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Colloques

La concurrence des victimes et les lois mémorielles

par Paul Thibaud, initiateur de la pétition «La liberté de débattre», ancien directeur de la revue Esprit

Intervention de Paul Thibaud lors du colloque « La République face aux communautarismes » organisé au Sénat le 24 novembre 2006.



Paul Thibaud
Paul Thibaud
Julien Landfried m'a demandé d'intervenir ici comme promoteur d'une pétition critiquant les lois mémorielles au nom de la « liberté de débattre ». Cette pétition est parallèle (non pas contradictoire mais complémentaire) à celle des historiens qui a connu un bien plus vaste écho. Pourquoi une autre pétition ? Parce que tout le monde n'est pas historien et surtout parce que les lois en question ne menacent pas seulement une liberté professionnelle, corporative, mais une liberté civique, celle de formuler et de reformuler à travers une libre information, une confrontation de points de vue, une succession de prises de position, la mémoire nationale, laquelle nous concerne évidemment tous. Que la pétition en défense de la liberté de débattre ait été éclipsée par celle des historiens est d'ailleurs symptomatique de l'état d'esprit que l'on dénonce ici : les protestations particularistes sont plus écoutées actuellement que celles qui se réclament de la collectivité civique.

Je voudrais lier la question des lois mémorielles à celle du communautarisme qui est le thème de notre réunion. Cela, à mon avis, se justifie d'autant plus que la question de la mémoire, les différentes manières de gérer la mémoire, permet de faire des distinctions importantes entre les communautarismes, entre ceux qui sont des comportements naturels, et même nécessaires et ceux qui sont des attitudes dangereuses. Tout le monde voit que pour des immigrés récents le communautarisme, le fait de se retrouver et de se regrouper entre gens qui partagent la même langue d'origine, les mêmes souvenirs, les mêmes repères culturels est quelque chose de vital. L'histoire américaine a largement illustré cela. Dans les banlieues françaises aussi on sait cela depuis longtemps, puisqu'on y trouve facilement par exemple des « quartiers italiens » avec des cafés ou des églises qui furent naguère italiens. Cela est connu et reconnu, comme il l'est que ce particularisme s'est effacé. Avec ce bémol que des comportements qui furent d'abord de survie ont laissé des traces et que les enfants d'immigrés peuvent encore s'y rattacher, adhérer à une identité secondaire, une mémoire particulière, qui contribue à une vie sociale démocratique.

On change de registre quand la mémoire en question renvoie non seulement à une particularité, mais que cette mémoire se cristallise autour d'un conflit entre le groupe qui la brandit et la collectivité nationale, et surtout quand ce conflit est, je dirais « non soldé » et que les activistes de la mémoire entretiennent les griefs. Un conflit est soldé quand le cours de l'histoire l'a non pas recouvert, fait oublier, mais intégré dans l'histoire du pays où il a pris un sens qui le « départicularise » peut-on dire. Les protestants français par exemple dans leur rassemblement annuel du « désert » se rappellent la Saint Barthélemy et la Révocation, mais ces événements apparaissent aujourd'hui « soldés » puisque les décisions de Malesherbes et surtout la Révolution ont ensuite rétabli les protestants dans leurs droits et que ceux-ci ont eu par la suite prendre une large part dans la politique et dans la culture de la République. Pour cette raison les souffrances particulières aux protestants sont intégrées à la mémoire nationale. Il en va largement de même de la déplorable guerre de Vendée depuis la réconciliation, lente et difficile mais accomplie, entre l'Eglise catholique et la République, dont le vote et l'application de la loi de 1905, commémorée dans une large unanimité, a été un moment essentiel.

Le cas de la persécution et de la déportation des Juifs de France, par Vichy ou avec sa participation, est plus « litigieux ». On pourrait dire que depuis le rétablissement de la République en 1945 et depuis l'affirmation d'un droit qui s'est défini en opposition à l'hitlérisme, cette affaire également est soldée. Apparemment ce n'est pas le cas, les demandes qui ont abouti à la repentance de Chirac au Vel d'hiv en 1995 en furent le signe. On peut aussi soutenir que la réponse apportée par le Président était en porte à faux avec le problème. Ce qui était en cause c'est la défaillance nationale en 1940, cause du « lâchage » des Juifs. Ce dont le besoin se faisait sentir (se fait encore sentir) c'est un récit national de cette défaillance et des voies du redressement (sans doute inaccompli) qui a succédé. Souligner les souffrances particulières des Juifs et la part de responsabilité de l'Etat qui gouvernait alors la France, ne répond pas à la question, puisqu'à une nécessité de comprendre le passé commun on a répondu en insistant sur des griefs particuliers.

