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Tribunes

La statistique ethnique tente une percée

Tribune de Stéphane Jugnot, Le Monde, édition du 1er novembre 2007

Introduite, comme le test ADN, par l'intermédiaire d'un amendement, le droit à la collecte de statistiques dites ethniques est une initiative peut-être, elle aussi, lourde de conséquences pour l'avenir : elle donne des outils à ceux qui souhaitent développer des analyses racialisées de la société. L'existence d'un référentiel ethno-racial de la France devient une perspective possible, voire probable à brève échéance.



La statistique ethnique tente une percée
En mai, l'Institut national démographique a ainsi proposé, devant le Conseil national de l'information statistique, l'introduction de la couleur de la peau dans l'enquête "Trajectoire et origines". Prévue pour 2008, cette importante enquête sera réalisée auprès d'environ 20 000 personnes représentatives de la population française. Son principal objectif est d'étudier les trajectoires des immigrés et des enfants d'immigrés, leur degré d'insertion et les discriminations qu'ils subissent. Elle répond, entre autres, aux attentes de la Halde, la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité.

Les questions objectives sur la nationalité et le pays de naissance des personnes et de leurs parents, combinées aux langues parlées, permettent déjà de mettre en évidence les discriminations, comme les processus d'intégration différenciés des immigrés selon leurs origines. Selon les initiateurs du projet, introduire la couleur de la peau permettrait de ne pas préjuger du caractère utile ou inutile de cette information par rapport à la mesure plus classique des discriminations.

En l'absence de procédures strictes de contrôle d'accès aux statistiques ethniques et de validation de leurs utilisations, la boîte de Pandore sera ouverte et il n'est pas sûr qu'elle puisse ensuite se refermer. Il a suffi d'un lobbying très actif d'une association autoproclamée "représentative" des "Noirs" de France, relayée par quelques chercheurs désireux de développer les statistiques ethno-raciales, pour mettre ce sujet au coeur de l'actualité. Les uns et les autres ne cachent par leurs intentions : si on leur en donne les moyens, ils construiront leur référentiel ethno-racial, pour isoler les "Blancs" et compter les "Noirs", en laissant les autres à leur complexité. Ne jetons pas la pierre aux chercheurs : on leur demande des résultats, des publications dans des revues internationales, donc anglo-saxonnes. Pour cela, il faut la couleur de la peau parce qu'elles voient le monde en "noir" et "blanc". A force d'usages, leurs catégorisations s'imposeront doucement aux autres chercheurs, puis à la statistique publique, par simplicité et par habitude. Viendra ensuite le temps des quotas.

Les dérives ne sont pas possibles, elles sont presque certaines dans une société où la liberté, l'égalité et la fraternité deviennent des valeurs du passé. Souvenons-nous que, créé en 1998 pour les coupables de crimes sexuels, le fichier national des empreintes génétiques concerne aujourd'hui toutes sortes de délits et de crimes, comme simples témoins un temps soupçonnés.

Le législateur veut nous rassurer en parlant de chercheurs et d'études bien encadrées. L'histoire montre qu'il ne faut pas faire confiance aveuglément à la science. Ethique et scientifiques riment mais ne vont pas de pair : Alexis Carrel, défenseur d'un eugénisme volontariste par un recours actif à l'euthanasie, fut Prix Nobel de médecine. Toute information disponible pour les chercheurs est et sera utilisée. Pour voir, par exemple, si, "toutes choses égales par ailleurs", les "Blancs" sont plus productifs ou si les "Noirs" sont moins disposés aux matières scientifiques. On regardera qui sont les auteurs des violences, sans toujours s'interroger sur les autres facteurs sociaux sous-jacents, mais aussi qui profite des allocations familiales au-delà du quatrième enfant ou de quelle "origine" sont ces enfants qui boostent la croissance démographique française. Ne voir là que des fantasmes serait naïf alors qu'en France, des chercheurs de l'Inserm ont déjà voulu dénicher des prédispositions à la délinquance chez les enfants de moins de 3 ans, et que des psychologues s'interrogent sur les prédispositions génétiques aux opinions politiques.

Aucune problématique n'est saugrenue pour un chercheur. Nul sujet n'est tabou. Contrairement aux études en matière de santé, aucun comité d'éthique n'encadre les travaux de sciences sociales. La loi en discussion ne parle que de comité scientifique, des pairs, aidés par leurs pairs.

Demander à quelqu'un sa couleur de peau revient à lui imposer contre son gré une réalité et une façon de se définir qui peuvent lui être totalement étrangères. Mais à force de répétition, les classifications deviennent comme naturelles. Au Rwanda, la distinction entre Hutu et Tutsi ne reposait, avant l'arrivée des colonisateurs belges, sur aucune différence ethnique, religieuse ou linguistique. Elle n'avait qu'une connotation sociale. C'est le colonisateur qui a figé cette distinction dans un référentiel qu'il a déclaré "ethnique", où les Tutsi se retrouvaient, par construction, minoritaires et au pouvoir. On connaît la suite...

Pour revenir à la France, encore un temps protégée des statistiques ethniques, l'exemple des zones urbaines sensibles ou des zones d'éducation prioritaires illustre cette double dérive, statistique et politique. Les statistiques s'efforcent de se décliner toujours plus nombreuses en "ZUS-non ZUS", "ZEP-non ZEP". Ce faisant, elles laissent de côté des quartiers et des établissements qui connaissent des situations parfois plus difficiles que d'autres labélisés. A contrario, créées pour cibler les politiques publiques, leurs étiquettes stigmatisent désormais ces quartiers et ces établissements, aux dépens de leurs habitants et de leurs élèves. Autoriser la collecte de la couleur de peau nécessite donc un vrai débat.

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Stéphane Jugnot est statisticien et économiste, Ecole nationale de la statistique et de l'administration économique (Ensae).

Jeudi 01 Novembre 2007
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