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Entretiens
Pierre Hillard : « La constitution européenne officialise le fait ethnique »Dans cet entretien exclusif accordé à l'Observatoire du communautarisme et à la Revue républicaine, Pierre Hillard, auteur de deux essais et de nombreux articles sur l'Europe des ethnies, met en garde contre l'« officialisation du fait ethnique » contenu dans le projet de traité constitutionnel européen.
La décomposition des nations Européennes : de l'union euro-atlantique à l'Etat mondial, Pierre Hillard, éditions Francois-Xavier De Guibert, 2005
Entretien réalisé en partenariat avec le site Revue républicaine
B[L’objet de votre premier ouvrage « Minorités et régionalismes dans l’Europe fédérale des régions » était la mise à nu des institutions et des réseaux promouvant les causes ethniques (régionalismes, langues régionales, identités, etc) en Europe. Pouvez-vous, pour le lecteur profane, résumer le sens de ces travaux ?]b B[Pierre Hillard :]b L’objectif de mon premier livre était de remonter à la source du phénomène identitaire en Europe. Dans une première partie, j’ai relaté l’aspect historique du concept ethnique germanique depuis le Moyen-Âge jusqu’à la Seconde guerre mondiale. Dans une deuxième partie, j’ai passé en revue les textes et les instituts européens promouvant la régionalisation, l’ethnicisation et l’abolition des frontières nationales. Au sujet des textes identitaires, on évoque la charte des langues régionales ou minoritaires et la convention-cadre sur la protection des minorités sans savoir qui est réellement à l’origine de leur élaboration. Certes, ces textes portent le label des instances européennes, mais c’est l’arbre qui cache la forêt. Mon travail a constitué à remonter à la source afin de savoir qui en étaient les auteurs véritables. Dans cette affaire, l’Allemagne a joué un rôle immense puisqu’elle a inspiré, façonné et insufflé un ensemble d’articles, de rapports et finalement les documents susmentionnés permettant la reconnaissance du phénomène identitaire. Ce soutien germanique est passé par divers canaux, soit par la voie d’un haut-fonctionnaire au ministère de l’Intérieur allemand, Rolf Gossmann, soit par divers organismes comme l’Union Fédéraliste des Communautés Ethnique Européennes (UFCE) ou encore l’ECMI (European Center for Minorities Issues). Ces documents ont été ratifiés et sont entrés en vigueur dans la plupart des pays de l’Union européenne. Seule la France, en raison de sa vision politique du citoyen, ne l’a pas fait. Mais la pression monte de partout pour pousser notre pays à abandonner son concept politique au profit du concept identitaire. B[Comment la question des minorités nationales s’articule-t-elle avec la géopolitique des grandes puissances ? Autrement dit, derrière les beaux discours portant sur la « préservation des identités », quels intérêts peut-on mettre en évidence ?]b B[P.H :]b On peut relever deux intérêts essentiels. Le premier, qui est vieux comme le monde, consiste à « diviser pour mieux régner ». En effet, en parcellisant l’Europe en fonction de critères ethniques, on éclate les Etats-nations. Les cartes que j’ai publiées, montrent que le bloc germanique ne connaît pas cette parcellisation à la différence des pays alentours. Berlin y trouverait un intérêt majeur. Cependant, il ne faut pas oublier que des populations extra-européennes se sont installées en Europe. Avec le facteur temps et dans le cadre des droits de l’homme, elles pourront revendiquer une reconnaissance linguistique, ethnique, religieuse voire territoriale en particulier dans des zones à fortes concentrations identitaires. Ce