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Les fondements théoriques de l'alliance entre certains courants d'extrême-gauche et les mouvements islamistesLe prophète et le prolétariat, Chris Harman, 1994Dans le texte "Le prophète et le prolétariat" qui date de 1994, dont l'Observatoire du communautarisme publie les conclusions, le dirigeant du Socialist Workers Party (SWP) anglais Chris Harman expose les conditions d'une alliance tactique entre les forces révolutionnaires de gauche et les mouvements islamistes, dans les pays occidentaux, comme dans le reste du monde. Le SWP a animé la coalition Respect opposée à l'intervention anglo-américaine en Irak avec plusieurs organisations musulmanes britanniques telles que la Muslim Association of Britain (MAB). En France c'est le groupuscule gauchiste "Socialisme par en bas" -qui a rejoint la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) en 2004- qui a diffusé le texte de Chris Harman.
« Look to the future », couverture de la revue Socialist Review du SWP, avril 2005
Le prophète et le prolétariat, Chris Harman, 1994
Lire l'article en anglais sur le site du Socialist Workers Party (SWP) Conclusions Les socialistes ont commis une erreur en considérant les mouvements islamistes soit comme automatiquement réactionnaires et « fascistes », soit comme automatiquement « anti-impérialistes » et « progressistes ». L'islamisme radical, avec son projet de reconstitution de la société sur le modèle établi par Mohamed dans l'Arabie du VIIe siècle, est en fait une "utopie" émanant d'une fraction déchue de la nouvelle petite bourgeoisie. Comme pour toute « utopie petite bourgeoise » , ses partisans sont en fait face au choix entre une lutte héroïque mais désespérée pour imposer cette utopie à ceux qui dirigent la société, et celui de se compromettre avec eux, fournissant ainsi un vernis idéologique à la perpétuation de l'oppression et de l'exploitation. C'est cela qui conduit inévitablement à des scissions entre une aile radicale et terroriste de l'islamisme, et une aile réformiste. C'est aussi cela qui conduit un certain nombre de « radicaux » à passer de l'utilisation des armes afin de créer une société débarrassée des oppresseurs, à l'utilisation de ces mêmes armes pour imposer à des individus des comportements « islamiques ». Les socialistes ne peuvent considérer les petits bourgeois utopistes comme leurs ennemis principaux. Ils ne sont pas responsables du système capitaliste mondial, de la soumission de milliards de personnes à la dynamique aveugle de l'accumulation capitaliste, du pillage de continents entiers par les banques ou des machinations qui ont eu pour conséquence une succession de guerres effrayantes depuis la proclamation du « Nouvel ordre mondial ». Ils n'ont pas été responsables des horreurs de la première guerre du Golfe, qui commença par la volonté de Saddam Hussein de jouer pour les États-unis et les monarchies du Golfe, et s'acheva par l'intervention américaine aux côtés de l'Irak. Ils n'ont pas été responsables des massacres au Liban, lors desquels l'offensive des phalangistes, l'intervention syrienne contre la gauche et l'invasion israélienne, ont créé les conditions qui ont donné naissance au militantisme chiite. Ils ne sont pas responsables de la Seconde guerre du Golfe, avec ses « frappes chirurgicales » sur les hôpitaux de Bagdad et le massacre de 80 000 personnes alors qu'elles fuyaient du Koweït vers Basra. La pauvreté, la misère, les persécutions, la négation des droits de l'Homme, existeraient encore dans des pays tels que l'Egypte et l'Algérie même si les islamistes disparaissaient demain. Pour toutes ces raisons, les socialistes révolutionnaires ne peuvent apporter leur soutien à l'Etat contre les islamistes. Ceux qui lui apportent leur soutien en le justifiant par la menace que les islamistes font peser sur les valeurs séculières, ne font que leur rendre la tâche plus facile de présenter la gauche comme une composante de la conspiration « impie » et « séculière » des oppresseurs contre les fractions les plus pauvres de la société. Ils répètent les erreurs commises par la gauche en Algérie et en Egypte lorsqu'elle chantait les louanges à des régimes qui ne faisaient rien pour la masse de la population, les présentant comme « progressistes » - des erreurs qui ont