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Laïcité : les mots du Président et les choses du GouvernementLes orientations et principes énoncés par le Président de la République Jacques Chirac lors de son discours relatif au respect du principe de laïcité dans la République apportent un certain nombre d'éclaircissements mais suscitent aussi de nouvelles interrogations...
Jacques Chirac (droits réservés)
Jacques Chirac s'est donc posé en rassembleur de la Nation lors de son discours relatif au respect du principe de laïcité dans la République, suite à la remise du rapport Stasi (1). Le Président a tenu bon sur les principes et donné un certain nombre d'orientations claires pour sortir du piège du communautarisme. Mais les moyens seront-ils enfin au rendez-vous ?
Pas de signes religieux ostensibles à l'école
Le Président de la République aura donc affirmé avec fermeté les principes laïcs et républicains, sûr de leur bien-fondé :
"La laïcité est inscrite dans nos traditions. Elle est au cœur de notre identité républicaine. Il ne s'agit aujourd'hui ni de la refonder, ni d'en modifier les frontières. Il s'agit de la faire vivre en restant fidèle aux équilibres que nous avons su inventer et aux valeurs de la République." Concernant la question du port de signes religieux, le Président Chirac a déclaré : "En conscience, j'estime que le port de tenues ou de signes qui manifestent ostensiblement l'appartenance religieuse doit être proscrit dans les écoles, les collèges et les lycées publics. Les signes discrets, par exemple une croix, une étoile de David, ou une main de Fatima, resteront naturellement possibles. En revanche les signes ostensibles, c'est-à-dire ceux dont le port conduit à se faire remarquer et reconnaître immédiatement à travers son appartenance religieuse, ne sauraient être admis. Ceux-là — le voile islamique, quel que soit le nom qu'on lui donne, la kippa ou une croix manifestement de dimension excessive — n'ont pas leur place dans les enceintes des écoles publiques. L'école publique restera laïque. Pour cela une loi est évidemment nécessaire. Je souhaite qu'elle soit adoptée par le Parlement et qu'elle soit pleinement mise en œuvre dès la rentrée prochaine. Dès maintenant je demande au Gouvernement de poursuivre son dialogue, notamment avec les autorités religieuses, et d'engager une démarche d'explication, de médiation et de pédagogie." Reste aux parlementaires à définir avec précision ce qu'est une tenue ou un signe religieux "ostensible" ; cela sera sans doute compliqué. Une loi sera également promulguée pour faire respecter le principe de laïcité dans le service public, et notamment à l'hôpital. Non au communautarisme, vive la fraternité entre individus !
Le chef de l'Etat s'est également inquiété du développement du communautarisme en France : "(...) les revendications identitaires ou communautaires s'affirment ou s'exacerbent, au risque, souvent, du repli sur soi, de l'égoïsme, parfois même de l'intolérance."
"Une chose est sûre : la réponse à ces interrogations n'est pas dans l'infiniment petit du repli sur soi ou du communautarisme. Elle est au contraire dans l'affirmation de notre désir de vivre ensemble, dans la consolidation de l'élan commun, dans la fidélité à notre histoire et à nos valeurs." "Le danger, c'est la libération de forces centrifuges, l'exaltation des particularismes qui séparent. Le danger, c'est de vouloir faire primer les règles particulières sur la loi commune. Le danger, c'est la division, c'est la discrimination, c'est la confrontation. Regardons ce qui se passe ailleurs. Les sociétés structurées autour de communautés sont bien souvent la proie d'inégalités inacceptables." "Le communautarisme ne saurait être le choix de la France. Il serait contraire à notre histoire, à nos traditions, à notre culture. Il serait contraire à nos principes humanistes, à notre foi dans la promotion sociale par la seule force du talent et du mérite, à notre attachement aux valeurs d'égalité et de fraternité entre tous les Français. "C'est pourquoi je refuse d'engager la France dans cette direction. Elle y sacrifierait son héritage. Elle y compromettrait son avenir. Elle y perdrait son âme." Ce sont là des paroles qui témoignent à la fois de la prise de conscience du Président que le communautarisme n'était pas un fantasme et qu'il avait ses partisans, y compris parmi les responsables politiques. Un avertissement en partie dirigé contre le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy, dont les actes et propos sont en contradiction avec les principes défendus par le Président de la République, qui a rejeté avec détermination toute idée de "discrimination positive" (2). Lutter contre les discriminations sans moyens ?
Jacques Chirac a aussi lié la pérennité de la laïcité en France à la défense de l'idéal d'égalité sociale : "Je sais le sentiment d'incompréhension, de désarroi, parfois même de révolte de ces jeunes Français issus de l'immigration dont les demandes d'emplois passent à la corbeille en raison de la consonance de leur nom et qui sont, trop souvent, confrontés aux discriminations pour l'accès au logement ou même simplement pour l'entrée dans un lieu de loisir.
Il faut une prise de conscience et une réaction énergique. Ce sera la mission de l'autorité indépendante chargée de lutter contre toutes les formes de discriminations qui sera installée dès le début de l'année prochaine." Déjà annoncée en octobre 2002 à Troyes, la création d'une autorité indépendante de lutte contre les discriminations peine pourtant à se traduire dans les faits. Le gouvernement Jospin avait mis en place un numéro vert, le 114, qui avait reçu près de 90 000 appels en deux ans, mais qui a été mis en veille par le gouvernement depuis mai 2003 (3). Est-ce bien sérieux de multiplier les discours généreux sans jamais mettre en œuvre une vraie politique de lutte contre les discriminations ? Par défaut, ce sont aujourd'hui les organisations communautaires qui ont le champ libre pour recenser les actes discriminatoires et se poser en gardiens de l'égalité... tout en défendant des positions communautaristes. Une situation malsaine dans laquelle l'Etat porte une responsabilité écrasante. Les mots et les choses ?
Le discours du Président de la République est clair et déterminé. Va-t-il entraîner une réelle réorientation de politiques publiques prises dans l'inertie et l'incurie ? Car si les manifestations communautaristes en France ne sont pas d'hier, depuis vingt ans, les majorités au pouvoir ont préféré célébrer le droit à la différence, transmettre lâchement le mistigri au Conseil d'État et s'abstenir surtout d'une politique sociale qui soit une véritable politique d'intégration.
Tel est encore le cas aujourd'hui. Mais l'insuffisance manifeste des moyens mis en œuvre pour restaurer le "vivre-ensemble" dans notre pays et le décalage désormais trop évident entre les mots du Président et les choses du Gouvernement ne seront plus tenables à terme. -------------------------------------------------------------------- (1)Discours du Président de la République, relatif au respect du principe de laïcité dans la République, 17 décembre 2003 A consulter sur la page consacrée aux rapports officiels sur le site de l'Observatoire : l'intégralité du rapport de la commission de réflexion sur l'application du principe de laïcité dans la République présidée par Bernard Stasi, médiateur de la République et le rapport de la mission d'information sur la question du port des signes religieux a l'école présidée et rapportée par Jean-Louis Debré, Président de l'Assemblée nationale. Sur le sujet : "Décryptages des principales annonces", Libération, 18 décembre 2003 (2)Sarkozy, l'ami des communautaristes, Observatoire du communautarisme, novembre 2003 (3)Voir le site Internet du Groupe d'Etudes et de Luttes contre les discriminations (GELD) (www.le114.com) qui gère le numéro 114. Samedi 20 Décembre 2003
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