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La laïcité, principe universelpar Guy Coq, Paris, Le Félin, 2005, 302 p.Sur un sujet que l'on pourrait croire épuisé et que l'échéance commémorative a relancé, un ouvrage supplémentaire s'expose inévitablement au réflexe nauséeux de l'expert et accroît le vertige du naïf déjà désorienté par de multiples « débats sur la laïcité » aux effets délétères. Or, celui de Guy Coq, philosophe soucieux d'éducation et membre de la rédaction de l'influente revue Esprit, se distingue par son inactualité volontaire.
La laïcité, principe universel, Guy Coq, Paris, Le Félin, 2005
En effet, l'hypothèse centrale est celle d'un « lien fort entre le progrès vers la modernité démocratique et l'évolution vers la laïcité » (p 256). « Progrès », « évolution » : la confiante perspective ainsi ouverte tire sa force et son audace de la sérénité qu'elle affiche, renvoyant l'ensauvagement mental des intégrismes exterminateurs à une voie sans issue. Dans le contexte du centenaire de la séparation des Églises et de l'État, elle étouffe sans la moindre polémique la motivation insidieuse d'une révision de la loi parce que celle-ci serait incurablement datée.
Cependant, Guy Coq n'est pas aveuglé par les écailles d'un nécessitarisme moral ou d'un évolutionnisme euphorique. La corrélation entre démocratie et laïcité s'appuie sur un double constat : d'une part, la pierre angulaire de la laïcité est avant tout de nature politique. Ainsi s'explique la préférence de l'auteur pour l'expression de « principe de laïcité » parce qu'elle suppose une organisation politique et juridique et des institutions pérennes ne risquant pas de se dissiper en de sublimes valeurs à l'état gazeux, ce que le substantif galvaudé peut plus facilement suggérer. D'autre part, « le lien fort » éclaire aussi la construction historique de cette conquête collective, à tel point que la laïcité coïncide davantage avec une entrée dans l'histoire qu'avec une sortie de la religion, et principalement, par la scission du politique et de la société avec laquelle elle coïncide. Si l'argumentation de Guy Coq s'appuie souvent sur le travail des historiens, ce n'est donc pas seulement à titre d'apport culturel nourrissant des analyses denses et détaillées, mais pour montrer que l'historicité possède ici une portée inhabituelle, c'est-à-dire constitutive. Pour saisir et interroger le sens du principe de laïcité, il faut donc remonter bien avant 1905, 1882 ou 1789. L'auteur identifie une « préhistoire » correspondant avec le début du christianisme qui permet de mieux comprendre l'essence de cette invention aussi précieuse qu'improbable. Aussi la décentration de la modernité politique à laquelle la laïcité est constamment associée, intervient-elle dès la première partie du livre. S'appropriant l'hypothèse d'une origine chrétienne de la laïcité, Guy Coq soutient l'idée que le « dualisme chrétien » se trouve à la source de la logique laïque : les deux pouvoirs, Dieu et César, ne peuvent se concurrencer puisqu'ils sont incommensurables. Les premiers chrétiens se conçoivent comme des « citoyens du ciel » (p. 15). Cette image magnifique d'un texte du IIème siècle permet d'aborder la grave question de l'inscription historique du christianisme et de son interprétation du politique, ce que l'auteur développe en suivant surtout les analyses d'Emmanuel Mounier. Or celui-ci décrit plutôt le rejet d'une civilisation fondée sur la chrétienté lors des premiers siècles au nom d'une religion intériorisée en foi scrupuleuse. Mais si la création même d'une Église est la preuve d'une reconnaissance de l'autonomie du politique, l'auteur prend acte d'une autre réalité : celle de la perversion réciproque du politique et du religieux qui commence dès Constantin, qui a marqué les tentatives théocratiques et jusqu'au gallicanisme. Aussi Guy Coq formule-t-il lucidement une amère conclusion : les rapports entre christianisme et société sont plutôt le lieu d'un problème que d'une rencontre. La rétrospection intentée prend le risque de prouver que la lente élaboration de la laïcité trouve « ses conditions de possibilité » (p. 18) dans le dualisme chrétien radical, mais ne cède pas à une relecture téléologique des événements. Les prodromes et les régressions de la séparation du spirituel et du temporel tissent la trame conflictuelle de l'histoire religieuse et politique