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La désintégration européenne

Postface d'Edouard Husson à « Minorités et régionalismes dans l'Europe Fédérale des Régions : Enquête sur le plan allemand qui va bouleverser l'Europe », Pierre Hillard, Francois-Xavier De Guibert, 2001

Lorsque l’on fait l’histoire de l’idée européenne, il faut bien se rendre à l’évidence : les notions de fédération européenne, d’Europe des régions, de noyau dur, ne sont pas incompatibles avec le racisme. Ils participent d’une même vision de l’Europe comme constituée de souches ethniques et d’ensembles linguistiques. C’est la raison pour laquelle la notion de construction européenne a pu, après la Seconde Guerre mondiale, rassembler des opposants au nazisme, comme Adenauer et d’anciens nazis.



Minorités et régionalismes dans l'Europe Fédérale des Régions : Enquête sur le plan allemand qui va bouleverser l'Europe, Pierre Hillard, éditions Francois-Xavier De Guibert, 2001
Minorités et régionalismes dans l'Europe Fédérale des Régions : Enquête sur le plan allemand qui va bouleverser l'Europe, Pierre Hillard, éditions Francois-Xavier De Guibert, 2001
Bien des lecteurs seront surpris, sinon choqués, par les révélations que fait le livre de Pierre Hillard. On aura la tentation de rejeter les informations qu’il contient. Il n’est, en effet, pas possible, à première vue, qu’une Allemagne démocratique, qui est, depuis des décennies, notre principal partenaire en Europe, alimente la logique dissolvante des régionalismes et souhaite l’éclatement des Etats-nations. Comment croire qu’elle nous fait ainsi de mauvais coups dans le dos? Pourquoi en parler seulement maintenant, si cela fait des années que cela existe? N’est-ce pas chercher une explication facile aux erreurs de l’Etat jacobin, au moment où le gouvernement français ne sait pas comment traiter le terrorisme en Corse? N’est-ce pas tomber dans un antigermanisme primaire, remède irresponsable aux frustrations d’une France qui a vu son rôle diminuer dans une Europe libérée de l’occupation ou de la menace russe?

J’ai assisté en novembre 1999 à un colloque franco-allemand organisé par la Fondation Friedrich Ebert (fondation du parti social-démocrate allemand), à l’occasion duquel Madame Yvonne Bollmann avait été invitée à exposer ses thèses sur la “tentation allemande”, qui vont dans le même sens que les travaux de Pierre Hillard: un certain nombre de représentants des élites allemandes chercheraient à assurer la prépondérance de leur pays en Europe en faisant éclater les constructions politiques du continent car ils savent bien que les régions germanophones disposeront alors d’une majorité démographique, renforcée par leur regroupement au centre de l’Europe. La salle commença par siffler, trépigner, hurler; on insulta l’oratrice, qui ne se laissa pas impressionner; heureusement, quelques-uns des Allemands présents firent preuve de courage et surent exiger du reste du public ouverture d’esprit, écoute et tolérance. On eut finalement une discussion de bonne tenue, dont on doit espérer qu’elle ne restera pas unique en son genre.

On peut craindre, en effet, qu’il soit plus difficile d’organiser en France un débat sur le même sujet. Certains partisans de l’Europe fédérale ont sincèrement intériorisé la logique de “l’Europe des régions” et ils seront indignés qu’on leur explique qu’entre autres choses, ils servent ainsi une volonté de puissance allemande, aussi réduite soit-elle par rapport à celle des années 1862-1945. D’autres en sauront plus sur les tenants et les aboutissants d’une initiative comme la Charte des langues régionales, mais ils préféreront se taire au nom de l’idéal européen; c’est une nouvelle version du fameux “Il ne faut pas désespérer Billancourt!” de Jean-Paul Sartre.

