Observatoire du communautarisme | Informations sur la laïcité, les discriminations et le racisme

Observatoire indépendant d'information et de réflexion sur le communautarisme, la laïcité, les discriminations et le racisme


Abonnement à la lettre d'information
 




Recherche
Site Google






Home  >  Réflexion  >  Entretiens


AccueilAccueil    Envoyer à un amiEnvoyer à un ami    Version imprimableVersion imprimable    Augmenter la taille du texteAugmenter la taille du texte    Diminuer la taille du texteDiminuer la taille du texte

Entretiens

René Andrau : « les tentatives de définition des droits culturels au sens de droits d'une culture impliquent une limitation des droits de l'individu »

Co-auteur avec Antoine Sfeir de Liberté, égalité, Islam. La République face au communautarisme (Tallandier, 2005), René Andrau revient dans cet entretien exclusif à l'Observatoire du communautarisme sur ses travaux sur les « droits des groupes » et les « droits culturels ».



Liberté, égalité, Islam. La République face au communautarisme, René Andrau et Antoine Sfeir, Tallandier, 2005
Liberté, égalité, Islam. La République face au communautarisme, René Andrau et Antoine Sfeir, Tallandier, 2005
Observatoire du communautarisme : Dans « Liberté, Egalité, Islam », sous titré « La République face au communautarisme », vous avez fait le choix explicite de ne vous pencher que sur le communautarisme musulman. Pourquoi ce parti pris ?
René Andrau : La matière est immense : le communautarisme concerne non seulement les trois religions du Livre, mais il prend aussi la forme du communautarisme ethnique et du communautarisme linguistique. Nous avons choisi le communautarisme religieux parce qu'il est aujourd'hui le plus actif et le plus médiatisé, et entre ses différentes formes, le communautarisme musulman parce qu'il joue le rôle d'avant-garde dans la remise en question de la distinction républicaine entre sphère publique et sphère privée. Lors par exemple des affaires dites du voile islamique, les revendications de l'inscription de l'appartenance religieuse dans la sphère publique ont trouvé le soutien de l'église catholique et d'organisations juives.

OC : Quelle est, selon vous, la spécificité du communautarisme musulman ? Comment le replaceriez-vous dans ce phénomène plus large qu'on appelle « communautarisme » et, au préalable, quelle définition donneriez-vous à ce terme ?
RA : Le communautarisme, c'est la revendication de droits spécifiques pour une communauté religieuse, ethnique ou linguistique. Pour ce qui est de la France, ce qui caractérise le communautarisme musulman c'est qu'il revendique ce que revendiquait par exemple Pie X lors de la séparation des églises et de l'Etat : la supériorité de la loi de Dieu sur la loi des hommes (thème repris par Benoît XVI lors du dernier Synode). Cette revendication ne s'effectuait pas au nom des Droits de l'homme, mais au nom des droits de Dieu. Ce qui est spécifique au communautarisme musulman, c'est qu'il allie les deux types de revendication, trouvant ainsi des alliés dans certaines grandes organisations françaises qui font des droits de l'individu un absolu que ne sauraient délimiter ni les droits du citoyen, ni les droits de la nation, ni les droits de l'Etat (cf. Blandine Kriegel, Philosophie de la République).

OC : Croyez-vous qu'il y a une responsabilité de l'Etat, des élus et/ou des médias dans l'exacerbation des revendications communautaristes ?
RA : Ce qui a favorisé les différentes formes de communautarisme, c'est avant tout l'abandon du progrès comme fondement de l'action politique. Ce n'est pas par hasard que la montée des communautarismes accompagne la montée du libéralisme anglo-saxon pour qui « there is not such a thing as society » (M.Thatcher) : il n'y a pas de société, donc pas d'obligation de mener une politique sociale, la charité suffit. Et s'il n'y a pas de société, quelle autre alternative que le retour à la communauté qui offre ses « valeurs » à une jeunesse placée devant un no future sans grand espoir d'appel ?