phénomène concernera tous les pays européens mais aussi l’Allemagne avec ses fortes communautés turques. Notre voisin d’outre-Rhin, ayant joué un rôle majeur dans le réveil identitaire en Europe, se verrait concerné au premier chef par ce problème. Cela sera l’arroseur arrosé. Le deuxième intérêt de la « préservation des identités » est d’ordre économique. En effet, le libre-échange globalisé que les Anglo-Saxons imposent fortement a plus de chance de se répandre si l’Europe est émiettée en groupes ethniques implantés sur des petites surfaces de territoires plutôt qu’organisée en Etats-nation plus robustes et solidement ancrés depuis des siècles. C’est le principe d’une bonne digestion. Pour bien digérer, il faut mâcher. Le principe est identique pour l’Europe. Les instances bruxelloises favorisent la « mastication » des Etats européens (par la régionalisation, par la promotion identitaire) pour ensuite mieux les digérer à la sauce mondialiste. B[Pourquoi la France est-elle particulièrement attaquée par les thuriféraires des « identités régionales » ? Que reprochent-ils exactement au modèle politique français ?]b B[P.H :]b Les thuriféraires des « identités régionales » reprochent au système jacobin d’avoir étouffé les variétés culturelles bretonne, flamande, occitane, etc au profit d’un homme unique, le citoyen français. On pourrait reprocher à la IIIè République un excès d’uniformisation des différentes composantes du peuple français, composantes mieux reconnues sous l’Ancien régime. Quand Louis XIV s’adressait aux Français, il disait « A mes peuples », et il avait raison. La construction politique de la France a été de rassembler des peuples sous un toit unique alors qu’ils n’étaient pas censés vivre ensemble. Par exemple, les Alsaciens sont portés vers le monde germanique alors que les Corses portent leur regard plus vers la Méditerranée et le monde italien. Le Sud de la France, langue d’oc, n’a pas grand chose à voir avec la France du Nord, langue d’oïl. Il existe une variété de peuplement qui oblige un gouvernement à reconnaître une diversité au même titre que chacun d’entre nous a une personnalité propre. Tout le problème consiste à ne pas tomber dans l’excès « tribal » version germanique. A titre d’exemple à imiter, je vous citerai la France de l’Ancien régime qui, selon la formule consacrée, « était hérissée de libertés ». Il n’empêche que l’autorité suprême de ces divers espaces de libertés culturelles restait le roi de France, c’est-à-dire l’autorité nationale. Il y aurait sûrement du bon à reprendre dans les méthodes de nos aïeux en les adaptant au XXIè siècle. B[Comment expliquez-vous que la France, peut-être avec d’autres Etats, n’ait pas été en mesure de contrecarrer l’emprise des desseins « germaniques » dans la rédaction des grands textes-cadres européens ?]b B[P.H :]b J’avoue que c’est pour moi un mystère. Le problème est que nous sommes dirigés par des politiciens pas par des politiques. B[Par le moyen des programmes de « Lutte contre les discriminations » comme Equal, l’Union européenne subventionne désormais massivement des organisations communautaires. L’association de lobbying de cadres homosexuels l’Autre Cercle vient ainsi de se voir attribué 400 000 euros de subventions. Après la promotion des « minorités nationales », l’Union européenne va-t-elle participer activement à celle des « communautés » ?]b B[P.H :]b Le système mondialiste qui régit l’Union européenne est logique. Toute communauté ethnique, religieuse, sexuelle, ou que sais-je encore, bénéficiera des largesses de Bruxelles. Tout ce qui peut abattre l’unité d’un peuple et de l’Etat qui le représente est bon à prendre.