On voudrait bien faire le silence sur des publications qui dérangent, mais les travaux se multiplient: Pierre Hillard prend la suite d’une nouvelle vague de chercheurs spécialistes de la politique européenne de l’Allemagne comme Hans-Rüdiger Minow, John Laughland, Michel Collon, Pierre Béhar, Yvonne Bollmann, Lionel Bouissou. Il est surtout l’élève de Paul-Marie Coûteaux, l’un des plus brillants analystes de l’Allemagne contemporaine, qui n’a pas peur de se réclamer de Jacques Bainville, lorsque cet auteur – l’un des plus grands connaisseurs de l’Allemagne que la France ait jamais eus – est utile à la compréhension de la politique allemande depuis la réunification de 1990.

Il est peu de peuples qui apprécient plus la franchise et qui respecte plus la fermeté, dans les relations internationales, que l’Allemagne. Il en est peu aussi qui sachent mieux enfermer les autres diplomaties dans leur duplicité et exploiter leurs hésitations. En refusant de dire haut et fort ce qu’elle pense des initiatives allemandes et de lui signifier des limites à ne pas dépasser du point de vue de l’intérêt francais, la diplomatie de notre pays a, depuis dix ans, rendu de très mauvais services à l’Allemagne, à l’Europe et à elle-même. Le 25 mars1959, lors d’une conférence de presse, de Gaulle, trente ans à l’avance, avait fixé les principes de la politique allemande de la France: il approuvait la perspective de la réunification allemande, phénomène inéluctable, selon lui, parce que la RDA n’était qu’un régime d’occupation russe d’un morceau de territoire allemand; mais il y mettait deux conditions : que l’Allemagne accepte le fait que ses frontières aient été définitivement fixées en 1945; qu’elle contribue, avec la France, à l’édification d’un système européen de sécurité collective incluant la Russie. De Gaulle répéta ces conditions lors d’une nouvelle conférence de presse en 1966. Imaginons qu’il ait été le président francais confronté à la chute du Mur de Berlin: il se serait immédiatement rendu sur place; prononçant un discours à la porte de Brandebourg, il aurait dit la joie de la France devant la liberté retrouvée du peuple allemand; mais il aurait aussi fait savoir que notre pays ne tolérait aucune hésitation sur la question de la ligne Oder-Neisse et ,surtout, entendait contribuer immédiatement à l’édification d’une paix européenne qui dure aussi longtemps que les traités de Westphalie.

Que fit François Mitterrand? Il resta plusieurs semaines à Paris et laissa Helmut Kohl travailler dans le secret de sa chancellerie à un plan de réunification allemande sur lequel il ne consulta aucun de ses partenaires européens. Surpris par l’attitude de Kohl, Mitterrand se rendit, début décembre 1989, à Kiev et demanda à Gorbatchev s’il était en mesure de sauver le régime de RDA; Gorbatchev lui répondit en termes très gaulliens: la liberté retrouvée du peuple allemand était une bonne chose; mais il fallait la canaliser: le président francais était-il prêt à soutenir Moscou pour refuser que l’Allemagne réunifiée fît partie de l’OTAN? Mitterrand refusa de s’engager sur ce point, le seul domaine où la France aurait dû faire porter son effort, conjugué à celui de la Russie. Il se rendit, peu avant Noël, à Berlin-Est, pour rencontrer des représentants d’un régime qui avait tyrannisé une partie de l’Allemagne durant quarante ans, détruisant le respect que les Allemands de l’Ouest pouvaient éprouver pour la France et ses éventuelles exigences. Début 1990, il fut clair que Mitterrand avait perdu sur tous les tableaux: le régime de RDA s’écroulait, Helmut Kohl était en mesure d’agir à sa guise, sans se préoccuper d’un autre avis que celui de Washington. Par exemple, il fit attendre six mois ses partenaires européens, avant de reconnaître, sous la pression des Etats-Unis, le caractère définitif de la ligne Oder-Neisse.