OC : Vos travaux, René Andrau, portent depuis quelques années sur la notion de « droits culturels » revendiqués, toujours plus activement, par des groupes organisés sur des bases ethniques ou religieuses (cf. vos ouvrages « Les Féodalités reviennent » ou encore « La Dérive multiculturaliste »). Pourriez-vous expliciter ce terme ?
RA : Les droits culturels entendus comme droits à la culture sont des droits de l'homme fondamentaux : pas d'humanisation sans culture. Mais lorsqu'on entend par là droits d'une culture, ils deviennent facteur d'aliénation pour l'individu obligé d'intégrer les normes dites culturelles du groupe, même si elles sont les normes d'un autre temps et d'une autre société. Ce genre de positionnement politique ne pousse d'ailleurs pas très loin la réflexion sur le contenu de cette culture qui devrait imposer ses valeurs au groupe : si des valeurs culturelles spécifiques ne sont pas universalisables ou sont opposables aux valeurs universelles telles que définies dans les grandes Déclarations des droits, en quoi sont-elles des valeurs ? Et au nom de quoi des pratiques devraient-elles se muer en droit particulier indépendamment de leur contenu ?
Exemplaire est de ce point de vue la prudence de Charles Taylor, un des pères du multiculturalisme. Notre livre montre que toutes les tentatives de définition des droits culturels au sens de droits d'une culture impliquent une limitation des droits de l'individu : or la construction de la personnalité ne peut se faire que dans la liberté.

OC : Tandis qu'en Allemagne, aux Pays-Bas ou au Royaume-Uni, on commence sérieusement à envisager la remise en cause du modèle multiculturaliste, il semble qu'en France, au contraire, beaucoup soient tentés par le communautarisme comme solution à la crise du « vivre-ensemble ». Pensez-vous qu'il soit possible d'agrémenter le modèle républicain d'une dose de communautarisme, de manière à ce que chacun retrouve le souci du bien commun ?
RA : Le concept de bien commun est éminemment politique aujourd'hui, même si le concept remonte à Thomas d'Aquin. Il n'y a pas de bien commun pour des communautés séparées, condamnées au modèle que Michael Walzer appelait le multiculturalisme pot-au-feu, chaque communauté luttant pour la meilleure part. La liberté de conscience et d'opinion, la liberté de pratiquer un culte ou de n'en pratiquer aucun, la liberté d'abandonner une religion ou d'en changer, la liberté d'association ont évidemment un caractère culturel. Mais elles sont des libertés civiles garanties par la loi, liberté accordée à l'individu, et non à un groupe. Le vivre-ensemble suppose que les valeurs communes partagées, qui, elles, sont universelles, surplombent les valeurs particulières des groupes librement constitués conformément à la loi commune.

OC : Faites-vous le constat de la recrudescence d'un phénomène que l'on pourrait qualifier de « concurrence victimaire » entre communautés, notamment en ce qui concerne les enjeux de la mémoire ? Quelle serait la meilleure manière de désamorcer ce problème ?
RA : La victimisation et la judiciarisation des revendications sociales, phénomène américain à l'origine, gagnent la France à la faveur de l'affaiblissement des grands protecteurs collectifs, de nature syndicale ou politique, et de la perte de pouvoir consentie par l'Etat-Nation qui n'est plus guère perçu comme un recours. Pour ce qui est des enjeux de mémoire, l'ouverture des archives et des débats d'historiens vaudraient mieux que la décision hâtive de parlementaires qui n'ont pas été élus pour leur « compétence » en matière d'Histoire, et dont certains n'en ont manifestement aucune. Cela vaut pour toute l'histoire du XX° siècle.