permis aux islamistes de croître. Et ils oublient que tout appui que l'Etat apporterait aux valeurs séculières ne serait que purement contingent : lorsque cela lui conviendra, il conclura un accord avec les islamistes les plus conservateurs pour imposer des parties de la Charia - en particulier celles qui infligent de lourdes peines à la population - contre leur collaboration afin d'écarter les radicaux et anéantir leur espoir d'abolir l'oppression. C'est ce qui s'est produit au Pakistan sous Zia et au Soudan de Numeiry, et c'est apparemment la solution que l'administration Clinton a conseillé aux généraux algériens. Mais les socialistes ne peuvent pas plus soutenir les islamistes. Cela équivaudrait à remplacer une forme d'oppression par une autre, à réagir à la violence étatique par l'abandon de la défense des minorités religieuses et ethniques, des femmes et des homosexuels, de se compromettre avec la pratique de l'utilisation de bouc émissaires qui permet de poursuivre l'exploitation capitaliste sans encombre à condition qu'elle adopte des formes "islamiques". Ce serait abandonner la finalité d'une politique socialiste indépendante, basée sur les travailleurs en lutte entraînant et organisant tous les opprimés et les exploités, pour un suivisme à l'égard d'une utopie petite bourgeoise qui ne peut réussir. Les islamistes ne sont pas nos alliés. Ils sont des représentants d'une classe qui tente d'influencer la classe ouvrière et qui, lorsqu'elle y parvient, attire des travailleurs soit vers un aventurisme futile et désastreux, soit vers une capitulation réactionnaire devant le système ou, comme souvent, à l'un puis à l'autre. Mais ce n'est pas à dire que nous pouvons pour autant prendre une position abstentionniste indifférente à l'égard des islamistes. Ils naissent de groupes sociaux très nombreux qui souffrent dans la société actuelle. Leurs sentiments de révolte pourraient être canalisés vers des objectifs progressistes, si une direction leur était offerte par une montée de luttes ouvrières. Même lorsque le niveau de luttes ne s'élève pas, beaucoup de ceux qui sont attirés par des versions radicales de l'islamisme peuvent être influencés par les socialistes - à condition que ceux-ci combinent une indépendance politique à l'égard de toutes les formes de l'islamisme, avec la volonté de saisir les opportunités pour entraîner à leurs côtés des individus islamistes dans des formes de lutte authentiquement radicales. L'islamisme radical est plein de contradictions. La petite bourgeoisie est toujours poussée dans deux directions - vers la rébellion radicale contre la société et vers la compromission avec celle-ci. C'est pourquoi l'islamisme est toujours tiraillé entre la rébellion destinée à obtenir une résurrection complète de la communauté musulmane, et la compromission afin d'imposer des réformes « islamiques ». Ces contradictions s'expriment inévitablement dans des conflits extrêmement aigus, souvent violents, au sein et entre les groupes islamiques. Ceux qui considèrent l'islamisme comme un monolithe entièrement réactionnaire oublient qu'il y a eu des conflits entre islamistes sur l'attitude à adopter lorsque l'Arabie Saoudite et l'Iran étaient dans des camps opposés pendant la première guerre du Golfe. Il y a eu les divergences qui ont conduit le FIS en Algérie à rompre avec ses sponsors saoudiens, ou les islamistes en Turquie à organiser des manifestations pro-irakiennes lancées à partir de mosquées financées par les saoudiens pendant la Seconde guerre du Golfe. Il y a les violents affrontements armés qui se produisent entre les armées islamistes rivales en Afghanistan. Aujourd'hui, il y a des divergences au sein de l'organisation Hamas parmi les Palestiniens sur l'acceptation ou le rejet d'un compromis avec l'administration croupion palestinienne de Arafat - et par conséquent indirectement avec Israël - en échange de l'introduction de lois islamiques. De telles différences d'attitude émergent nécessairement une fois que l'islam « réformiste » conclut des accords avec des Etats qui sont intégrés au système mondial. Car chacun de ces Etats est rival des autres et chacun conclut ses propres alliances avec les impérialistes dominants. Des divergences similaires sont susceptibles d'émerger à chaque fois que le niveau des luttes ouvrières