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Le concept de communauté et sa relation avec le communautarisme

Intervention de Julien Landfried, directeur de l'Observatoire du communautarisme, lors du colloque « Intégrismes, Communautarismes et Racisme » organisé par Avenir du MRAP, samedi 12 novembre 2005, Marseille

Si les communautés n'existent pas en tant que telles, les organisations communautaires existent en revanche bel et bien. Menées par des idéologues et des entrepreneurs communautaires, elles ont pour projet, à partir de leur définition de leur « communauté », d'obtenir un monopole de représentation de la ladite communauté auprès des institutions publiques et de la société du spectacle médiatique.



Julien Landfried, directeur de l'Observatoire du communautarisme (droits réservés)
Julien Landfried, directeur de l'Observatoire du communautarisme (droits réservés)
1)Les communautés existent-elles ?

Notre hypothèse est que les communautés en tant que telles n'existent pas. En d'autres termes, elles sont des systèmes de croyance socio-politiques, plus ou moins modernes selon les cas, mais se distinguant d'autres systèmes de croyance en ce qu'elles impliquent dans leur définition même un critère d'appartenance non choisi ou présenté comme étant identitaire, c'est-à-dire immuable, tel que la race, l'ethnie, la religion ou l'orientation sexuelle.
« Tu dois penser ainsi, agir ainsi et te projeter ainsi parce que tu es ce que tu es » pourrait être la synthèse du projet « communautariste », ou projet « multi-communautariste » qui prétend placer entre la Loi et les individus un corps intermédiaire, celui des « communautés ».
Le principe d'appartenance communautaire est défini ainsi par ses idéologues et entrepreneurs : faire partie d'une communauté suppose la possession d'un certain nombre de facteurs (raciaux, ethniques, religieux, culturels, linguistiques, de genre). Ces facteurs sont fluctuants en fonction des lieux et des contextes. Ainsi la définition de la judéité varie-t-elle d'un point à l'autre du globe, entre les libéraux et les orthodoxes. Le critère de définition a deux buts : distinguer l'intérieur de la communauté de son extérieur, et par son flou même, permettre l'exercice d'une police communautaire à l'encontre des moutons noirs faisant à priori partie du groupe communautaire. Il ne faut pas chercher plus loin l'utilisation récurrente du terme « impie » dans les textes théoriques de la nébuleuse islamiste. Les impies sont les gouvernements ou les populations de pays musulmans, insuffisamment fidèles aux principes islamiques tels que définis par la nouvelle vulgate islamiste.
On peut trouver un essai de définition de la « communauté homosexuelle » dans un texte décliné sous formes d'affiches par l'association communautaire homosexuelle Act-Up, intitulée « La communauté que nous voulons ». Ces affiches étaient placardées dans le centre de Paris il y a deux ans.
« Celle-ci est sexuelle, a de la mémoire, est intransigeante, est mobilisée, est inquiète, sait compter, est hystérique, est fière d'être idiote
« on combat une homophobie qui règne en dehors d'elle, mais aussi dans ses propres rangs. On y juge que l'idée de communauté, avec ce qu'elle exige de solidarité et ce qu'elle implique de fierté, n'est pas un vain mot.
On y est certain que ce qui ne nous aime pas est notre ennemi. »

L'affiche se clôt sur un rassurant « la communauté que nous voulons n'est pas celle que nous avons »… (1)
Chacun est libre de se reconnaître dans plusieurs appartenances : son pays d'origine, sa religion, une passion artistique, un groupe d'amis, un collectif de travail. Tant que chacun de ces groupes garde une place mesurée dans le rapport de l'individu à son libre-arbitre, on peut dire que ces multiples appartenances ne soulèvent pas de problème au cadre civique républicain caractérisé par la distinction entre le public et le privé et la croyance en un intérêt général susceptible de dépasser les clivages internes et les oppositions de classe et de « communautés ».
Les appartenances communautaires ont été balayées politiquement en France pendant la Révolution française. Les provinces, organisées la plupart du temps sur une base ethno-linguistique, et centrée sur un système de propriété féodal, ont été démantelées et remplacées par les départements, avec le souci premier d'assurer l'égalité de tous les citoyens devant la loi.
C'est par le biais de l'extrême droite (via « La Nouvelle Droite ») et de la gauche multiculturaliste qu'ont été réintégrés et revalorisés dans la réflexion théorique et politique les appartenances communautaires. « La Nouvelle Droite » a développé un large appareil critique visant à faire respecter les identités culturelles, menacées par la mondialisation et le métissage et, par suite, condamnés à la disparition, dans le cadre d'un melting pot généralisé dominé par la culture anglo-saxonne et le dynamisme démographique musulman. Il s'agit dans ce cas d'une réaction défensive de groupes politiques marquées par une tradition contre-révolutionnaire, et reformulant la vulgate réactionnaire en termes néo-anti-impérialistes. La séparation des communautés est ainsi vue comme moyen de préserver les cultures dans leur essence et comme outil de lutte anti-globalisation.
De l'autre côté les adeptes de gauche du multiculturalisme ou multicommunautarisme identifient les groupes communautaires comme des groupes victimisés de longue date : en bute aux persécutions de l'histoire (génocide, colonisation, processus divers d'infériorisation) et devant à ce titre bénéficier d'une protection spécifique. L'idéal républicain d'assimilation visant à forger des individus libres et autonomes dans un cadre marqué par la laïcité et le respect des croyances privées est alors décrit comme un processus proche de l'ethnocide culturel. C'est par exemple ce type d'argument que l'on trouve en soubassement théorique des architectes de la Charte des langues régionales et minoritaires qui vise à donner à des langues peu usitées un statut public ou semi-public permettant de faire face à leur lente disparition, de l'espace privé mais aussi de l'espace public (2). Cette vision est inséparable d'une conception ethnique de la Nation, vision pour l'essentiel profondément archaïque et passéiste, en ce sens qu'elle sur-valorise des éléments de solidarité infra-politique tels que la solidarité linguistique, ethnique ou communautaire.


