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Tribunes

Quand l'économisme ouvre son lit au tribalisme

Par Véronique Hervouët, psychanalyste

Véronique Hervouët est l'auteur de L'enjeu symbolique ,Islam, christianisme, modernité, Interprétation psychanalytique des fondements religieux et idéologiques et de leurs conflits, paru aux éditions L'Harmattan.



Quand l'économisme ouvre son lit au tribalisme
Certes, il est plus prudent et constructif de considérer la relation difficile entre Occident et Moyen-Orient comme une "lutte contre l'obscurantisme" plutôt qu'en termes de "choc des civilisations". D'autant que c'est assez ajusté, quant à l'obscurantisme.

Mais n'y a t-il qu'un obscurantisme comme il n'y aurait qu'un fondamentalisme ?

Que penser en effet du fondamentalisme, non moins obscur, dont témoigne l'économisme en voie de totalitarisme et de la frénésie de consommation sur laquelle il prospère ?

Il nous faut pointer au préalable ce glissement occulte, mais aux incidences si perceptibles, intervenu au cours de ces quarante dernières années, qui nous a fait transiter d'une société régulée par l'Interdit judéo-chrétien à une société régie par l'Impératif de jouissance, édicté par la société marchande et financière. Ce qui nous permet de poser cette question : qu'est-il advenu de la démocratie occidentale sous l'emprise de cet impératif ? Car pour valoriser le modèle démocratique et le rendre désirable à de potentiels adeptes, encore faudrait-il que ce modèle soit toujours valide, efficient, ici même.

Comme vous le savez, on ne voit guère que la paille dans l'oeil du voisin... Quand bien même, de part et d'autre, il y aurait une poutre. La poutre moyen-orientale, c'est son obscurantisme théocratique et son attachement profond à ses traditions sexistes. La poutre occidentale, c'est l'effondrement de la démocratie représentative sous les coups de boutoir de l'économisme et de la financiarisation, leur mondialisation, la déshumanisation qu'ils instaurent en lieu et place en faisant du facteur humain une marchandise et un vecteur d'ajustement économique. La résultante : l'effacement de l'Etat-nation, l'affaiblissement institutionnel qui s'en déduit, notamment de toutes les instances représentatives de l'autorité (éducation, enseignement, police, justice). La réduction du politique à un jeu de stratégies électorales dépourvu d'enjeux autre que celui de carrières individuelles. Les pouvoirs étant en réalité détenus par des technocrates non élus exerçant leur autorité à un niveau supranational.

Moins représentatifs des peuples qui les ont élus que d'intérêts privés, industriels et financiers, qui les soutiennent, les dévots de l'économisme en charge des institutions croient s'en tirer à bon compte par un marché de dupes : ayant pour visée d'instaurer une liberté sans limites dans le champ économique (qui implique le sacrifice des systèmes de solidarité et de protection sociale), ils cèdent à toutes les revendications libertaires, identitaires, communautaristes qui coûtent moins cher que les revendications économiques... Une vue à court terme qui se paye au prix fort : le sacrifice de la cohésion sociale sur laquelle se fonde la paix civile.

Ces forfaiture et escroquerie politiques se soutiennent d'un subterfuge dialectique qui consiste à jouer du concept de liberté comme d'une monnaie unique, quand il se négocie en fait sur des modes fort différents. Les acteurs du néolibéralisme, constitués en aristocraties, se gratifient en effet de façon tangible dans « l'avoir » : la captation du profit. Tandis que les citoyens, considérés comme autant d'atomes indifférenciés d'une masse vouée à se soumettre, sont dupés par l'encouragement institutionnel des revendications de « l'être » que sont les multiples quêtes identitaires (1).

Ces quêtes identitaires résultent de l'effondrement du lien social dû principalement à deux conjonctions néfastes : la médiatisation et la massification. La croissante disparité des mœurs et l'abandon de l'intérêt général par les pouvoirs publics. Quêtes obscures de « dignité » dans le champ illusoire de «l' être », par nature impossibles à satisfaire, ces revendications identitaires ouvrent à d'irréductibles frustrations. Légitimées par voie institutionnelle, ces revendications se substituent aux luttes socio-économiques (qui caractérisaient les tensions entre dominants et dominés dans le champ social occidental) et y font ressurgir en lieu et place les archaïsmes sexuels et tribaux, vecteurs des plus graves conflits sociaux et de l'apathie économique qui ont cours dans les sociétés traditionnelles.

C'est ainsi que dans le champ occidental, qui fut celui de la démocratie et du succès économique, la misère et le ravalement le plus général des compétences et des mœurs font retour. Faut-il se surprendre que le cortège des violences qui accompagne usuellement telles configurations sociales et politiques vienne s'installer ici sur le devant de la scène ?

Il fut un temps où la société occidentale, par son succès économique et social (sur lequel put se développer une marge appréciable de liberté individuelle), avait suscité un questionnement constructif au Moyen-Orient. Comme ce fut le cas dans la Tunisie de Bourguiba, et bien avant elle, dans la Turquie de Kemal. Or, ce que l'on peut remarquer aujourd'hui, c'est que le fondamentalisme prospère au Moyen-Orient à mesure que s'affirme l'effondrement de la démocratie occidentale, et notamment le ravalement de ses moeurs. Et comment s'en étonner ? Le Moyen-Orient fut toujours si récalcitrant à amender ses traditions que les seuls régimes laïques moyen-orientaux – la laïcité turque, et le régime laïque baassiste irakien – n'ont tenu que sous le joug d'une dictature militaire ou d'une féroce autocratie. Et ceci malgré un siècle d'essor du modèle occidental. Alors pensez à quel point la séduction du modèle occidental en a pris un coup depuis qu'il chemine si ostensiblement vers la déchéance (économique, sociale, démographique, éthique)... Force est de constater que ce qui fut le « modèle occidental » est devenu un contre-modèle depuis qu'il est pris en otage par des "gouvernances" qui, pour ne voir pas plus loin que le contenu de leurs poches, se font les fossoyeurs de la civilisation et des peuples occidentaux.

Comme il n'y a pas de meilleur enseignement que celui qui procède par l'exemple, ne conviendrait-il pas d'urgence de faire le ménage ici même, avant que de prétendre à le faire chez les autres ?


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(1) Cette stratégie s'inscrit dans la politique européenne dite de «défense des minorités » qui consiste à encourager les revendications identitaires (linguistiques, sexuelles, ethniques, religieuses, régionales, etc), à attiser leur dimension conflictuelle en accréditant leurs discours victimaires et en les mettant en concurrence au sein de dispositifs institutionnels « anti-discriminatoires » spécifiquement conçus pour accueillir et gérer ces conflits. Ainsi procèdent la Halde (Haute Autorité de Lutte contre les Discrimination et pour l’Egalité), institution chargée de la « lutte anti discrimination » et son relai européen Equal, par lequel l’Union européenne subventionne désormais massivement des organisations communautaires. Cette méthode du pompier pyromane, mise au service d’une stratégie impériale notoire (diviser pour régner) a pour fonction de dissoudre la citoyenneté, les solidarités politiques et sociales qui s’y attachent, en fragmentant le corps social en communautés consuméristes et lobbies concurrents.



Voir aussi : tribalisme, économisme
Dimanche 15 Mars 2009
Véronique Hervouët
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