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Tribunes

La nouvelle menace communautariste

Par Alain-Gérard Slama, in France-Amérique, 2000

L'histoire, comme chacun sait, est imprévisible. Les menaces que les intellectuels croient discerner dans une conjoncture en cachent le plus souvent d'autres, dont on n'avait pas pris la mesure. La montée du péril communautaire est dans ce cas.



(droits réservés)
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Beaucoup l'aperçoivent, sans lui attacher d'importance. Il s'agit pourtant d'un phénomène idéologique, qui ronge les démocraties occidentales de l'intérieur et qui prend peu à peu, sans résistance, la relève des anciens mythes totalitaires..

Ce nouveau monstre ne contient pas directement la guerre dans ses flancs. Mais il étiole l'esprit de liberté et frappe d'anémie la force de l'âme sans laquelle il n'est pas de paix durable possible.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les Occidentaux redoutaient que le prochain conflit ne vînt des ambitions planétaires du totalitarisme soviétique.

Après 1989, la surprise des révolutions de velours d'Europe centrale et de la réunification pacifique de l'Allemagne a été d'autant plus grande.
On a pu croire alors qu'un mouvement démocratique se développerait de manière irrésistible sur tous les continents et que rien ne paraîtrait plus désirable aux peuples que les droits de l'homme.

La formulation de cette hypothèse dans un court article a fait alors la gloire d'un chercheur de Washington, Francis Fukuyama.

Depuis quelques années, la libéralisation trop rapide de la Russie, la persistance des pratiques de corruption en Amérique latine, la montée de l'intégrisme islamique dans le monde arabe et le choc en retour des violences tribales dans la plus grande partie de l'Afrique noire ont fait craindre, tantôt la résurgence des dictatures, tantôt la renaissance des chocs de civilisations, perspective à laquelle Samuel Huntington a attaché son nom.

L'espoir était démesuré, mais il était loin d'être absurde. Les craintes, de leur côté, étaient justifiées, mais elles ont été mal définies. Aussi longtemps en effet que les peuples seront gouvernés par des chefs d'Etat rationnels, il est vraisemblable que, compte tenu de l'interdépendance croissante entre les nations, ces derniers marqueront une préférence pour des solutions négociées.

Le véritable danger réside dans la réaction de repli communautaire qui, sous ses diverses formes, tribale, ethnique, religieuse, identitaire, sexuelle, représente, à proprement parler, une régression, sur les plans historique et individuel : régression historique, dans la mesure où elle correspond à un retour vers les formes contraignantes de solidarité, déterminées par la situation sociale, historique et locale, qui furent celles de l'Ancien Régime ; régression individuelle, dans la mesure où la recherche de la protection du groupe induit des comportements infantiles, caractérisés par la peur du risque, l'inconscience du danger et l'incapacité d'assumer des responsabilités.

Les causes de ce repli sont nombreuses. Elles sont liées aux peurs engendrées par les grands drames totalitaires du XXe siècle, qui ont conduit à remettre en cause les ambitions prométhéennes du siècle précédent et, du même coup, à contester la révolution anthropologique des Lumières, à laquelle ces dérives ont été injustement imputées.
Une autre cause est, dans le monde occidental, l'abandon progressif de la priorité qui avait été donnée jusqu'à la Première Guerre mondiale aux combats pour la liberté.

La montée des droits économiques et sociaux a orienté la vigilance politique et intellectuelle vers d'autres querelles l'égalité, la justice sociale, les droits de l'homme, toutes valeurs assurément légitimes, mais qui perdaient leur substance dès lors qu'elles ne s'accompagnaient plus du souci d'émanciper l'individu, de lui permettre de s'arracher aux déterminismes de la nature, de la classe, du milieu.

Sous prétexte de l'affranchir, au lieu de lui donner les moyens de penser et de construire l'ordre le plus favorable au développement de son libre arbitre ce qui entraînait un coût élevé en termes de temps, d'éducation et de prudence, on a fait en sorte que la société se passe de son concours, et décide, tranche pour lui.

Le projet émancipateur du XVIIIe siècle était, certes, ambitieux. Mais seul un détournement idéologique de ses intentions pouvait mener à une telle dérive.

Ceux qui lui ont donné forme et éclat, un Rousseau, un Kant, un Condorcet, n'ont nullement prétendu imposer à la nature, ni au processus historique, la tyrannie de la raison.

Les valeurs qu'ils posaient comme universelles n'en étaient pas moins historiques et inscrites dans un milieu. L'idée même de l'Etat-nation n'était pas définie comme un simple choix de volonté.

Les références à la mémoire, aux héritages, n'en étaient nullement gommées. Herder en Allemagne, Renan en France, ont clairement fait écho à cette synthèse.

