Observatoire indépendant d'information et de réflexion sur le communautarisme, la laïcité, les discriminations et le racisme


Tribunes

Le communautarisme ou l'oubli du monde commun

Par Chantal Bordes-Benayoun et Dominique Schnapper, Le Figaro, 24 février 2006

La valorisation des identités particulières peut-elle être sans limites et sans conditions ? Elle comporte un double risque pour la cohésion sociale des démocraties. D'une part, elle menace de fragmenter le corps social et d'aggraver les inégalités entre les groupes. D'autre part, les conflits extérieurs risquent d'être importés et de dramatiser les rivalités et les conflits intérieurs. Si l'entretien des cultures et des fidélités particulières, inscrites dans des aspirations qui dépassent les frontières nationales, fait partie de la liberté de chacun, ne faut-il pas partager aussi une histoire et des valeurs communes ? Participer à un projet commun, organisé autour d'un passé assumé et d'une volonté collective pour l'avenir, est une condition nécessaire pour que se maintienne l'ordre démocratique, qui seul protège les plus faibles et crée une société respectueuse de tous.



Diasporas et Nations, Chantal Bordes-Benayoun et Dominique Schnapper, Odile Jacob, 2006
Diasporas et Nations, Chantal Bordes-Benayoun et Dominique Schnapper, Odile Jacob, 2006
Au temps des nationalismes triomphants, les membres des diasporas ont longtemps été accusés d'être des traîtres en puissance. Les liens qu'ils maintenaient par-delà les frontières les rendaient suspects à ceux pour qui l'allégeance nationale était nécessairement exclusive de toute autre référence. La hantise du complot, la xénophobie, le racisme et l'antisémitisme se manifestaient par une véritable aversion pour le déplacement et la haine de l'«étranger de l'intérieur», qu'incarnait, en particulier, l'homme de la diaspora. La mobilité et l'errance étaient perçues comme un danger pour l'intégrité nationale et réprimées en Europe comme en Amérique.

Pourtant, l'exemple des juifs, des Grecs ou des Arméniens montre que loin de trahir le pays dont ils étaient devenus des citoyens, ils se montrèrent au contraire des acteurs loyaux, participant au développement économique et au rayonnement culturel de leur nation d'adoption, et furent bien souvent animés d'un patriotisme ardent à son égard. Cela n'impliquait pas pour autant le renoncement à la culture d'origine. Les «israélites» d'Europe sont un exemple accompli de cette conciliation des identités. Intégrés dans toutes les couches de la société, partageant les codes et les valeurs de leurs concitoyens et manifestant une loyauté sans faille à la France, l'Angleterre, l'Italie ou la Hongrie, ils restèrent également attachés à l'histoire et aux valeurs juives qu'ils contribuèrent à faire vivre dans l'intimité familiale. La condition de cette conciliation était que cette fidélité, concrète ou spirituelle, ne fût pas de nature politique. On ne pouvait être citoyen que d'un seul pays, cette citoyenneté devait primer les liens historiques ou spirituels qui dépassaient les frontières nationales.

Cette forme de conciliation est-elle aujourd'hui obsolète, comme on l'avance volontiers ? L'érosion du national et l'affaiblissement du patriotisme n'ont-ils pas pour effet de remettre en cause cet équilibre entre la force de l'intégration dans le pays d'accueil ici et maintenant, d'une part, la fidélité aux origines et à l'unité spirituelle ou historique du peuple dispersé, d'autre part ? Les revendications multiculturalistes ne tendent-elles pas à privilégier les fidélités particulières au détriment de l'intégration dans le pays d'installation, le séparatisme et l'inégalité des communautés au détriment du lien civique ? Aujourd'hui, personne ne remet plus en cause la légitimité pour tous les individus d'entretenir des liens par-delà les frontières nationales.

Au nom de l'authenticité et du droit de chacun à être fidèle à son histoire, tous les individus, en démocratie, peuvent entretenir des liens transnationaux. Mieux, c'est devenu un atout et une élégance de multiplier ces liens qui dépassent les frontières nationales.

Mais la valorisation des identités particulières peut-elle être sans limites et sans conditions ? Elle comporte un double risque pour la cohésion sociale des démocraties. D'une part, elle menace de fragmenter le corps social et d'aggraver les inégalités entre les groupes. D'autre part, les conflits extérieurs risquent d'être importés et de dramatiser les rivalités et les conflits intérieurs. Lors des guerres d'Irak, on craignait de voir musulmans et juifs français entrer en conflit violent malgré les appels au calme lancés par les responsables religieux. Ces risques expliquent qu'aux Etats-Unis, les «politiques de l'identité» ont été revues et corrigées. On s'interroge sur le rôle des divers lobbies qui s'efforcent d'orienter la politique extérieure en faveur de tel ou tel pays : qui formule l'intérêt général de la nation américaine elle-même ?

La politique multiculturaliste prônée après celle du melting pot a été ralentie. On réintroduit, par exemple, l'enseignement de l'anglais dans les établissements scolaires où l'on avait jusque-là pratiqué le bilinguisme. La nécessité d'une référence intellectuelle et morale commune est remise à l'ordre du jour. En effet, la reconnaissance inconditionnelle des particularismes risquerait de remettre en cause le projet politique commun. Un minimum d'adhésion concrète, active et même affective à la société d'accueil est nécessaire à la réussite de l'installation des populations en son sein. Fidèles à leur histoire et leurs croyances particulières, les membres des diasporas, au temps des nations sûres d'elles-mêmes, adoptaient aussi la langue, la connaissance de l'histoire et l'amour du pays de leur pays d'installation.

Le problème continue à se poser aujourd'hui aux démocraties. Si l'entretien des cultures et des fidélités particulières, inscrites dans des aspirations qui dépassent les frontières nationales, fait partie de la liberté de chacun, ne faut-il pas partager aussi une histoire et des valeurs communes ? Participer à un projet commun, organisé autour d'un passé assumé et d'une volonté collective pour l'avenir, est une condition nécessaire pour que se maintienne l'ordre démocratique, qui seul protège les plus faibles et crée une société respectueuse de tous.


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* Sociologues, auteurs de Diasporas et Nations, Odile Jacob, 2006.


Samedi 25 Février 2006
Julien Landfried
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