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La République enlisée. Pluralisme, communautarisme et citoyennetéPar Pierre-André Taguieff, Editions des Syrtes, 2005Face à la remise en cause du modèle français de républicanisme civique, fusion des principes d'individualisme libéral et de séparation du spirituel et du politique que constitue la laïcité, l'historien des idées Pierre-André Taguieff poursuit une analyse approfondie de la situation paradoxale dans laquelle les idées multiculturalistes et multicommunautaristes se développent : célébration des communautés, blâme du communautarisme. Individualisme libéral et conception républicaine de la communauté politique : telles sont pour le philosophe les meilleures défenses du modèle français.
Pierre-André Taguieff (droits réservés)
La tolérance est devenue obligatoire, la chasse aux intolérants la nouvelle doxa antiraciste. Dans la «cage aux phobes» (Philippe Muray) que devient chaque jour davantage le champ public, toutes les croyances doivent être respectées, toutes les histoires reconnues, tous les « besoins d'identité » satisfaits. La puissance publique devient un simple arbitre entre communautés distinctes, jalouses de leurs caractéristiques –à ne pas transformer (horreur du métissage)- et de leur prérogatives –gare aux traîtres à la communauté. Le programme politique que cela implique –droits créances dus en raison d'un passé constellé de « souffrances » et de « discriminations »- est inséparable d'un musellement de la parole, conséquence direct d'un «programme PC» (politiquement correct ») qui réclame respect des convictions de tous, mais appelle à la mise au banc et à l'embastillement des « réfractaires », par l'interdiction médiatique ou le recours au pénal (comme le montre l'exemple récent du projet de loi sur l'homophobie).
La tolérance est à réinterpréter dans ce cadre et à distinguer de l'hypertolérance dont se servent des minorités agissantes (islamistes djihadistes, ethno-nationalistes séparatistes, minorités sexuelles, etc.) pour faire avancer leur revendications et leur visées hégémoniques. La thématique de l'« égalité des droits » doit être rapprochée d'un vulgaire égalitarisme qui nivelle toute différence, paradoxalement au nom du « droit à la différence ». Et cet hyperpluralisme, qui découle directement du « droit à la différence », s'incarne parfaitement pour Pierre-André Taguieff dans l'idéologie multicommunautariste. Au nom de l'hyperpluralisme, c'est peu à peu le pluralisme en tant que tel qui est visé, par la réduction de la liberté d'expression et par la constitution de rentes politico-communautaires sur fond de « nouvelle laïcité » ou «laïcité ouverte».
Car le pluralisme, pour Taguieff, est moins menacé aujourd'hui par le vieux fonds nationaliste xénophobe et identitaire qu'incarne dans le champ politique français le Front national, que par ses contrefaçons que sont les idéologies du multiculturalisme ou « politiques des identités ». « Le pluralisme est sujet à des corruptions idéologiques » pour Taguieff. Il importe donc au plus haut point de dévoiler l'idéologie cachée des hérauts de la « tolérance » et de la « différence ».
C'est le libéralisme politique qui a été l'un des premiers, en une époque d'intolérance religieuse, à penser le pluralisme et la liberté de pensée et de conscience. Mais le modèle libéral est un modèle d'équilibre, qui ne nie pas les différences et n'empêche pas les opinions de s'exprimer librement : « Tolérer quelqu'un signifie reconnaître une différence, une étrangeté qui nous sépare, qui cependant est acceptée » pour le philosophe Yirmiyahu Yovel. Il y a donc une « aversion latente ou une lutte entre ceux qui tolèrent et ceux qui sont tolérés ». Directement importées de la société post-esclavagiste américaine, les mesures de discrimination positive sont rejetées par Taguieff, au motif qu'elles « aggraveraient la fragmentation conflictuelle de l'espace civique » en provoquant baisse de l'estime de soi chez ses bénéficiaires par affaissement du principe méritocratique et ressentiment chez les autres. Si la connaissance des histoires communautaires et la compréhension du passé peuvent jouer un rôle positif dans la construction psychologique de groupes sociaux ou de communautés, et contribuer à la concorde civile, il en va tout autrement des politiques de « droits différenciés » auxquelles on peut assimiler les mesures d'« affirmative action ». Soucieux de précision lexicologique, Taguieff propose aussi de désamalgamer les termes « communauté » et « communautarisme » afin de ne pas transformer la réflexion et le combat anticommunautariste en chasse aux sorcières. La laïcité, rappelle-t-il est un régime de séparation de l'espace civique, et non de l'espace privé. Dans celui-ci, des communautés peuvent exister, pourvu qu'elle n'empiètent pas sur le civique, et le politique. C'est d'ailleurs au « multicommunautarisme » qu'il faut s'opposer et non au « communautarisme ». « La tradition républicaine française », poursuit l'auteur, « régie à la fois par l'exigence d'universalité et par l'idéal du citoyen actif ou de la participation forte aux affaires de la cité, est très éloignée [d'un] neutralisme radical mettant toutes les croyances et tous les modes de vies sur le même plan. L'exigence d'universalité incite à trier dans les systèmes de croyances et de normes, à hiérarchiser les valeurs selon le principe de leur possible universalisation et à rejeter certaines pratiques culturelles relevant de l'intolérable (mutilations –par exemple l'excision-, actes de tortures, mises à mort) ». Taguieff tente aussi d'expliciter les rapports entre communauté et nation, identité et souveraineté, à travers l'analyse de l'idéologie du Front national, qui mixe identité ethno-nationale reconstituée et culte de la tradition. La réaction frontiste peut être interprétée comme celle d'un champ politique et social déstructuré par la machine républicaine, « machine à décommunautariser » et par la mondialisation, machine à faire s'entrechoquer les identités. Mais malgré le discours concordant du nationalisme xénophobe (« la nation en danger ») et des multicommunautaristes (« la fin du national »), la nation résiste, et continue à intégrer et à assimiler ; l'école continue, bon an mal an, son œuvre d'intégration culturelle. Pour tout dire, le modèle républicain est en définitive plus robuste qu'il n'y paraît. Rappelant que l'« absolutisation de la différence est le principe fondateur du racisme », Taguieff met en garde les organisations laïques (au sens propre) contre toute illusion pénale qui ferait remplacer le travail politique et pédagogique par un recours à la voie « juridico-judiciaire » contre les ennemis de la laïcité. L'expérience de l'antiracisme contemporain est suffisamment claire de ce point de vue : la pénalisation des opinions est d'un effet très mesuré sur les comportements, mais risque de réduire encore davantage le champ de la liberté de pensée. Face aux ennemis de la laïcité, le combat politique et intellectuel demeure la voie la plus légitime et la plus efficace. ---------------- La République enlisée. Pluralisme, communautarisme et citoyenneté, Pierre-André Taguieff, Paris, Éditions des Syrtes, janvier 2005 (acheter en ligne) Voir des extraits sur le site de L'Express Lire aussi :
Samedi 05 Février 2005
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