s'élève. Ceux qui financent les organisations islamistes voudront faire cesser de telles luttes, voire les briser. Certains des jeunes islamistes radicaux, au contraire, soutiendront instinctivement la lutte. Les dirigeants des organisations seront pris en étau, marmonnant sur la nécessité pour les employeurs de faire preuve de charité et pour les travailleurs de faire preuve de patience et de pardon. Finalement, le développement même du capitalisme force les dirigeants islamistes à se livrer à des soubresauts lorsqu'ils se rapprochent du pouvoir. Ils opposent « valeurs islamiques » et « valeurs occidentales ». Mais l'essentiel de ce que l'on appelle les valeurs occidentales ne prennent pas leur racine dans une quelconque culture européenne mythique. Elles trouvent leur source dans le développement du capitalisme sur les deux siècles passés. Ainsi, il y a un siècle et demi, l'attitude majoritaire au sein de la petite bourgeoisie britannique à l'égard de la sexualité était remarquablement similaire à celle prêchée par les partisans de la résurrection musulmane aujourd'hui (la sexualité en dehors du mariage était interdite, et par certains aspects, les femmes avaient moins de droits que n'en garantissent la plupart des versions de l'islam ; l'héritage était réservé à l'aîné des enfants, alors que l'islam attribue à la fille la moitié de la part du garçon ; il n'y avait aucun droit au divorce, alors que l'islam accorde ce droit dans un nombre très limité de cas). Le changement des attitudes anglaises n'est attribuable ni à des éléments qui seraient inhérents à la psychologie occidentale, ni à des prétendues « valeurs judéo-chrétiennes », mais à l'impact du capitalisme en développement - son besoin de force de travail féminine l'a contraint à changer certaines attitudes et, plus important, a placé les femmes dans une position sociale qui leur a permis de revendiquer des changements plus importants. C'est pourquoi même dans les pays où l'Eglise catholique avait été immensément puissante comme en Irlande, en Italie, en Pologne et en Espagne, celle-ci a du accepter à contrecoeur une diminution de son influence. Les pays où l'islam est religion d'Etat ne pourront s'immuniser des pressions qui les poussent vers des changements similaires, quels que soient leurs efforts. L'expérience de la République islamique iranienne nous le prouve. Malgré toute la propagande officielle voulant que le rôle principal des femmes soit celui de mères et d'épouses, et malgré toutes les pressions exercées pour les exclure de certaines professions comme la justice, la proportion des femmes dans la main d'oeuvre a légèrement cru. Elles continuent à représenter 28 % des employés de l'Etat, le même pourcentage qu'au moment de la Révolution . Dans ce contexte, le régime a du changer de politique de contrôle des naissances, 23 % des femmes utilisant des contraceptifs , et a dans certains cas assoupli sa position sur l'obligation de porter le voile. Bien que dans le domaine du divorce et de la famille, les femmes n'ont pas des droits égaux à ceux des hommes, elles conservent le droit de vote (il y a deux députés féminins), vont à l'école, disposent d'un quota de places à l'université dans toutes les disciplines et sont incitées à suivre des études médicales et un entraînement militaire . Abrahamian note au sujet de Khomeiny : « Ses disciples les plus proches se moquaient souvent des "traditionalistes" qu'ils qualifiaient de "vieux jeu". Ils les accusaient soit d'être obsédés par la pureté rituelle, d'empêcher leurs filles d'aller à l'école, d'imposer à leurs jeunes filles le voile même en dehors de toute présence masculine, de rejeter des activités intellectuelles telles que l'art, la musique et les jeux d'échecs, et, pire que tout, de refuser d'utiliser les moyens de la presse, de la radio et la télévision ». Rien de tout cela ne devrait nous surprendre. Ceux qui dirigent le capitalisme et l'Etat iraniens ne peuvent se passer de la main d'oeuvre féminine présente dans des secteurs-clés de l'économie. Et les fractions de la petite bourgeoisie qui ont constitué la colonne vertébrale du PRI avaient commencé au cours des années 1970 à envoyer leurs filles à l'université et à la recherche d'emplois justement parce qu'ils voulaient disposer de salaires supplémentaires - afin d'élever