occidentale et de ce que Guy Coq nomme fortement la « vision prophétique refoulée ». La matrice chrétienne de la laïcité ne saurait donc déterminer le développement du principe aujourd'hui reconnu. Toute la deuxième partie de l'ouvrage s'efforce d'ailleurs de le définir. L'apport principal de l'auteur consiste à discerner quatre composantes indissociables : l'affirmation de l'autonomie de l'État, la séparation du politique et du religieux, les valeurs gravitant autour de la liberté de conscience et la notion même de démocratie. Cette explicitation permet d'appréhender la complexité de la synthèse accomplie par la laïcité moderne et éclaire la lenteur du processus. Guy Coq estime que la loi de 1905 a réussi l'articulation raisonnée de toutes ces dimensions, ce qui n'exclut pas d'autres possibilités d'ailleurs illustrées en Europe et que le livre évoque. On devine donc aisément la position de l'auteur sur l'intacte valeur de la loi de séparation, même s'il admet que des clarifications et des précisions devraient être apportées sur le plan de la jurisprudence. En dépit de l'affirmation souveraine du titre et d'une analyse tournée vers la progression de la laïcité aux cours des deux derniers siècles, la contestation du principe de laïcité dans le cadre de l'École est sans doute l'onde de choc qui parcourt l'ensemble du livre. On ne s'étonnera pas que l'auteur y revienne à plusieurs reprises et avec le souci de précision qui convient. Le diagnostic ne se résume pas à l'aveuglement de certains responsables de l'Éducation nationale devant la montée des problèmes, qui n'est que l'expression de l'affaissement de l'institution républicaine centrale et d'un renoncement à une mission éducative pourtant primordiale. Mais les fondements de la laïcité, la morale laïque ne sont-ils pas relégués dans l'implicite ? Les carences de la culture scolaire, les faiblesses de l'éducation civique et morale ont fait l'objet d'analyses spécifiques dans des ouvrages précédents (1) . L'auteur se concentre ici sur l'introduction des religions à l'école laïque au titre de tentative féconde illustrant l'intérêt d'une ouverture à des questions embarrassantes pour la rationalité géométrique. Guy Coq restitue scrupuleusement les positions des protagonistes respectifs et des contributeurs principaux (P. Joutard, J. Baubérot, R. Debray) dans une partie documentée. Mais cet effort s'explique aussi parce que ce dossier pâtit d'une inquiétante « amnésie ». Si l'option qui se dégage est bien celle d'un enrichissement des disciplines existantes et non d'un enseignement à part, si des avancées se sont produites dans les programmes de 1995 et de 2002, l'auteur estime toutefois que le statut de cet enseignement est encore des plus fragiles, comme si la volonté politique manquait pour le concrétiser. C'est avec la même rigueur que Guy Coq parvient à dépassionner la question de l'islam et de la modernité démocratique en levant les anciens préjugés accumulés qui invoquent une incompatibilité native avec le principe de laïcité. En revanche, l'hypothèse de l'origine chrétienne de la laïcité peut largement expliquer les réticences des français musulmans à l'égard de principes encore trop religieusement connotés. Les propos de l'auteur retrouvent une certaine véhémence lorsqu'il aborde les abus de pouvoir du ministre de l'Intérieur ayant cherché à organiser le culte musulman en France sur le mode d'un « néocolonialisme religieux » (p.217). C'est donc un « livre trop catholique » comme l'a allégué un premier éditeur pour se dégager de sa promesse. Est-ce parce que l'auteur retrace la genèse de la laïcité à partir de son terreau historique qui est celui de l'Occident chrétien ? Pourtant, la réflexion distingue sans ambigüité les origines et les fondements de l'idéal laïque, inspirant à Guy Coq une boutade teintée d'exaspération : ce n'est pas parce que les chinois ont inventé la poudre que les canons sont chinois ! Mais d'un argument fallacieux et obtus peut surgir une étincelle, à condition de revenir au sens grec de « catholique » qui rejoint, comme chacun sait, la notion d'universel. Isabelle de Mecquenem Professeur de philosophie à l'IUFM de Reims ----------------------------- 1) La démocratie rend-elle l'éducation impossible ? (1999) et La crise de la culture scolaire (2003) aux éditions du Félin |
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