2)Les organisations communautaires existent

Si les communautés n'existent pas en tant que telles, les organisations communautaires existent en revanche bel et bien. Menées par des idéologues et des entrepreneurs communautaires, elles ont pour projet, à partir de leur définition de leur « communauté », d'obtenir un monopole de représentation de la ladite communauté auprès des institutions publiques et de la société du spectacle médiatique. Elles jouent le rôle de police communautaire à l'intérieur de leur « communauté » en exposant les libre-penseurs et les individus désireux d'exercer leur puissance d'autonomie à la vindicte et à la calomnie, les qualifiant de « traîtres ». L'argument de « honte de soi » peut avoir une validité dans le cas assez rare de personnes ayant à ce point intériorisé des stigmates de persécution, qu'ils en viennent à les retourner contre eux-mêmes et contre le « groupe » discriminé. Mais il est également habilement retourné par les différentes polices communautaires pour jeter à la vindicte communautaire les esprits libres, soucieux de ne pas se laisser enfermer dans les arguments infra-politiques propres aux polémiques d'une société multicommunautariste, caractérisée par la conflictualité entre groupes communautaires et la violence polémique. Cela explique l'apparition d'insultes comme « bounty » (noir à l'extérieur et blanc à l'intérieur) utilisée pour qualifier ceux des individus de couleur noire qui ne s'inscrivent pas un négro-centrisme tout à la fois victimaire et agressif. L'éditorialiste Alexandre Adler n'a-t-il pas également qualifié Rony Brauman de « traître juif » pour son soutien –pourtant nuancé- à la cause palestinienne ? (3)

Ces organisations communautaires, pour parvenir à leurs buts, ont besoin d'alliés. Il est donc tout à fait idiot de considérer que toute organisation cherchant à développer une politique d'alliance dans le champ associatif ou partisan serait « ouverte » et non « communautariste ». C'est l'« erreur » que commettent les compagnons de route de l'islamologue suisse d'origine égyptienne Tariq Ramadan, que certains rêvent en représentant des banlieues françaises… Ses partisans, incarnés par le Collectif des musulmans de France, Jeunes Musulmans de France ou Présence musulmane ont multiplié les passerelles avec les milieux d'extrème-gauche, anti- ou altermondialistes dans le but explicite d'apparaître comme les représentants des jeunes arabo-musulmans en France et de capter une partie du crédit symbolique associé à l'altermondialiste en France depuis que les effets dévastateurs de la mondialisation financière deviennent de plus en plus malaisés à dissimuler… Cette stratégie d'alliance s'est déployée sans le moindre retournement doctrinal de ces associations, qui ont massivement diffusé dans le champ intellectuel les arguments favorables à la laïcité dite ouverte, en d'autres termes la destruction de la laïcité et de ses principes fondateurs, au nom de la tolérance, de la modernité et de l'anti-colonialisme. La corruption du langage et des valeurs politiques, un autre de leurs moyens d'action, permet de comprendre l'ambiguïté de leur positionnement. Car qui est contre les droits de l'homme ? la paix ? la tolérance universelle ? (4)

Il convient de saisir que les groupes communautaires ne sont pas propres à telle ou telle « communauté », mais que leur stratégie est au contraire parfaitement déclinée dans de nombreux « groupes humains » et en voie de généralisation, par un phénomène de mimétisme et de concurrence tout à fait classique. La diffusion d'un discours aux relents de « white power » dans le contexte des graves actes de violences qui se sont produits en France au cours des deux semaines passées est le symptôme d'une généralisation du paradigme communautariste, qui devient la grille d'analyse explicative de la plupart des éléments contemporains pour des secteurs de plus en plus importants de la communauté nationale.