Effrayé par la nouvelle volonté de puissance allemande, François Mitterrand pensa qu’il avait encore un atout en main: il fallait relancer la construction européenne. Ayant obtenu tout ce qu’il jugeait bon pour l’Allemagne et étant même allé, grâce à la pusillanimité francaise, bien au-delà de ce qu’il aurait pu raisonnablement espérer au départ, Helmut Kohl, en paysan madré, tendit jovialement la main à son partenaire francais, dit que l’on effaçait tout souvenir des disputes et qu’il était prêt à reprendre le cours de la construction européenne. Le président francais faisait, en fait, un cadeau inespéré à la nouvelle Allemagne. Si, en effet, la France avait tiré la leçon de l’attitude allemande et marqué de la froideur au gouvernement de Bonn, les Allemands, malgré tout ce qu’ils avaient obtenu, auraient été bien embarrassés. Ils auraient dû apprendre à pratiquer l’équilibre européen, retrouver, mutatis mutandis, la sagesse de Bismarck après 1871. Il aurait fallu ménager la France et la Russie, la Pologne et l’Italie. Tous ces pays, échaudés par le cavalier seul allemand, auraient beaucoup exigé de l’Allemagne. La relance de la construction européenne avait en revanche l’immense avantage, de ne représenter qu’une concession apparente aux partenaires, tandis qu’eux limitaient considérablement leur propre marge de manœuvre: à l’intérieur de la construction renforcée d’une Europe fédérale. La prépondérance allemande était entérinée et même renforcée dans la mesure où les pays d’Europe de l’Ouest préféraient renoncer à leur souveraineté que de provoquer des frictions avec l’Allemagne.

Il n’est pas besoin de revenir ici sur les conséquences de l’union monétaire: l’Allemagne put faire partager à ses partenaires européens le poids financier d’une réunification mal conçue et dont elle aurait dû, sans la mise en place de l’euro, assumer seule les conséquences. Le renforcement constant d’une fédération européenne au sein de laquelle l’Allemagne est le pays le plus puissant, sert aussi d’autres intérêts allemands; en particulier, elle permet à de vieux fantasmes jamais totalement extirpés de remonter à la surface.

Dessin de Franck Resplandy
Dessin de Franck Resplandy
C’est un peu un cliché de souligner combien les Allemands tiennent à une conception de la nationalité fondée sur le droit du sang. Il ne s’agit plus d’un cliché, si l’on en perçoit les implications jusqu’au bout: La vision politique de l’Allemagne reste, aujourd’hui, fortement imprégnée d’une conception ethnique des groupes humains. Là où la France voit d’abord des citoyens et ensuite, éventuellement, des Auvergnats, des Bretons ou des Normands, les Allemands voient d’abord des groupes ethniques et ensuite des citoyens. Il arrive encore, que des Allemands vous parlent, sans rire, de la permanence des souches (Stämme) du IX è siècle (Bavarois, Saxons, Alemans etc...) dans l’Allemagne d’aujourd’hui. Pour compléter le tableau, il faut dire que les Allemands ont, depuis Herder, conservé l’idée qu’une souche ethnique se distingue par sa langue. Cela leur permet, depuis cette date, de jouer sur deux tableaux: d’une part voir un peuple potentiel partout où il y a une langue régionale encore forte; d’autre part faire valoir des intérêts concernant tous les germanophones, jusqu’à ceux de la Volga. Il y a une langue allemande supérieure à tous les dialectes régionaux, forgée au cours des siècles dans le creuset des dynasties allemandes enchevêtrées.

Dans une des études les mieux documentées sur le sujet réalisée à ce jour, Pierre Hillard nous montre que cette logique est toujours à l’œuvre en l’an 2000, malgré toutes les assurances que les Allemands ont définitivement surmonté le passé. Personne ne contestera que les Allemands, surtout en RFA, ont fait, après 1945, un effort sans équivalent pour passer au crible l’héritage du nazisme. Mais ils l’ont fait, le plus souvent, suivant une grille de lecture erronée. Ils ont expliqué que l’Allemagne avait mis l’Europe à feu et à sang par excès de nationalisme, un peu comme les Français, partant à la conquête du reste de l’Europe, après 1792. Or s’il s’était juste agi d’un débordement national, on ne pourrait expliquer ni l’échec de la première unité allemande ni le nazisme. Le nazisme est le produit de la vision des peuples comme souches ethniques, poussée à un degré délirant et combinée au lourd héritage impérial qui pèse sur une Allemagne qui n’a pu se constituer autour d’une dynastie stable, au Moyen-Age, parce que ses souverains voulaient continuer l’œuvre de Charlemagne.

