Sur la question de la formation des Imams, le gouvernement a donné le sentiment de ne pas faire confiance au CFCM ? Comment interprétez-vous cela ?
Hakim El Ghissassi : Je ne dirais pas exactement cela. En vérité, les grandes fédérations, en particulier l'UOIF et la Mosquée de Paris, disposent chacune d'un institut de formation des Imams, et, jalousement, ne veulent pas voir cette fonction essentielle leur échapper. Mais ce qui manque réellement, c'est une claire volonté des pouvoirs publics de faire avancer ce dossier.
En ce qui concerne la formation des cadres religieux (les imams, mais aussi les gestionnaires de lieux de culte musulman qu'on oublie trop souvent) aux lois entourant l'exercice du culte (en particulier la loi de 1905), elle pourrait très bien être réalisée dans le cadre de l'Etat, avec le soutien du Fasild (fonds d'aide et de soutien pour l'intégration et la lutte contre les discriminations) par exemple, sans remettre en cause la neutralité de l'Etat.
Ensuite la pensée musulmane est déjà enseignée dans de nombreuses universités : pourquoi ne pas poursuivre ce qui marche déjà ?
Enfin la formation de terrain concernant l'animation d'un lieu de culte pourrait être réalisée de manière bien plus souple, au plus près des besoins des croyants, par les organisations existantes.
Outre le fait que les institutions musulmanes veulent garder la main sur ces formations car elles sont sources de financement, l'Université est aussi décriée par certains prédicateurs, car constituée d'une majorité de « non-croyants »…
La nouvelle vision des imams doit dépasser celle de simples lecteurs du Coran, pour laisser la place à des responsables cultivés, francophones et maîtrisant la culture musulmane.
Comment le CFCM perçoit-il les attentes de la société française vis-à-vis des Français de confession musulmane ? N'a-t-il pas manqué de sens politique en prenant parti sur la loi concernant le port des signes religieux à l'école ?
Hakim El Ghissassi : Le rôle du CFCM devrait être principalement un rôle de régulation. Il n'a de toute façon aucune capacité juridique à défendre les jeunes filles voilées puisqu'il n'a pas 5 années d'existence derrière lui. Les dossiers prioritaires auxquels il devrait s'atteler sont ceux de la formation religieuse, de la mise en place d'aumôniers musulmans dans les prisons et surtout de l'amélioration de l'image de l'Islam et du monde musulman en France.
La loi sur le port des signes religieux a été votée ; elle doit être respectée. Le CFCM devrait porter une parole d'apaisement et dire aux jeunes filles refusant d'ôter leur voile que leur priorité doit être de poursuivre leurs études dans de bonnes conditions, pour leur avenir.
Le choix d'un soutien démesuré des cas difficiles ne ferait que crisper davantage la société française et fera perdre un temps précieux aux jeunes filles impliquées. De toute façon, le CFCM ou les associations musulmanes ne peuvent aider les jeunes filles en rupture car ils ne sont pas en mesure d'organiser leur soutien scolaire à un bon niveau d'enseignement. Dire le contraire, c'est promettre une chose qu'ils ne pourront assurer.
La décision de la Cour Européenne des Droits de l'Homme qui a donné raison à l'Etat turc dans son refus du voile à l'Université devrait faire réflechir les associations musulmanes avant de croiser le fer et d'appeler à la résistance. Les associations musulmanes ont le devoir religieux de faire de la pédagogie envers les filles qui désirent coûte que coûte porter le foulard à l'école.
Que pensez-vous de l'initiative de l'UOIF qui déclare soutenir les filles voilées dans sa « lettre aux musulmans de France » ? Et du texte de Thomas Abdallah Milcent (« Rentrée 2004, mode d'emploi ») ?
Hakim El Ghissassi : Le texte de l'UOIF s'inscrit dans une volonté conquérante, alors que ce n'est pas à elle de parler au nom des musulmans de France. En crispant un peu plus la situation, l'UOIF demande aux jeunes filles et jeunes femmes de porter un poids considérable qui n'est absolument pas demandé aux garçons… L'UOIF a pourtant mieux à faire en participant activement aux chantiers prioritaires du CFCM définis plus haut.
