !! En définitive, il s’agit d’assimilation c’est-à-dire la suppression de toute marque de différence.

Là où cette marque de différence devient dangereuse, je suis d’accord sur ce point avec Taguieff, c’est lorsqu’il y a « figement », « essentialisation » d’une seule appartenance. Parce qu’effectivement, « mon «être» m'est donné par l'ensemble de mes appartenances » pour reprendre les mots de Taguieff lui-même. Mais la multiplicité des identités semble le déranger, puisqu’il en fait aussi une forme de communautarisme, alors qu’elle est constitutive de l’humain. En fonction de la situation d’échange, je ne mettrai pas en avant la même appartenance : dans la situation présente, je peux trouver pertinent de me définir comme breton, mais avec des Bretons, je me définirais plus précisément : « morbihannais ». En revanche, avec des musiciens, je serai flûtiste ; dans d’autres situations, ce sera ma profession qui sera pertinente. Et je serai constamment amené à définir d’autres appartenances en prenant position sur tel ou tel sujet…

Donc oui, mon « être » est la somme de toutes mes appartenances, mais comme elles ne peuvent être toutes prises en compte en même temps, comme elles changent tout le temps, mon « être » n’est jamais définissable, toujours provisoire. Si on accepte la multiplicité et le conflit comme constitutifs de l’être humain, on se gardera, comme vous le faites ou risquez de le faire dans votre définition des « faits communautaristes », de figer l’Autre dans une appartenance. Si je descends dans la rue pour défendre telle ou telle cause bretonne, cela signifie-t-il pour autant que je rejette toute autre appartenance ? Certainement pas.

En revanche, je suis d’accord pour dire qu’il y a danger lorsque quelqu’un n’admet plus qu’une appartenance, annule toutes les autres et n’accepte plus de négocier avec l’Autre qu’à partir de cette « identité ». C’est ce qu’on appelle l’intégrisme, qu’il soit religieux ou politique. Ce pourrait être quelqu’un qui ne serait plus qu’un pantin de telle ou telle religion et accepte d’annuler sa condition d’homme ou de femme, de jeune ou de vieux, etc. au profit de cette appartenance. Mais il ne faut pas alors se tromper de cible…

Quelques lectures que je ne saurais trop vous conseiller :

Brackelaire, Jean-Luc. La personne et la société : principes et changements de l’identité et de la responsabilité. Bruxelles : De Boeck-Université, 1995. 272 pages.

Gagnepain, Jean. Leçons d’introduction à la Théorie de la Médiation. Anthropo-logiques 5. Louvain-la-Neuve : Peeters, 1994. 304 pages.

Le Bot, Jean-Michel. Aux fondements du « lien social » : introduction à une sociologie de la personne. Paris : L’Harmattan, 2002 (collection « Logiques Sociales »). 201 pages.
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1)"Vous avez dit «communautarisme» ?", Pierre-André Taguieff, Le Figaro, 17 juillet 2003
2)"Pourquoi l'Observatoire ?", Observatoire du communautarisme, juillet 2003

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Samedi 18 Octobre 2003
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