Le nationalisme révolutionnaire français correspond au débordement idéologique temporaire d’un peuple forgé suivant un idéal d’autolimitation par les Capétiens et ses successeurs. En Allemagne, il n’y a rien eu d’équivalent: voulant dominer un territoire immense pour l’époque, qui s’étendait des deux côtés du Rhin, en Italie du Nord et en Europe centrale, les souverains allemands du Moyen-Age n’ont jamais pu s’enraciner durablement dans un territoire aux frontières claires. Voulant imposer leur pouvoir loin de leurs bases, courant après un chimérique titre d’Empereur d’Occident, ils ont laissé les féodalités locales se renforcer sans cesse, allant, pour certaines, jusqu’à affirmer des prétentions au titre de monarque. Au XIIIè siècle, le rêve impérial allemand se brise une première fois; les dynasties régionales n’en profitèrent jamais complètement: trop nombreuses, dominant des territoires trop petits pour la plupart, elles pensent, pour les plus puissantes d’entre elles, qu’elles pourront restaurer la couronne impériale. Quand elles y arrivent, comme les Habsbourg ou les Hohenzollern, elles ne savent jamais où sont les limites territoriales de leur pouvoir. Ainsi la construction bismarckienne ne réussissant pas à se contenter de l’Allemagne du Nord, annexant l’Alsace en 1871 mais suscitant la rancœur des pangermanistes autrichiens qui auraient voulu en faire partie et avaient été, disaient-ils, abandonnés par Bismarck. Lorsque l’Allemagne forgée par Bismarck se met à bouillonner idéologiquement, un siècle après la France révolutionnaire revenue entre temps à la raison, elle le fait au sein d’un creuset impérial, dans l’idée qu’il faut rassembler tous les Allemands, “de la Meuse à Memel”.

C’est ce qui explique que, l’expansionnisme allemand sera, dès le XIXè siècle, intimement lié à des projets européens. Les Allemands, d’un côté, réclament la souveraineté sur des territoires qui ont appartenu au Reich ou bien sur lesquels vivent, depuis des siècles des Allemands de souche; d’un autre côté, ils sont confrontés au fait que sur ces territoires vivent d’autres groupes ethniques. Comment faire accepter la domination allemande par les groupes non germanophones tout en justifiant la réunion des Allemands au nouvel ensemble politique allemand unifié? Les Allemands ne sont pas des bâtisseurs d’Empire au sens où les Romains le furent dans l’Antiquité, ou bien les Russes à l’époque moderne: le principe du droit du sang empêche l’octroi d’une citoyenneté allemande à tous les sujets de l’Empire. Ils préfèrent l’idée d’une juxtaposition de groupes ethniques autour d’un noyau dur germanophone. L’appartenance à cet ensemble est définie comme “communauté de destin européenne”.

Entre 1850 et 1945, on observe un renforcement parallèle de l’idée impériale et de l’idée ethnique allemande. La notion d’unification européenne est ce qui permet de résoudre les contradictions entre ces deux idées. Par exemple, en septembre 1914, Bethmann-Hollweg, lorsqu’il commence à réfléchir à ce que pourrait exiger une Allemagne victorieuse, lors d’un traité de paix, présente la notion d’unification économique européenne autour de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie, comme plus efficace que les annexions territoriales du type de l’Alsace-Lorraine. Dès avant 1939, les nazis sont divisés sur la question de savoir quel degré de collaboration européenne il faudra proposer aux autres peuples européens. Ce débat se poursuit jusque dans la SS: c’est ce qui explique que Pierre Hillard a pu retrouver une carte de l’Europe des régions élaborée au sein de la Waffen-SS. Lorsque l’on regarde dans le détail les plans hitlériens, on se rend compte que l’espace vital à l’Est était conçu comme une zone où les Allemands devaient maintenir dans un esclavage permanent les Slaves qu’ils n’auraient pas exterminés; à l’ouest du continent, des formes d’association inégales étaient envisagées et la propagande en faveur de l’unité européenne jouait à plein. Elle allait de pair avec un morcellement des anciens Etats-nations. Dans cet ensemble, le couple italo-germanique aurait joué le rôle qui est, mutatis mutandis, affecté au couple franco-allemand aujourd’hui.