Minorités et régionalismes dans l'Europe Fédérale des Régions : Enquête sur le plan allemand qui va bouleverser l'Europe, Pierre Hillard, éditions Francois-Xavier De Guibert, 2001
B[De nombreuses institutions disposant de financements importants diffusent les idées de défenses des « minorités nationales » qui vont directement contre le modèle républicain français : sur quelles institutions concurrentes – officielles ou discrètes – s’appuyer pour mettre en échec les projets de « tribalisation » de l’Europe ? La France, dans la défense de son modèle d’Etat-nation, a-t-elle aujourd’hui des alliés en Europe ?]b
B[P.H :]b Les instances de Bruxelles disposent de moyens financiers et médiatiques très largement supérieurs à ceux qui défendent le modèle républicain. La loi européenne primant de plus en plus sur la loi de l’Etat-nation moribond renforce encore plus cette prééminence européiste. Sans tomber dans un trop grand pessimisme, nous nous battons avec des « arcs et des flèches » alors qu’en face ils disposent d’armes de premier cri. Si le non l’emportait le 29 mai 2005, cela ne consisterait que la première étape pour extraire la France de cette « marmite du diable ». Le système restera toujours corrosif. Quant à bénéficier de l’appui d’alliés en Europe dans la défense de l’Etat-nation, je n’en trouve pas. B[Certains fédéralistes refusent la « Constitution » européenne au motif que la quasi-impossibilité de la réviser en raison de l’unanimité requise sonnerait le glas de l’Europe fédérale. Dans le même ordre d’idée, la « Constitution » européenne est-elle, selon vous, un pas de plus vers l’Europe ethnique ou bien au contraire une garantie contre son avènement ?]b B[P.H :]b La constitution européenne officialise le fait ethnique. L’article I-2 (les valeurs de l’Union) stipule clairement que le respect des droits de l’homme inclut les personnes appartenant à des minorités. L’article I-3 rappelle que la constitution « respecte la richesse de sa diversité culturelle et linguistique (…) ». Dans la charte des droits fondamentaux, les articles I-81 (non-discrimination) et I-82 (diversité culturelle, religieuse et linguistique) reconnaissent le phénomène identitaire sous toutes ses formes (ethnique, religieux, sexuel, etc.). Sachant que le droit européen prime sur le droit national (article I-6), toute communauté en désaccord avec l’autorité nationale pourra s’adresser à la cour de justice européenne. Cette dernière, véritable cour suprême fédérale, aura une compétence s’appliquant à l’ensemble des matières couvertes par la constitution. Ainsi, cette cour de justice aura une action supérieure aux cours constitutionnelles nationales et pourra donner raison aux plaignants ethniques. Les groupes ethniques sauront en profiter. Enfin, j’ajoute que le préambule de la partie I dit que : « Persuadés que les peuples d’Europe, tout en restant fiers de leur identité et de leur histoire nationale, sont résolus à dépasser leurs anciennes divisions et, unis d’une manière sans cesse plus étroite, à forger leur destin commun (…) ». Il faut rappeler que les groupes ethniques se désignent souvent sous le terme de « peuple » comme c’est le cas des associations indépendantistes membres des Verts/Alliance Libre Européenne. Ils pourront exiger des droits égaux aux autres peuples (français, espagnols, italiens, etc.). Bref, les revendications iront en s’accroissant. B[Y a-t-il aujourd’hui, avec ou sans la « Constitution » européenne, un risque réel d’affranchissement des frontières étatiques ?]b B[P.H :]b Oui. Il faut rappeler le rôle capital de l’Association des Régions Frontalières Européennes (l’ARFE, institut germano-européen) dont la mission est de transformer les frontières nationales en frontières administratives. A partir du moment où les frontières étatiques sautent, il existe des possibilités de regroupement de régions transnationales pour des raisons économiques et/ou ethniques. Ceci explique que la Commission européenne ait produit des cartes proposant la création de grands blocs économiques régionaux où les Etats ont complètement disparu. Cependant, si la constitution européenne est ratifiée, elle ne fera qu’accélérer le processus. Les articles I-3 (les objectifs de l’Union), III-130 (titre III : politique et action interne) et III-246 (section 8 : réseaux transeuropéens) évoquent la volonté d’aboutir à une Europe « sans frontières intérieures ». Cet idéal européiste est