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Les « indigènes de la République » : nation et question postcolonialepar Jérémy Robine, article paru dans la revue Herodote, revue de géographie et de géopolitique, n°120 (La question postcoloniale), 1er trimestre 2006L'appel pour les « assises de l'anticolonialisme postcolonial », publié en janvier 2005, a constitué l'acte de naissance d'un nouvel acteur dans ce que nous analysons comme une rivalité de pouvoir, dont l'enjeu est le capital politique que représentent les personnes issues de l'immigration et leurs territoires, c'est-à-dire l'ensemble des petits territoires où ces populations sont concentrées. Ce nouvel acteur s'inscrit dans un système concurrentiel d'acteur militant, dont nous reconstituons l'émergence et l'évolution au cours des vingt-cinq dernières années. Le mouvement des « indigènes » est animé par des représentations, au travers desquelles les « indigènes » ont produit l'analyse des causes des discriminations. Ils en tirent le constat de leur rupture avec la nation française, mais, en dernière analyse, il semble qu'il s'agisse plutôt d'une « demande d'amour » à la France, au travers de l'affirmation d'un différentialisme culturel.
La question postcoloniale, Revue Herodote, n°120, 1er trimestre 2006
Extrait :
En novembre 2005, la France a vécu une confrontation sans précédent entre les forces de l'ordre « républicaines » et une partie de la jeunesse des quartiers-ghettos des périphéries urbaines, essentiellement issue de l'immigration d'ex-colonies françaises. De ce fait, l'appel « Nous sommes les indigènes de la République ! » publié dix mois plus tôt, en janvier 2005 [1], a pris une résonance toute particulière. À sa publication, cette initiative n'avait pas été perçue comme l'un des signes du franchissement d'une nouvelle étape dans les rapports entre la nation et une partie d'elle-même, issue, au-delà de la migration, de nations ou de peuples anciennement colonisées par la France, bien qu'elle ait alors défrayé, durant quelques jours, la chronique médiatique et suscité de nombreuses réactions. Des voix critiques s'étaient élevées, pointant les erreurs ou les imprécisions historiques, ou même sociologiques. Les « indigènes » ont répondu que ces réactions étaient la preuve pratique de ce qu'ils dénoncent dans leur appel : le « paternalisme » et le refus de voir émerger une parole « autonome » de l'immigration. En effet, ce n'est pas la précision des souvenirs de cours d'histoire qui fait l'intérêt d'un mouvement qui cherche à naître. Ce qui est central dans l'appel des « indigènes de la République », ce ne sont pas non plus l'affirmation du soutien à la cause palestinienne, ni le prétexte déclencheur qu'a constitué la loi « antifoulard ». Au terme d'une première phase de recherches et de réflexion sur cet appel, il apparaît clairement, selon moi, que l'essentiel réside dans un discours sur et à la nation, avec l'esquisse des stratégies de pouvoir qui l'animent. Avec les émeutes dix mois plus tard, c'est bien l'image d'une fracture qui se dessine entre la nation et une partie d'elle-même, issue des anciennes colonies. L'analyse des représentations des « indigènes [2] » quant à la nation française constitue l'axe de la première partie de cet article. Les initiateurs de l'appel esquissent à travers celui-ci des stratégies de pouvoir. Pour les étudier, il faut envisager l'ensemble du microsystème politique constitué par les diverses organisations qui se déploient dans et à propos des territoires de l'immigration et de ses enfants. Cette analyse, géopolitique dans la mesure où elle se concentre sur les représentations diffusées par les différents acteurs, nous semble innovante et utile pour comprendre ce qui se joue autour d'un certain nombre de mouvements politiques. Pour écrire cet article, nous avons voulu aller au-delà d'une réflexion sur le texte de l'appel et ceux qui l'accompagnent. L'appel, reproduit ci-dessous, est un manifeste tous publics contre lequel la critique est facile, mais qui ne permet pas de comprendre les tenants et les aboutissants de la démarche des « indigènes ». J'ai eu la chance de pouvoir mener de longs entretiens avec quatre des initiateurs de l'« Appel pour les assises de l'anticolonialisme postcolonial [3] ». Ces entretiens ont eu lieu avant le déclenchement des émeutes urbaines le 27 octobre 2005, sauf un, au tout début de ces événements. Les propos rapportés ont donc été tenus dans une situation calme, avant que les émeutes aient influé (durablement ou pas) sur les représentations et les discours de nombreux acteurs. Parmi ces initiateurs, nous avons interrogé les deux personnes qui ont organisé la première réunion : Houria Bouteldja, 32 ans, est l'auteur de l'idée du mot « indigènes », et la principale initiatrice de l'appel. Le CEPT (Collectif une école pour toutes et tous) a été son premier engagement militant. Elle a également créé le collectif féministe Les Blédardes contre Ni putes ni soumises, puis initié les « indigènes de la République » : elle a convoqué le 15 septembre 2004 la toute première réunion avec Youssef Boussoumah. Toutes les citations d'Houria Bouteldja sont tirées de l'entretien enregistré le 26 octobre 2005. Youssef Boussoumah est né en 1954, il est enseignant d'histoire-géographie au collège. C'est l'un des coordinateurs des Campagnes civiles internationales pour la protection du peuple palestinien (CCIPP) et l'un des deux initiateurs principaux des « indigènes ». Toutes ses citations sont tirées de l'entretien enregistré le 31 octobre 2005. Deux entretiens ont été réalisés avec deux autres membres du groupe des initiateurs de l'appel. Said Bouamama, né en 1958, est aujourd'hui sociologue chargé de recherches à l'Institut de formation action recherche (IFAR), à Lille. Il était en 1983 l'un des responsables de l'accueil dans le Nord de la Marche pour l'égalité et contre le racisme (marche des Beurs), puis l'un des organisateurs de Convergence 84 et de Divergence 85, les seconde et troisième « marches des Beurs ». Il a ensuite participé à Mémoire fertile. Toutes ses citations sont tirées de l'entretien enregistré à Lille le 19 octobre 2005. Nicolas Qualander, 24 ans, est un militant de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) depuis l'âge de 15 ans, qui a « refusé de militer à la Sorbonne, mais a préféré Ivry et Vitry », et des CCIPP. Il prépare une thèse de doctorat sur les conséquences de la révolution iranienne sur la politique au Proche-Orient, et a fait un « détour international » par le monde arabe, l'islam, pour finalement s'intéresser à l'immigration. Les citations sont tirées d'un entretien enregistré le 25 octobre 2005. En outre, j'ai tenté de rencontrer Karim Azouz, réfugié politique tunisien, membre du Collectif des musulmans de France, et Pierre Tévanian, animateur du collectif Les mots sont importants (www.lmsi.net), professeur de philosophie à Drancy. Les agendas de ces deux personnes membres du groupe des initiateurs n'ont pas permis ces rencontres. =>Lire la suite de l'article sur le site de la revue Herodote |
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