Lorsque l’on fait l’histoire de l’idée européenne, il faut bien se rendre à l’évidence: les notions de fédération européenne, d’Europe des régions, de noyau dur, ne sont pas incompatibles avec le racisme. Ils participent d’une même vision de l’Europe comme constituée de souches ethniques et d’ensembles linguistiques. C’est la raison pour laquelle la notion de construction européenne a pu, après la Seconde Guerre mondiale, rassembler des opposants au nazisme, comme Adenauer et d’anciens nazis. Sortir définitivement l’Allemagne de l’engrenage du passé, c’est l’amener á se rallier, progressivement, à la conception de l’Etat national aux frontières clairement délimitées. De Gaulle concevait la coopération entre la France et l’Allemagne comme celle entre deux Etats souverains, respectueux des frontières de l’autre; son idée d’un système européen de sécurité collective était une manière d’associer l’Allemagne à une garantie définitive des frontières en Europe. D’un côté, il reconnaissait la légitimité de l’aspiration allemande à l’unité mais elle devait, d’un autre côté, s’effectuer au sein de frontières, c’est-à-dire de limites territoriales forgées par l’histoire et incontestables. Aussi douloureux cela fût-il, les Allemands chassés d’Europe centrale par Staline devaient définitivement renoncer à rendre à l’Allemagne la Silésie, les Sudètes ou la Prusse orientale. Tel était, pourrait-on dire reprenant les termes de Willy Brandt, cette fois, le prix à payer pour Auschwitz.

Une telle transformation de la pensée politique allemande ne pouvait pas se dérouler du jour au lendemain et de Gaulle faisait autant confiance à la contrainte de l’équilibre européen qu’au travail des Allemands sur eux-mêmes pour garantir la stabilité d’une nation allemande moderne. Il savait que les peuples sont des réalités historiques qui n’évoluent que sur la longue durée. Effectivement, en 1989-90, la coalition au pouvoir en RFA, lorsqu’elle sentit qu’aucune véritable contrainte européenne ne s’exerçait sur elle, révéla qu’il restait en Allemagne une dose de ce qui s’était exprimé avec tant de virulence dans le passé. Il fallut le poids des Etats-Unis pour faire comprendre à Helmut Kohl qu’il n’y aurait pas de réunification sans reconnaissance de la ligne Oder-Neisse. Mikhaïl Gorbatchev dut se fâcher pour imposer à au chancelier conservateur qu’aucune troupe étrangère de l’OTAN ne stationnerait sur le territoire de l’ancienne RDA – faute du soutien français, il ne put pas obtenir plus. Mais grâce à la “relance de l’amitié franco-allemande”, le peu qui avait été obtenu de l’Allemagne en 1990, est progressivement annulé.

La notion d’unification économique et monétaire va de pair avec la création “d’euro-régions”. Le 4 janvier 1999, jour de l’introduction de l’euro, le Herald Tribune rapportait les propos d’un Allemand de Görlitz, ville située à la frontière germano-polonaise, qui attendait avec hâte l’entrée de la Pologne dans l’Union européenne pour que les frontières issues de la Seconde Guerre mondiale soient annulées. Comme le disent en se réjouissant certains dirigeants allemands: sans tirer un coup de canon, cette fois, l’Allemagne a obtenu la constitution des plans de Guillaume II et Bethmann-Hollweg. Et un historien britannique, Niall Ferguson, constatant ce fait indéniable de la constitution d’une Europe à prépondérance allemande a demandé à quoi avait servi que son pays entre dans la Première Guerre mondiale. N’aurait-il pas mieux valu que l’on cède immédiatement aux exigences de Guillaume II? Cela valait-il la peine de mettre le doigt dans un engrenage qui a causé deux guerres mondiales, le génocide des Juifs d’Europe, la révolution bolchevique et la soumission d’une moitié de l’Europe à l’Union Soviétique?