grandement favorisé grâce au travail de l’ARFE. Bien entendu, si le oui l’emporte le 29 mai, un coup d’accélérateur sera donné au dépens de l’intégrité des Etats-nations et pour le plus grand profit du mondialisme. B[Vous donnez fréquemment des conférences pour présenter votre ouvrage. Quel écho rencontrez-vous ? Dans quelle mesure croyez-vous la société française consciente de l’enjeu ? Et ses élites ?]b B[P.H :]b Je peux distinguer de deux types de public. Le premier est celui acquis à la cause nationale et qui cherche à s’informer au maximum pour combattre l’européisme/mondialisme. Compte tenu que mes affirmations s’appuient toujours sur des preuves et que je montre aussi des cartes réalisées par les instances européistes, j’emporte largement l’adhésion des personnes présentes. En revanche, quand je m’adresse à un public nourri et drogué par la presse officielle, l’entreprise se révèle ardue et parfois houleuse. Ce que je raconte paraît impensable même avec des preuves. Quelques fois, j’ai la bonne surprise de voir un petit groupe venir me remercier car ils se rendent compte qu’ils ont eu connaissance de preuves dont ils ignoraient l’existence. Mais « Dieu » que c’est dur ! Quant aux élites, c’est le silence complet à l’exception de Jean-Pierre Chevènement et de Philippe de Villiers qui ont approuvé ce que je racontais. J’aimerais seulement que ces deux politiques osent en parler dans les médias même en ne disant pas tout. Les Français ne se doutant pas de l’existence de ces documents explosifs, ils pourraient se braquer et refuser d’y croire. Là aussi, il faut agir avec une certaine prudence. B[L’Union Fédéraliste des Communautés Ethniques Européennes (UFCE), dont vous rappelez qu’elle est très largement activée par l’Allemagne et qu’elle soutient de nombreux mouvements autonomistes dans plusieurs pays européens, a-t-elle également des points d’entrée au Parlement européen et à la Commission ?]b B[P.H :]b L’UFCE entretient des liens directs avec des députés européens comme Rudolf Bindig, Lluis Maria de Puig, Klaus Hänsch (ancien président du parlement européen) ou encore Michl Ebner (membre du parti populaire européen, PPE) qui, lors du congrès de l’UFCE en 2003, prônait le principe de la « citoyenneté régionale ». Il faut ajouter aussi que l’UFCE comme l’ECMI font partie du Conseil de l’Europe et travaillent en liaison avec l’institut américain, le PER (Project on Ethnics Relations qui, chose incroyable, est également membre du Conseil de l’Europe et est soutenu entre autres par le Département d’Etat). Bref, ces instituts sont au cœur du pouvoir tandis que les défenseurs de la nation ne s’y trouvent pas.
Voir le projet de traité constitutionnel pour l'Europe en format PDF
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(*)Pierre Hillard a fait des études d'histoire, de sciences politiques et d'études stratégiques. Il enseigne l'histoire-géographie. Il a signé des articles dans les médias suivants : Le Figaro, Géostratégiques, Conflits Actuels, Intelligence et Sécurité, Balkans-Infos. Il est l'auteur de : -La décomposition des nations Européennes : de l'union euro-atlantique à l'Etat mondial, Pierre Hillard, éditions Francois-Xavier De Guibert, 2005 -Minorités et régionalismes dans l'Europe Fédérale des Régions : Enquête sur le plan allemand qui va bouleverser l'Europe, Pierre Hillard, éditions Francois-Xavier De Guibert, 2001 : Acheter en ligne Voir aussi sur le site de l'Observatoire du communautarisme : -Le feu identitaire dévore l'Europe, Pierre Hillard -La toile d’araignée identitaire en Europe, Pierre Hillard -la postface d'Edouard Husson à Minorités et régionalismes dans l'Europe Fédérale des Régions : Enquête sur le plan allemand qui va bouleverser l'Europe, Pierre Hillard, éditions Francois-Xavier De Guibert, 2001. Voir aussi : -"L’Union européenne, les États et les régions dans le contexte de la mondialisation", France culture, émission du 18 mars 2005 (invité : Pierre Hillard) : écouter en ligne -Le réseau politique transatlantique, étude de Pierre Hillard, 2005 : lire en ligne en format PDF Voir le dossier du centre de ressources de l'Observatoire du communautarisme Minorités et régionalismes en Europe qui comprend notamment les textes intégraux de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires et la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales. Samedi 16 Avril 2005
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