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La faillite de la République des victimesL'affaire du RER D a montré les limites et les dérives de la gouvernance compassionnelle sur laquelle prospèrent les communautarismes et qui sapent les fondements de la politique.
Dale Wicks, Compassion (droits réservés)
Il est temps de tirer les leçons de la pseudo-affaire du RER D à l’occasion de laquelle, dans le sillage du président de la République, la classe politique et les médias ont littéralement disjoncté.
Mais il ne s’agit pas simplement d’appeler, comme l’a fait Jacques Chirac, dans son intervention télévisée du 14 juillet, à la sanction de la jeune femme mythomane passée en quelques heures du statut de symbole national à celui de bouc émissaire. Les torts de Marie-Léonie L. ne doivent pas servir de paravent à la mise en cause de la responsabilité politique de de Jacques C. sans qui cette affaire n’aurait jamais pris une telle proportion. Alors premier ministre, Lionel Jospin avait souvent raillé la célérité avec laquelle Jacques Chirac lui damait le pion en publiant le premier des messages de solidarité et de sympathie à l’occasion de catastrophes naturelles et de faits divers dramatiques. Une technique de communication qui profita au candidat Chirac lorsque la question de l’insécurité fut mise au cœur de la campagne présidentielle. Depuis sa réélection, le président de la République a fait évoluer la charge suprême vers une fonction d’aumônier général de la nation. A la fracture sociale, il a peu à peu opposé la compassion plutôt que l’action et s’est donné comme priorités des objectifs aussi louables humainement que politiquement déconcertants (cancer, accidents de la route, handicapés). Le monarque républicain qu’est le président de la République semble désormais réduire l’exercice de la souveraineté à la fonction du roi thaumaturge apaisant les souffrances de son peuple par l’imposition de ses mains. Plusieurs des réformes emblématiques du quinquennat placent la notion de victime au cœur de leur inspiration. Ainsi, la réforme de la justice voulue par le chef de l’Etat (juges de proximité, plaider coupable) repose sur l’idée de la "réparation" (1) du préjudice fait aux victimes. C’est oublier que la justice n’est pas au service des victimes mais vise avant tout à faire appliquer et respecter la loi dans l’intérêt de tous. De même, la thématique des discriminations (contre les handicapés, les beurs, les homosexuels…), qui donne parfois le sentiment à la population que ne sont écoutés que ceux qui se posent en victimes et qui attise la tendance actuelle au communautarisme, découle de la vision de Jacques Chirac d’une société conçue comme un ensemble de victimes, une somme de handicaps, de fragilités et de douleurs. Une République des victimes. Cette tendance à la victimisation et à la gouvernance compassionnelle, plaçant l’action politique dans le domaine de l’émotion alors qu’elle devrait être avant tout guidée par la raison et le sang-froid, est propice aux erreurs d’analyse et aux dérapages. Elle verse même parfois dans l’obscénité comme on a pu le constater à plusieurs reprises (visite tardive et mise en scène de Jean-Pierre Raffarin dans une maison de retraite après la canicule, récit macabre de Renaud Muselier après qu’il ait examiné des restes des victimes de Charm-el Cheik). La création dans le troisième gouvernement Raffarin d’un secrétariat d’Etat aux Droits des victimes confié à Nicole Guedj, véritable bureau des pleurs institutionnel, a constitué une étape supplémentaire dans l’édification de la République des victimes. Avec cette nomination Jacques Chirac a donné un gage à cette idée fausse selon laquelle c’est le statut de victime, et non celui de citoyen, qui donne des droits. Il a aussi institué une fonction de pleureuse gouvernementale dont l’omniprésence médiatique contraste singulièrement avec la maigreur de ses attributions administratives. A peine créé, le secrétariat d’Etat aux Droits des victimes symbolise déjà la faillite politique de la conception chiraquienne de république des victimes. N’ayant visiblement tiré aucune leçon de précédentes affaires, comme les attaques au couteau commises par un déséquilibré à Epinay dont elle avait hâtivement souligné le caractère antisémite avant de se défausser sur la presse, Nicole Guedj s’est à nouveau fourvoyée dans l’affaire du RER D. En crédibilisant la version d’une mythomane, en prenant pour argent comptant des propos au motif qu’ils étaient ceux de la victime, en donnant corps aux personnages fictifs de son affabulation (le fameux couple qui aurait recueilli la victime sur le quai, le jeune homme de la banquette) alors que l’enquête ne disposait d’aucun élément sérieux, la secrétaire d’Etat aux Droits des victimes a montré que sa fonction pouvait être antinomique avec les devoirs élémentaires des responsables politiques. En faisant vaciller le pouvoir, jusqu’au sommet de l’Etat, à partir de rien, l’épisode du RER D a sonné la fin de l’illusion d’un président de la République qui échapperait à la politique en se consacrant à l’expression de bons sentiments pour satisfaire les attentes de la population. Pas plus que le statut de victime n’est un horizon enviable pour les citoyens, le pleurnichage ne saurait être un mode approprié pour restaurer la relation du peuple avec ses représentants, condition essentielle de la démocratie. La démocratie qui est sans doute la vraie victime de cette triste affaire. ----------------- (1) Jacques Chirac a développé cette idée lors de l’interview présidentielle du 14 juillet 2001 et dans son discours de Garges les Gonesses, 19 février 2002. Lire aussi sur le site de l'Observatoire du Communautarisme : Incident voyageur sur le RER D Mardi 20 Juillet 2004
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