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On doit pouvoir rire de tout

Tribune de François Devoucoux du Buysson et Julien Landfried, membres fondateurs de l'Observatoire du communautarisme

L'affaire Dieudonné pose la question de savoir si des sketches décapants d'humoristes tels que Coluche ou Pierre Desproges pourraient encore être joués en un temps où la liberté d'expression est de plus en plus soumise aux susceptibilités communautaires.



Dessin de Franck Resplandy (droits réservés)
Dessin de Franck Resplandy (droits réservés)
Triste symbole que l'annulation du spectacle de Dieudonné à l'Olympia, quelques jours seulement après le cinquantenaire de cette salle mythique de music-hall. Pour la première fois en France, un humoriste se voit interdire par des mesures d'intimidation de groupuscules extrémistes et par la justice de se produire devant son public.

Que les bouffons, les amuseurs et les comiques se le tiennent pour dit : on ne peut pas rire de tout. Ou plutôt, on ne peut plus.

On reproche à Dieudonné un sketch mettant en scène un personnage de juif orthodoxe militariste invitant les jeunes de banlieue à rejoindre « l'axe américano-sioniste » au cri de « Israheil ! ». Nous invitons les censeurs que cette interprétation a fait bondir à relire les textes de scène des grands aînés de Dieudonné, et notamment ceux des regrettés Pierre Desproges et Coluche. A-t-on oublié un sketch fameux de Desproges intitulé On me dit que des juifs se sont glissés dans la salle ? interprété au théâtre Grévin en 1986 qui contenait notamment le passage suivant : « quand on dit que si les juifs allaient en si grand nombre à Auschwitz, c'est parce que c'était gratuit, je pouffe» (Rires). Adepte de l'antiphrase, Desproges avait aussi réservé un chapitre aux Israëliens dans Les étrangers sont nuls, un recueil de ses chroniques dans Charlie-Hebdo : « Les Israëliens sont appelés ainsi parce qu'ils sont juifs. C'est-à-dire qu'ils ont le nez crochu, les doigts crochus, les yeux crochus, et la banane pelée » (Rires). Coluche ne dédaignait pas d'emprunter le même procédé comique comme le montre cet extrait du sketch Le CRS arabe : « Pour moi, les Blancs, les Français, les Noirs, les Arabes, les Juifs… Hein ? Non. T'as raison, pas les Juifs ! Non, j'ai pas dit les Juifs et les Arabes dans le même panier, mais à part les Juifs, tous les autres sont égaux, ouais. » (Rires).

C'était drôle, oui. En un temps béni où l'on considérait l'ironie et le maniement du langage et du second degré comme un art porté à des sommets en France. Un temps où l'on faisait confiance à l'esprit critique du public et à la capacité d'analyse des gens. Un temps qui semble révolu.

On a l'habitude de dire que Pierre Desproges et Coluche sont partis trop tôt. Au vu de l'affaire Dieudonné, on serait plutôt tenté de penser qu'ils auraient aujourd'hui du mal à faire leur métier dans une France soumise à la tyrannie de ceux qui se proclament les représentants des victimes de toutes sortes. C'est du moins l'avis de l'imitateur Laurent Gerra qui déclarait récemment dans un quotidien (Le Parisien, 7 février 2004) : « Je suis persuadé qu'aujourd'hui, à cause de toutes ces associations, il serait impossible de monter une pièce comme La Cage aux Folles ». On pourrait poser la même question au sujet de films comme Rabbi Jacob, avec Louis de Funès, L'As des as, avec Jean-Paul Belmondo ou Banzaï avec Coluche…

Comme le montre une scène fameuse du film La guerre du feu, où l'un des héros préhistoriques suscite l'hilarité de ses semblables en recevant un caillou sur le tête, on rit souvent aux dépens de quelqu'un d'autre. Cette cruauté fondatrice du rire qui trouve un écho en chaque individu n'est acceptable que dans la mesure où elle ne connaît pas d'exclusive. Ainsi, ne pas pouvoir rire de tout équivaut rapidement à ne plus pouvoir rire de rien.

La seule limite qu'un comique doit s'imposer, c'est d'être drôle. Ce que l'on pourrait reprocher à Dieudonné, ce n'est ni le sujet ni le texte de son sketch, mais plutôt de ne pas avoir été drôle. Ca lui était déjà arrivé, comme à tous les comiques dont le temps ne retient que quelques fulgurances parmi des milliers de pages de texte. Dieudonné ne s'est pas grandi avec son interprétation hésitante et son propos alambiqué mais il n'est dans cette affaire que le petit personnage dérisoire -qui s'expose lui-même au ridicule lorsqu'il se prétend le porte-voix des « descendants d'esclaves »- d'un enjeu autrement plus important qui est celui de la liberté d'expression aujourd'hui menacée par la multiplication des interdits communautaires. Dans le cadre défini par la loi républicaine, qui protège les personnes de la diffamation et de toute atteinte à leur dignité, c'est au bout du compte au public de juger s'il fait toujours confiance à Dieudonné pour le faire rire en des temps où cette activité humaine est sans doute plus vitale que jamais.

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Lire la retranscription intégrale du sketch de Dieudonné dans l'émission de M.O. Fogiel le 1er décembre 2003 en format PDF

Dimanche 22 Février 2004
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