Entre le citoyen, sujet de droit, capable d'autonomie morale et de volonté, apparu au milieu du XVIIe siècle et théorisé quelques décennies plus tard, d'une part, et l'empreinte des cultures inscrites dans l'espace et le temps, d'autre part, les philosophes des Lumières, relayés par les libéraux de la Restauration puis par les républicains, ont pris acte d'une tension.

Mais, de cette tension entre l'individu et sa communauté clairement diagnostiquée, ils cherchaient à faire force pour que la liberté triomphe en pleine conscience de ses limites et des obstacles qui lui étaient opposés.

Rien n'aura été plus faux et rien n'est aujourd'hui plus dangereux que la critique radicale qui tend à rendre les Lumières responsables des totalitarismes de notre temps.

S'il est une aspiration qui a rallié les peuples au nazisme d'un côté, au marxisme-léninisme de l'autre, c'est au contraire le rejet par les communautaristes fascistes et par les socialistes d'un dessein historique qui, loin de surestimer l'individu, loin de le confondre avec Prométhée, demandait à ce dernier de payer, pour sa liberté, un prix que les uns et les autres jugeaient trop élevé.

Les intellectuels de la fin du XXe siècle ont eu tort de remettre en cause cette pensée. Car un trésor y était caché. Elle donnait des clés qui ouvraient les portes aujourd'hui fermées. De ces clés, l'égalité devant la loi est la principale.

Son principe, exposé dans Le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau, est simple comme l'oeuf de Colomb. Il repose sur l'idée de réciprocité.

Le citoyen ne peut se tromper dans son vote, s'il sait que son choix s'imposera à lui autant qu'aux autres. Il faudra pour cela que ce citoyen décide en son âme et conscience. Il ne saurait donc appartenir à un groupe de pression qui l'aliène et qui, en recherchant le bénéfice de la loi pour lui-même, contrevienne au principe de réciprocité.
Mais les partis, les syndicats, dira-t-on, ne sont-ils pas des groupes de pression ? La logique du Contrat social excluait le système représentatif et allait dans le sens de la démocratie directe, vers laquelle de bons esprits, comme Pierre Rosanvallon, estiment que nous nous orientons aujourd'hui. Il est vrai. Mais les partis et les syndicats sont des relais auxquels le citoyen a recours par adhésion volontaire. A ce titre, ils ne sont pas aliénants.

Leur dysfonctionnement et le vrai problème à résoudre consiste dans une participation insuffisante, qui a instauré un déséquilibre en faveur des groupes les plus actifs, lesquels reposent, eux, sur une base communautaire.

Loin de revenir au modèle de la réciprocité, la démocratie directe replace sous la pression des intérêts les plus irrationnels des lois rendues inefficaces par le fait qu'elles sont multipliées par une demande sociale exponentielle et condamnées à l'impuissance dans la mesure où seuls quelques groupes s'y reconnaissent.
C'est ainsi que la loi se dévalorise. Réduite à une menue monnaie au cours variable selon les intérêts, les lieux et les moments, elle se traduit par une fraude et une désobéissance accrues, dont les mouvements activistes et les gens de robe font leur miel.

Comme l'écrit le grand juriste Jean Carbonnier, la loi "n'est plus la proclamation d'une règle générale et permanente ; c'est un procédé de gouvernement ou de gestion, une sorte de note de service à réitérer et à réadapter sans répit".

C'est ainsi, également, que, entraînée sans réflexion dans la fuite en avant de l'Etat providence, la loi se voit progressivement supplantée par la norme, qui encadre les comportements, en prévient les moindres risques, les moindres gênes, les moindres déplaisirs.

Or une autre clé de la philosophie classique de la liberté est la préférence pour la sanction, par rapport à la prévention. Si l'usage de cette dernière doit être limité aux situations dans lesquelles elle est absolument nécessaire, ce n'est pas par on ne sait quelle prédilection obscurantiste pour le risque et l'aventure.

L'individu n'est pas seulement responsabilisé par l'éducation scolaire. Il l'est aussi par ses apprentissages. Sa conscience est formée par l'expérience. Il faut, pour cette raison, peu de lois, qui doivent servir de repères stables, fixer une règle du jeu connue d'avance.

Les sociétés contemporaines ont pris le chemin inverse, celui de l'improvisation, de la création continuée.

Ainsi la logique de dépolitisation généralisée qui ressuscite les solidarités communautaires et les procédures archaïques de la démocratie directe mène-t-elle tout droit à l'arbitraire. Avec pour horizon la violence qui est la sanction inévitable du mépris pour la raison et de la peur du conflit.

Mardi 29 Juillet 2003
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