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Le quitte ou double d'al-Qaidapar Gilles Kepel, tribune parue dans Le Figaro, 26 juillet 2005Pour Gilles Kepel, les attentats de Londres sont interprétés par certains outre-Atlantique comme l'échec de l'intégration de la population "musulmane". Mais c'est plutôt – comme avec l'assassinat de Theo Van Gogh en Hollande – l'échec du modèle multiculturaliste qui confiait le contrôle social de «communautés», maintenues dans l'altérité culturelle, à des imams et autres prédicateurs que l'Internet a marginalisés et qui ne sont plus capables d'«assurer».
Fitna, guerre au coeur de l'islam, de Gilles Kepel, Gallimard 2004
Internet a remplacé, dans la galaxie du djihad, les oulémas d'antan par des barbus cybersalafistes.
Les attentats de Londres et de Charm el-Cheikh n'ont guère surpris ceux qui lisent la littérature djihadiste qui fleurit sur l'Internet, principalement en arabe, mais aussi en anglais. La vision du monde prêchée par Ben Laden, Zawahiri et leurs émules en appelle quotidiennement, d'un site à l'autre, à tuer les kuffar, un terme polémique qui signifie «impies» et englobe, après les juifs («sionistes»), les chrétiens («croisés») et les hindous («polythéistes»), tous ceux des musulmans qui n'ont pas encore rejoint les rangs des groupuscules dont les membres sont intoxiqués par l'idéologie du djihad. Cette épidémie terroriste, pour spectaculaire, meurtrière et politiquement efficiente qu'elle soit, ne contamine pourtant que des individus en nombre restreint : elle ne parvient pas à se transformer en ce mouvement de masse qu'appellent de leurs voeux ses porte-parole et qui devrait détruire les régimes «pourris» du monde musulman avant de conquérir l'Europe puis l'Amérique, dans une vision messianique qui voit l'islam triompher sur la terre comme aux cieux. Incapable de conquérir le pouvoir en Egypte, en Algérie, en Bosnie, au Cachemire ou en Tchétchénie dans les années 90, le mouvement islamiste s'est scindé en deux : les barbus «modérés» issus des classes moyennes urbaines ont été – ou sont en passe d'être – cooptés dans divers gouvernements, de l'AKP turc au Hamas algérien, au PJD marocain aux Frères musulmans de divers pays du Moyen-Orient, ils contribuent à la stabilité des régimes en place en contrepartie d'une «islamisation» des lois, des moeurs et de prébendes économiques. Mais cette «trahison» de la cause du djihad n'en a été que plus amèrement ressentie par les groupes radicaux, soudain privés de leurs relais associatifs et institutionnels. Le terrorisme est le produit de cette amertume. Al-Qaida et ses émules cherchent par une violence spectaculaire à faire des médias leurs nouveaux relais envers des masses qu'ils veulent mobiliser. L'insuccès même de cet objectif aurait dû conduire à la cessation de la violence. Elle perdure pourtant. Pourquoi ? Tout d'abord parce que la révolution numérique et les nouvelles technologies de l'information et de la communication ont complètement bouleversé la transmission du savoir en islam. Elles ont frappé cet univers alors que celui-ci n'était pas encore entré dans la modernité que caractérise la mise à distance critique des doctrines religieuses. Instrument supposé de l'épanouissement individuel postmoderne en Occident, le Web a été pris en otage en terre d'islam par les groupes les plus extrémistes à qui il a permis de tourner la censure des Etats sur les publications, accélérant de façon exponentielle la circulation des idées djihadistes, des informations et des mots d'ordre, créant un nouvel espace planétaire, une «Oumma» numérique qui va de Leeds à Peshawar, de Charm el-Cheikh à Madrid, de Riyad à Amsterdam. Cette communauté des croyants djihadistes est sans Mecque autre que virtuelle : elle n'a plus de centre, ou plutôt elle est polycentrique, se réclame de la galaxie des sites en ligne où l'on prêche la rédemption de l'humanité par l'extermination des «impies». Ben Laden et ses comparses eux-mêmes y sont des figures clonables à l'infini. C'est la faiblesse et la force du djihadisme terroriste. Incapable de mordre durablement sur le terrain social, il se contente de «figurer» la communauté des croyants sur un mode fantasmatique où la répétition des carnages d'«impies» est devenue une fin plus qu'un moyen, à l'image de toute perversion condamnée à se répéter à l'infini par faute de ne jamais engendrer. Mais c'est aussi sa force : l'endoctrinement djihadiste, parce qu'il convainc chaque auteur d'attentat suicide qu'il devient un martyr à qui s'ouvre tout grand le paradis, rend la répression inopérante. Il participe d'une autre économie que celle sur laquelle se fondent les civilisations modernes : la vie y est sans prix, la mort est l'accomplissement suprême. Pris littéralement, les textes sacrés de l'islam (comme ceux d'autres croyances) abondent en injonctions de ce type : mais pendant les quatorze siècles d'histoire de la civilisation musulmane qui ont précédé l'apparition de l'Internet, il appartenait aux docteurs de la Loi – les oulémas – d'interpréter les textes avec discernement. Internet a remplacé, dans la galaxie du djihad, les oulémas d'antan par des barbus cybersalafistes qui n'ont d'autre interprétation que littérale des textes sacrés ; pour eux, le transcendantal est le numérique, l'au-delà et le virtuel se confondent en une même entité fantasmée coupée du monde réel et dotée de ses lois propres. L'interaction entre ces deux univers est une double mort : le suicide du «martyr» qui le libère de la tension entre les deux mondes – vécue sur un mode schizophrène – et le carnage d'«impies». L'Irak, Israël, la loi sur la laïcité à l'école française, le film de Theo Van Gogh valent surtout ici pour tenter de justifier le terrorisme aux yeux des masses : ils ne sauraient être confondus avec sa cause, comme le croient certains politiciens européens. La cause en réside d'abord dans l'extrême efficacité de l'embrigadement djihadiste par l'Internet, relayé le cas échéant par des prédicateurs radicaux. Cet embrigadement touche des jeunes (de plus en plus jeunes) pour lequel le Web est devenu l'instrument de socialisation religieuse par excellence, et, en utilisant codes et langages picturaux des wargames en vidéo, en vient à se substituer à l'intégration dans la société réelle. Or, c'est cette intégration sociale qui fournit le seul antidote au terrorisme en offrant des valeurs substituables au djihad contre les «impies». Dans la plupart des pays musulmans aujourd'hui, celle-ci est mise à mal par le fossé qui s'accroît entre riches et pauvres, élite accrochée à ses privilèges et masses gonflées par l'explosion démographique. En fournissant un exutoire mortifère à pareille frustration, le terrorisme est parti pour faire encore des recrues. L'exemple irakien, avec son recours massif aux véhicules piégés, qui semble avoir inspiré les attentats de Charm el-Cheikh, joue désormais le rôle qui était celui de l'Afghanistan pour les décennies 80 et 90 – avec l'effet d'amplification considérable qui passe de l'ère du fax à celle du Web. L'échec des Etats-Unis et de leurs alliés à rétablir la paix civile est prétexte à célébration sur les sites djihadistes en ligne, et fournit, par-delà l'émulation, la certitude que l'Amérique sera détruite par sa défaite annoncée en Irak, comme l'URSS avait été gangrenée mortellement par son échec en Afghanistan. On ne semble guère avoir pris conscience de l'exemplarité du djihad irakien à Washington, où l'on préfère montrer du doigt l'Europe décrite par les néoconservateurs comme un continent non coupable d'avoir trahi la cause occidentale par peur de la réaction des millions de musulmans «semi-intégrés» qui y sont installés, et dont le dynamisme démographique devrait faire bientôt du vieux continent – selon cette même vision – un appendice du Maghreb. C'est ainsi que les attentats de Londres sont interprétés par certains outre-Atlantique comme l'échec de l'intégration de cette population. Mais c'est plutôt – comme avec l'assassinat de Theo Van Gogh en Hollande – l'échec du modèle multiculturaliste qui confiait le contrôle social de «communautés», maintenues dans l'altérité culturelle, à des imams et autres prédicateurs que l'Internet a marginalisés et qui ne sont plus capables d'«assurer». Les Etats et les sociétés européennes, y compris les populations d'origine musulmane qui en sont partie prenante et ont adopté leur identité, doivent affronter la guerre totale que leur font les groupuscules terroristes directement, au nom des valeurs de la démocratie européenne, et non en se cachant derrière des intermédiaires dépassés. La défense de la sécurité de l'Europe et l'émancipation des musulmans de l'hypothèque que fait peser sur eux le terrorisme djihadiste sont un seul et même combat. En choisissant clairement leur camp et en menant cette bataille aux côtés de leurs compatriotes européens, les populations d'origine musulmane sédentarisées sur le Vieux Continent et imbues de ses valeurs seront le vecteur exemplaire de la déroute des djihadistes. C'est pourquoi ces derniers cherchent à s'infiltrer en leur sein, poussant à la limite le quitte ou double d'al-Qaida, des stations balnéaires égyptiennes prisées des Européens jusqu'au coeur de Londres. * Directeur de recherche au CNRS-Ceri, professeur à l'Institut d'études politiques de Paris où il dirige le programme de troisième cycle sur les mondes arabo-musulmans. Dernier ouvrage : Fitna, guerre au coeur de l'islam (Gallimard 2004).
Voir aussi de Gilles Kepel :
Mardi 26 Juillet 2005
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