les revenus de la famille et de faciliter le mariage de leurs filles. Ils n'ont pas été disposés, au cours des années 1980, à les abandonner pour les intérêts de la piété religieuse. Pas plus que toute autre idéologie, l'islamisme ne peut geler le développement économique et par conséquent social. Encore et toujours des tensions émergeront en son sein et trouveront leur expression en des conflits violents opposant ses partisans. Les jeunes islamistes sont en général les produits intelligents et sophistiqués de la société moderne. Ils lisent livres et journaux, regardent la télévision et sont donc au courant de toutes les divisions et les affrontements qui se produisent au sein de leurs propres mouvements. Quels que soient leurs efforts pour serrer les rangs lorsqu'ils sont confrontés à des « sécularistes », de la gauche ou de la bourgeoisie, ils connaîtront des débats houleux les opposant les uns les autres - tout comme les ailes prorusse et prochinoise du mouvement communiste mondial, apparemment monolithique, en avaient connu il y a trente ans. Ces débats créeront des doutes dans l'esprit de certains d'entre eux. Les socialistes peuvent profiter de ces contradictions pour amener certains des islamistes les plus radicaux à remettre en cause leur attachement aux idées et aux organisations islamistes, mais seulement si nous construisons nos propres organisations indépendantes, qui ne puissent être identifiées ni aux islamistes ni à l'Etat. Sur certaines questions nous serons dans le même camp que les islamistes contre l'impérialisme et contre l'Etat. C'était le cas, par exemple, dans un grand nombre de pays lors de la Seconde guerre du Golfe. Ce devrait être le cas dans des pays comme la France ou la Grande Bretagne lorsqu'il s'agit de combattre le racisme. Là où les islamistes sont dans l'opposition, notre règle de conduite doit être : "avec les islamistes parfois, avec l'Etat jamais". Mais même dans ce cas, nous divergeons des islamistes sur des questions fondamentales. Nous sommes pour le droit de critiquer la religion comme nous défendons le droit de la pratiquer. Nous défendons le droit de ne pas porter le foulard comme nous défendons le droit des jeunes filles dans les pays racistes comme la France de le porter si elles le désirent. Nous nous opposons aux discriminations que pratique le grand capital dans des pays comme l'Algérie à l'égard des arabophones - mais nous sommes aussi opposés aux discriminations dont sont victimes les berbérophones ou à l'égard de certaines couches de travailleurs ou des couches inférieures de la petite bourgeoisie qui ont été élevés dans la langue française. Par dessus tout, nous sommes opposés à toute action qui oppose, sur des bases religieuses ou ethniques, une fraction des exploités et des opprimés contre une autre. Cela signifie aussi bien défendre les islamistes contre l'Etat que défendre les femmes, les homosexuels, les Berbères ou les Coptes contre certains islamistes. Lorsque nous sommes dans le même camp que les islamistes, une de nos tâches est de polémiquer avec fermeté avec eux, de leur opposer notre alternative - et pas seulement sur l'attitude de leurs organisations envers les femmes et les minorités mais aussi sur la question fondamentale, à savoir, avons-nous besoin de la charité des riches ou de renverser et détruire les rapports de classe existants. Par le passé, la gauche a commis deux erreurs face aux islamistes. La première a été de les considérer comme fascistes, avec lesquels rien de commun n'était possible. La seconde a été de les considérer comme des « progressistes » qu'il ne fallait pas critiquer. Ces erreurs ont toutes deux contribué à aider les islamistes à croître aux dépend de la gauche dans la majorité du Moyen Orient. Il faut une approche différente, qui considère l'islamisme comme le produit d'une crise sociale profonde qu'il ne peut en aucune façon résoudre, qui se batte pour gagner certains de ses jeunes partisans à une autre perspective très différente, indépendante, socialiste révolutionnaire. Consulter le dossier "Extrême-gauche et altermondialistes face aux mouvements musulmans" Pour lire l'intégralité du texte "Le prophète et le prolétariat" (47 pages), télécharger le fichier PDF ci-dessous. Jeudi 04 Août 2005
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