Pour finir cet exposé, je citerai longuement l'historien des idées politiques Pierre-André Taguieff qui a développé l'oeuvre la plus significative de clarification conceptuelle sur le sujet :
« Le multiculturalisme politique – ou la politique des identités – se fonde sur un principe fondamental, celui du respect inconditionnel du « droit à la différence » des communautés minoritaires, présumées victimisées ou victimisables, revendiquant le droit de vivre et de penser selon leurs valeurs et leurs normes identitaires respectives. Le multiculturalisme politique ou institutionnel constitue donc, au sens strict, un modèle de société multicommunautaire, qui s'oppose sur l'essentiel au modèle républicain de la nation ou, plus précisément, au modèle de la nation civique, idéal politique illustré imparfaitement, sur le plan historique, par la nation à la française. Son contenu est la « communauté des citoyens », c'est-à-dire une communauté politique impliquant l'existence de citoyens qu'il a fallu former par un système d'instruction et d'éducation fondé sur le principe méritocratique et ordonné à la réalisation d'un type d'individu se caractérisant par son autonomie, capable de prendre une suffisante distance vis-à-vis de ses origines et de ses appartenances, de ses héritages culturels et de ses croyances (religieuses ou non). Il n'est pas de communauté de citoyens sans un refroidissement des passions identitaires ni sans une relativisation des opinions. Il convient cependant d'insister sur un point, afin de chasser une idée reçue : le multiculturalisme (ou le pluriethnisme) factuel, restant dans les limites de la société civile - distincte de la communauté politique -, ne pose aucun problème insoluble à la tradition républicaine dans sa variante française, marquée par l'idéal régulateur d'assimilation et par le principe de laïcité comme principe de séparation garantissant la coexistence des croyances. C'est le multiculturalisme institutionnel ou le multicommunautarisme normatif, en tant qu'horizon ou projet politique, qui constitue une menace ou un défi pour la tradition républicaine à la française, notamment en ce qu'il s'attaque directement au principe de laïcité et à la norme juridico-politique d'égalité de tous les citoyens devant la loi. Le multiculturalisme de fait, pour ainsi dire infra-politique ou anté-politique, relevant strictement de l'espace civil ou de la sphère privée, est quant à lui compatible avec le principe de la liberté de conscience garanti par le texte de 1905, qui donne un cadre à la coexistence des diverses opinions dites « philosophiques » et des croyances religieuses – ces dernières étant souvent corrélées à des appartenances ethniques. Le principe de laïcité fonctionne à la fois comme un principe de relativisation des opinions et des croyances, et comme un opérateur d'apaisement des passions liées à des allégeances, des préférences, des appartenances ou des fidélités de groupe. À certains égards, le multiculturalisme apolitique ou anté-politique n'est qu'une certaine interprétation culturelle de la société civile, quelque chose comme le supplément d'âme « culturaliste » de la société de marché, qui reconnaît en principe la diversité des consommateurs. Mais le marché se venge et transforme vite en produits et en marchandises les identités culturelles, les intégrant dans le système de l'offre et de la demande. Les passions identitaires sont alors instrumentalisées par les intérêts concurrentiels.

Il en va tout autrement avec le multicommunautarisme comme système sociopolitique. Le multiculturalisme institutionnel viole expressément le principe libéral de la neutralité de l'État vis-à-vis des cultes ou des Églises, c'est-à-dire des conceptions du bien et des fins de l'homme. En outre, il ne respecte pas le principe constitutionnel de l'égalité de tous les citoyens devant la loi, sans distinction d'origine, de race ou de religion (4). Il favorise enfin la multiplication de communautés à base ethnique, linguistique ou religieuse, aux valeurs et aux normes différentes, voire incommensurables et incompatibles entre elles. Ces communautés de divers ordres sont vouées à entrer en conflit, soit par le choc de leurs croyances respectives, soit par la quête mimétique de leurs intérêts respectifs. L'espace public risque ainsi de se transformer insensiblement en espace conflictuel, plus précisément multiconflictuel, créant inévitablement des inégalités inter-communautaires, instables et toujours contestables parce qu'en rapport avec l'équilibre provisoire des forces en présence. La reconnaissance de citoyennetés multiples, diversifiées selon les identités groupales revendiquées, implique le non-respect du principe d'égalité des citoyens devant la loi, c'est-à-dire du principe qui organise le pluralisme dans les sociétés démocratiques modernes. C'est ce principe que les partisans du multiculturalisme d'État prennent la responsabilité d'abandonner. »
(5)

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1) « L'affiche noire d'Act up », Observatoire du communautarisme, 31/07/2004
2) Cf. à ce sujet « Françoise Morvan : non à la régression ethniste en Bretagne », entretien avec l'Observatoire du communautarisme, 07/06/2005
3) Cf. « Communautarisme, mode d'emploi », Denis Porthault, Observatoire du communautarisme, 30/08/2004
4) « La stratégie de la mouvance du collectif «Une école pour tous» avec les organisations musulmanes », Observatoire du communautarisme, 09/03/2005
5) « Multiculturalisme et communautarisme devant les principes républicains », Pierre-André Taguieff, Observatoire du communautarisme, 09/06/2004
Voir aussi La République enlisée. Pluralisme, communautarisme et citoyenneté, par Pierre-André Taguieff, Editions des Syrtes, 2005

Dimanche 13 Novembre 2005
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