Les déclarations de Thomas Milcent auront sans doute peu d'impact. S'il défend les filles voilées de manière radicale, sa présence au sein de la communauté musulmane demeure faible.
La sérénité de la rentrée scolaire dépendra beaucoup de sa médiatisation, qui risque d'entraîner une crispation. La loi, si elle est appliquée de manière sereine et sage, pourrait apaiser la situation.
Comment se manifestent les ambitions et les intérêts personnels (y compris commerciaux) dans le cas du CFCM ?
Hakim El Ghissassi : Certains membres du CFCM sont là par intérêt personnel, pour les juteux marchés de la viande halal ou du pèlerinage. La recherche de crédibilité, de notabilité ou d'un intérêt politique peut également être présente. Cependant ce n'est pas le cas de tout le monde : il y a de nombreuses personnes qui veulent oeuvrer pour l'intérêt de l'islam et de la société, en dehors de toute démagogie et idéologie. Le fidèle qui fréquente sa mosquée est le grand absent des membres de CFCM. Pour autant, le CFCM commence à soigner son image : ainsi la commission halal a exclu Taif Abdelatif qui utilisait le « label CFCM » pour ses propres intérêts commerciaux.
Le CFCM est-il tenté d'adopter un discours victimaire ou souhaite-t-il au contraire déconstruire les clichés sur les musulmans en France ?
Hakim El Ghissassi : Le discours du CFCM reste cantonné dans celui de la victimisation. Ainsi, après la profanation d'un carré musulman à Strasbourg le 13 juin 2004, le CFCM a publié un communiqué de presse dont l'axe principal était la lutte contre l' « islamophobie », avec la création annoncée d'un
« Observatoire national de l'islamophobie qui s'appuiera sur des cellules de veille au niveau des 25 Conseils Régionaux du Culte Musulman ». Aucun mot pour les familles meurtries, aucune parole de compassion. Le CFCM semble tomber dans le piège de la concurrence victimaire avec le CRIF (Conseil représentatif des Institutions Juives de France).
Quel est l'attitude des élus vis-à-vis du CFCM ? Des médias ?
Hakim El Ghissassi : Les médias français, en dépit de certains dérapages, ont amélioré leur connaissance du monde musulman. Cependant ils restent parfois prisonniers d'un schéma enfermant les musulmans dans de pures questions religieuses, en dehors des questions économiques, sociales ou politiques qui structurent la société. Les « bonnes pratiques » sont peu valorisées : ainsi Chouaib Choukri, aumônier musulman en Alsace, vient-il d'être décoré par le Ministère de la Justice pour son action bénévole menée depuis près de 20 ans. Nombreux sont les cas tels que celui-ci de personnes discrètes, jamais médiatisées et ne le souhaitant pas de toute façon, qui effectuent un travail extraordinaire dans le silence et de manière complètement bénévole, après leur travail.
Les élus font un grand effort pour améliorer les pratiques locales du culte musulman, mais se heurtent encore à la question du financement des locaux. Des dispositifs souples existent pourtant comme celui du bail emphytéotique qu'a utilisé la mairie de Bobigny pour mettre à disposition des musulmans un local pour leur culte.
A court-terme, comment peut évoluer le CFCM ?
Hakim El Ghissassi : Les tensions entre organisations demeurent fortes. La Mosquée de Paris menace de quitter le CFCM si ses statuts ne sont pas réformés, en raison de l'hégémonie de l'UOIF. Celle-ci entame d'ailleurs à la rentrée une réflexion sur sa « restructuration ». Les mosquées affiliées à la FNMF, qui projettent elles de créer une fondation des Habous qui recueillerait les dons pour construire des lieux de culte et subvenir au charges des lieux qui adhèrerons, se posent la question de la crédibilité et de la confiance dans les responsables actuels de la FNMF.
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Voir aussi la monographie du CFCM sur le site portail-religion.com
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Voir les statuts du CFCM; et
les statuts des CRCM sur sezame.info;
Voir aussi «Il y a une institutionnalisation des différents cultes», Hakim Ghissassi, chat sur
liberation.fr, 19/05/2004