En fait, il faut prendre la question dans l’autre sens: vu l’expérience du XXè siècle, ne doit-on pas craindre les conséquences néfastes de l’absence d’opposition à ce qui reste de volonté de puissance en Allemagne? L’Europe centrée autour de l’Allemagne n’est pas une Europe stable. La nouvelle démocratie allemande a joué un rôle d’accélérateur dans la crise yougoslave – de l’indépendance de la Croatie à la guerre du Kosovo. La monnaie européenne a coûté un million de chômeurs à la société française et elle a privé l’Europe de bénéficier d’une croissance équivalente à celle qu’ont connu les Etats-Unis durant la même période. Que pourra-t-il sortir d’autres d’une Europe des régions à noyau dur germano-centré qu’un pullulement de discours identitaires et de micro-fascismes à la Haider? Dix ans après la réunification, l’Allemagne est morose: la relative bonne santé économique de l’ouest du pays ne peut pas dissimuler les difficultés de l’assimilation des nouveaux Länder. La monnaie européenne a perdu en dix-huit mois d’existence, 25% de sa valeur face au dollar. L’Europe est incapable d’assurer sa sécurité sans intervention américaine et elle joue bien moins de rôle sur la scène diplomatique mondiale qu’avant 1989. Une Europe où l’Allemagne donne l’impulsion est, paradoxalement, une Europe affaiblie.

Il faut avoir le courage de la franchise vis-à-vis des Allemands – et de la lucidité vis-à-vis de nos propres renoncements – si nous voulons sortir du déclin européen actuel. Il ne peut y avoir d’Europe forte que fondée sur la coopération équilibrée entre Etats-nations. Toute autre méthode fait le lit d’une hégémonie américaine prolongée, parce que les contradictions, les crises et les renoncements se multiplient alors sur le continent européen. Saluons la remarquable étude de Pierre Hillard et espérons qu’elle contribuera à un dialogue sans équivoque avec les Allemands. Il n’y a pas d’amitié franco-allemande si l’on ne peut pas se dire ce qui fâche. L’Allemagne et la France ont beaucoup à perdre toutes les deux, si elles continuent dans la voie actuelle. Elles ont beaucoup à gagner si la France ose proposer que l’on change de politique européenne.

Un tel changement d’attitude sera douloureux et n’ira pas sans de très fortes tensions. Le sommet de Nice, qui s’est tenu en décembre 2000, à montré à quel point l’Allemagne et ses partenaires avaient perdu l’habitude que la France fasse valoir ses intérêts. Encore l’a-t-elle fait avec une grande timidité, et a-t-elle finalement accepté les exigences de l’Allemagne. Comment comprendre, par exemple, que la France, qui a , en nombre absolu, autant de naissances annuellement, que l’Allemagne, accepte que cette dernière fasse valoir son actuelle supériorité démographique pour augmenter son poids au sein des institutions européennes ? Comment comprendre la passivité française face au changement de politique monétaire allemand ? Après avoir manqué de casser les reins à l’économie de ses voisins, par une politique de la « monnaie forte », l’Allemagne se rallie en silence aux vertus d’une monnaie flottante, sous le prétexte que c’est désormais plus avantageux pour elle… et la France ne dit rien !

Si esprit européen il doit y avoir, il ne peut pas être fondé sur la peur de parler, de poser des questions dérangeantes, d’exiger des compromis équilibrés. Pour assurer les bases de l’Europe à venir, il vaut mieux la franchise de Pierre Hillard que les silences d’hommes politiques pusillanimes.

Edouard Husson, 5 janvier 2001
Edouard Husson est historien, spécialiste de l'Allemagne, Maître de Conférences à l'Université Paris 4.


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Acheter en ligne Minorités et régionalismes dans l'Europe Fédérale des Régions : Enquête sur le plan allemand qui va bouleverser l'Europe, Pierre Hillard, éditions Francois-Xavier De Guibert, 2001.

Voir aussi sur le site de l'Observatoire du communautarisme :
-La toile d’araignée identitaire en Europe, Pierre Hillard
-Le feu identitaire dévore l’Europe, Pierre Hillard

Voir aussi Minorités et régionalismes en Europe : le dossier de l'Observatoire du communautarisme


Vendredi 08 Octobre 2004
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