Le mémorialisme des ex-colonisés, qui s'inscrit dans la suite de l'épisode précédent, est plus agressif : non seulement il réclame (et obtient) des lois et commémorations analogues à celles qui sanctuarisent la mémoire de la Shoah, mais il greffe directement la mémoire de la colonisation et de l'esclavage sur des conflits et des difficultés actuels « d'intégration ». Il affirme, c'est même son postulat de base, que c'est le passé honteux qui explique les discriminations présentes, qu'en somme « c'est toujours la même chose »., que l'esclavage (superposé assez confusément à la colonisation) dure encore « dans les mentalités ».

Si ces thèses étaient prises au pied de la lettre, cela conduirait à la sécession. Au XIXème en effet, les sécessions mémorielles ont été un aspect essentiel du mouvement des nationalités en Europe. En Irlande par exemple ou en Bohême, la reviviscence d'un passé d'oppression ou de massacres a servi à recréer ou réactiver une conscience nationale : Cromwell, les guerres hussites, la Montagne Blanche ont été des repères du nouveau récit irlandais ou tchèque qui a, logiquement, débouché sur une revendication d'indépendance, les peuples en question s'identifiant contre les Etats où ils étaient englobés

Le mémorialisme post-colonial n'envisage pas d'issue de ce genre. Il tend plutôt en essentialisant les identités (celle des oppresseurs et celle, des opprimés) à une ignorance de l'histoire réelle qui favorise un état d'esprit de victime irresponsable, traversant une histoire avec laquelle on n'a rien à faire. Sur le site de l'Observatoire du communautarisme, j'ai lu une interview d'un responsable du CRAN proférant ce qui était pour lui une évidence : à Paris les balayeurs de rue étaient noirs du temps de la colonisation, ils le sont toujours. Il attribuait cette « remarque » à un historien de la colonisation, Marc Ferro. On n'imagine pas que Ferro ait rien dit de tel, il sait très bien, comme tous les vieux Parisiens, que l'apparition dans les rues de la capitale de balayeurs et de videurs de poubelles noirs est au contraire caractéristique de la période qui a suivi la décolonisation. Que des gens cultivés comme les responsables du CRAN colportent ce genre de contre-vérité est révélateur de ce que le « continuisme » dans la relation euro-africaine est pour eux un dogme. Ce qui est alors oublié c'est ce qui s'est passé depuis le crime de référence. Cela fait pourtant 160 ans que l'esclavage a été aboli aux Antilles, 60 ans que ces territoires ont été départementalisés, 45 ans que les pays d'Afrique noire sont indépendants. On ne peut se contenter de dire que depuis tout n'est que « séquelle », sauf à vouloir dissimuler la part de responsabilité des dominés dans leur sort actuel. Il y a donc, de la part des par les militants de la mémoire, qui sont en fait des militants du « rien n'a changé », un refus de l'historiographie et de tout ce qu'elle pourrait, en faisant des comparaisons et en distinguant des périodes, apporter de corrections à leur essentialisme.

Ce refus de l'historiographie (qu'ont révélé les réactions furieuses au livre de Pétré Grenouilleau sur l'esclavage) n'est pas dissociable d'un affirmation d'irresponsabilité de principe des peuples victimes et même d'un refus d'entrer dans l'histoire et de participer à la construction d'un avenir qui délierait « les ex » (colonisateurs et colonisés) d'un passé essentialisé. Des constructions mémorielles comme celle du CRAN devraient conduire à un indépendantisme résolu. Pourtant on voit aux Antilles que l'indépendantisme reste velléitaire, que la position choisie est plutôt de rester participant de l'ensemble français pourvu que ce soit dans une position de créancier à l'égard de à ceux qui sont supposés avoir seuls fait l'histoire, donc l'avoir mal faite Pour une part cette situation est l'effet d'une représentation que nous avons tous partagé et que désigne le mot de décolonisation. Parler de décolonisation c'est présupposer qu'il y a eu dans l'histoire de l'Europe comme dans celle des peuples dominés une parenthèse ouverte disons en 1830 et refermée en 1962, période ainsi séparée de l'histoire puisqu'on a pu croire qu'elle se terminait par l'annulation de ce qui avait été entrepris. Que cela ne correspondît nullement à la réalité, les revendications actuelles des ex-colonisés le montrent. Quand Indigènes rappelle le rôle des tirailleurs dans la campagne d'Italie ou que les Maliens revendiquent comme un droit de pouvoir immigrer en France, ils nous rappellent que le passé colonial dure encore. Mais ils le font sur le mode anhistorique du : vous nous devez encore quelque chose, alors que ce serait d'une lecture réaliste de la colonisation comme une étape de la mondialisation que nous aurions besoin.