OC : Quel regard portez-vous sur le débat relatif à la discrimination positive ?
RA : Le discours de la discrimination positive fait l'économie des aspects économiques et sociaux des problèmes rencontrés par les enfants d'immigrés et propose des solutions individuelles que les médias de la société du spectacle se chargeront de mettre en exergue. C'est un discours qui veut faire la pèche à certains électeurs en soulignant leur marquage identitaire et en enfermant les bénéficiaires de ces mesures dans ce marquage. Dans la logique du très réactionnaire Joseph de Maistre, ce n'est plus à des hommes libres, des citoyens porteurs de droits égaux, mais à des Arabes, à des Noirs qu'on s'adresse, et qui seront désormais essentiellement perçus comme tels et non comme des hommes et des citoyens de plein droit : on est bien loin de l'égalité républicaine…
L'échec de cette politique aux USA mériterait d'être médité. Mais on peut s'interroger sur la culture politique de certains de nos élus.
Il y a cependant un vrai problème de racisme en France, objet de discours plus que de mesures concrètes, quelques actions-spectacles mises à part.

----------------------------------------
Liberté, égalité, Islam. La République face au communautarisme, René Andrau et Antoine Sfeir, Tallandier, 2005


Mercredi 12 Octobre 2005
Lu 6900 fois

Articles | Ouvrages | Entretiens | Références | Tribunes


Dans ce dossier

Sauver la laïcité - 21/02/2008


Sarkozy reçu par le CRIF: faut-il encourager le communautarisme ?

Laïcité : les cinq fautes du président de la République

Catherine Kintzler: «la laïcité engage un modèle politique fondé sur un paradoxe : c'est la supposition de la suspension du lien communautaire qui rend possible la formation du lien politique»

La laïcité face au communautarisme et à l’ultra-laïcisme

Dominique Schnapper: «Jouer collectif est condition de liberté»

Julien Landfried, directeur de l'Observatoire, débat de son essai Contre le communautarisme (Armand Colin) face à Roger Cukierman (CRIF) et Patrick Lozès (CRAN) sur France 24

La laïcité à l'hôpital menacée par des députés !

L’école face à l’obscurantisme religieux - 20 personnalités commentent un rapport choc de l’Éducation nationale

Le Haut conseil à l'intégration a rendu un projet de charte de la laïcité dans les services publics

Une bourgade de banlieue parisienne soumise à la loi judaïque


L'erreur de Benoît XVI

Un Mémento du républicain pour «réaffirmer les principes», «résister aux attaques» et «répondre à la crise»

La CNIL refuse d’autoriser un sondage d’opinion effectué à partir de patronymes supposés juifs

Gérard Delfau face à la commission Machelon sur « Les relations entre l'État et les cultes »: « le droit est sollicité pour servir un combat douteux »

La République au défi de l’ethnicité

Culture, cultures, et laïcité

Le communautarisme ou l'oubli du monde commun

Application de la loi du 15 mars 2004 sur les ports des signes religieux ostensibles dans les établissements d'enseignement publics

Pour en finir avec le communautarisme

La laïcité, principe universel

Communautarisme, pluralisme et idée républicaine

Le concept de communauté et sa relation avec le communautarisme

Entretien de Julien Landfried avec Témoignage chrétien : « Une inflation de revendications »

René Andrau :  « les tentatives de définition des droits culturels au sens de droits d’une culture impliquent une limitation des droits de l’individu »

La philosophie française et la laïcité

La laicité ne doit pas privilégier une religion au dépend des autres

Circulaire du 2 février 2005 relative à la laïcité dans les établissements de santé

La République enlisée. Pluralisme, communautarisme et citoyenneté

L'universel républicain revisité

La communauté des citoyens, utopie créatrice

Laïcité : le dossier de l'Observatoire du communautarisme

Communautarisme : le dossier de l'Observatoire du communautarisme

Principes fondateurs et définition de la laïcité

Communautarisme mode d'emploi

Ce qui menace vraiment la République

Multiculturalisme et communautarisme devant les principes républicains

Oser réaffirmer la laïcité

Loi du 15 mars 2004 encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics

Laïcité et égalité, leviers de l’émancipation

Laïcité et communautarisme, le malentendu

Aux origines des controverses sur la laïcité

À propos de la rhétorique communautariste

Le juste et le bien

Le juste et le bien - 04/08/2003


Communautarisme : essai de définition

Vous avez dit «communautarisme» ?