Jean-Yves Camus a beaucoup insisté sur le fait que les mémoires nationales sont celles d'une auto-fabrication et non d'une authenticité à rappeller. Ceux qui s'en prennent actuellement aux nations européennes n'ont pas tort de dire que l'histoire a été pour elles un instrument, une manière de s'inventer, ils ont par contre tort d'opposer aux « mémoires officielles » des contre-récits bien plus simplistes et surtout celui de se refuser à la tâche positive de refaire les récits communs avec ceux dont ils n'entendent pas se détacher. Beaucoup réclament une « histoire partagée » entre les diverses mémoires. Mais ce partage n'est pas possible si ceux qui croient en avoir, s'identifient à leurs griefs, sans vouloir entrer dans une attitude de co-responsabilité (aussi inégales que soient les responsabilités des uns et des autres) pour le passé aussi bien que pour l'avenir.

Sans doute ici bute-t-on sur la différence entre une identité purement héritée (une identité de groupe toujours prête à dire « ô temps suspends ton vol ! ») et une identité nationale, construite en reprenant le bilan d'une participation passée à l'histoire pour envisager une participation à l'avenir. Ce caractère actif des nations (forme caractéristique de l'Europe) est lié au fait que les particularismes qu'elles ont exprimés se concevaient dès le départ comme compris dans un ensemble qui les dépassait par la taille et par la valeur, la chrétienté. L'exigence d'être qu'elles ont exprimée ne pourrait qu'être problématique et dynamique parce qu'elle avait pour références deux foyers, l'un interne, l'autre externe.

En principe, la mémoire et l'histoire sont dans un rapport d'échange dialectique. La mémoire est la manière dont certains groupes voient actuellement leur passé, s'identifient en se le racontant. Par rapport aux constructions mémorielles, l'histoire a un devoir de complément, de critique et de comparaison. Grâce à elle les mémoires sortent de leur autisme se situent, se corrigent donc, en absorbant de l'historiographie, s'ouvrent à un avenir qu'elles n'auraient pas envisagé, elles deviennent capables de nouveauté. Cette créativité suppose une capacité de « s'ébranler » peut-on dire, une capacité d'assumer une vulnérabilité et une capacité de se mettre en mouvement. A contrario on voit le caractère stérilisant de l'opposition à l'histoire, à ses « relativisations » que les militants des mémoires victimaires construisent et que les lois mémorielles tendent à consacrer.

La clé de tout est apparemment dans le rapport au mal subi ou commis. L'attitude qui domine actuellement est pénitentielle (pénitentialisme, observons-le, différent de celui des institutions religieuses puisque sans Dieu pour pardonner) donc obsédée par le mal dont on voudrait se débarrasser et que l'on ressasse, auquel on reste fixé. La parcellisation de la conscience historique qu'exprime le communautarisme mémoriel est liée à cette priorité donnée à la conscience du mal par rapport au bien à faire, d'abord à désirer, à imaginer. Le sentiment de fin de l'histoire, de ne pouvoir jamais échapper au mixte de droit de l'hommisme et de marché qui prévaut, provoque une perversion de la conscience morale, un inespoir débilitant, s'il est vrai que seule la confiance en soi permet d'envisager un bien à venir du remord et du grief qui obsèdent les uns et les autres.

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Réponse à Julien Landfried

Le mémorialisme communautairiste, post-colonial en général, n'est pas une réplique à la loi Gayssot et à l'insistance sur la Shoah, c'est plutôt une imitation. Cette imitation est inspirée non pas par une « guerre des mémoires », comme on peut en observer une autour de la guerre d'Algérie par exemple, mais par la concurrence des victimes. Cela veut dire que le tour victimiste pris par la représentation de la Shoah est une clé, une erreur qui a des effets épidémiques. L'événement est exceptionnel non pas parce que les Juifs ont plus souffert que tout le monde L'affirmer serait établir une hiérarchie dans l'horreur et dans la souffrance, ce qui est obscène. L'exceptionnel c'est l'hitlérisme et le sens qu'il a donné à son génocide, le lien entre celui-ci et la volonté de remplacer les idées classiques de la communauté humaine, celles que le judéo-christianisme et les Lumières ont proposées, par l'idée bestiale d'une lutte des races. De cela il ressort que ce n'est pas en privilégiant ce crime qu'on lui répond adéquatement au défi nazi mais en se donnant une perspective positive, celle d'ailleurs que suggère le livre des Juifs, la fraternité universelle. On a le sentiment que c'est faute de se sentir capable d'un pareil saut moral (dont la mondialisation suggère la nécessité) que nous restons asservis à la mémoire du mal et nous enfonçons dans la concurrence des victimes.

Vendredi 22 Décembre 2006
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