Observatoire du communautarisme : Dans « Liberté, Egalité, Islam », sous titré « La République face au communautarisme », vous avez fait le choix explicite de ne vous pencher que sur le communautarisme musulman. Pourquoi ce parti pris ?
René Andrau : La matière est immense : le communautarisme concerne non seulement les trois religions du Livre, mais il prend aussi la forme du communautarisme ethnique et du communautarisme linguistique. Nous avons choisi le communautarisme religieux parce qu'il est aujourd'hui le plus actif et le plus médiatisé, et entre ses différentes formes, le communautarisme musulman parce qu'il joue le rôle d'avant-garde dans la remise en question de la distinction républicaine entre sphère publique et sphère privée. Lors par exemple des affaires dites du voile islamique, les revendications de l'inscription de l'appartenance religieuse dans la sphère publique ont trouvé le soutien de l'église catholique et d'organisations juives.
OC : Quelle est, selon vous, la spécificité du communautarisme musulman ? Comment le replaceriez-vous dans ce phénomène plus large qu'on appelle « communautarisme » et, au préalable, quelle définition donneriez-vous à ce terme ?
RA : Le communautarisme, c'est la revendication de droits spécifiques pour une communauté religieuse, ethnique ou linguistique. Pour ce qui est de la France, ce qui caractérise le communautarisme musulman c'est qu'il revendique ce que revendiquait par exemple Pie X lors de la séparation des églises et de l'Etat : la supériorité de la loi de Dieu sur la loi des hommes (thème repris par Benoît XVI lors du dernier Synode). Cette revendication ne s'effectuait pas au nom des Droits de l'homme, mais au nom des droits de Dieu. Ce qui est spécifique au communautarisme musulman, c'est qu'il allie les deux types de revendication, trouvant ainsi des alliés dans certaines grandes organisations françaises qui font des droits de l'individu un absolu que ne sauraient délimiter ni les droits du citoyen, ni les droits de la nation, ni les droits de l'Etat (cf. Blandine Kriegel,
Philosophie de la République).
OC : Croyez-vous qu'il y a une responsabilité de l'Etat, des élus et/ou des médias dans l'exacerbation des revendications communautaristes ?
RA : Ce qui a favorisé les différentes formes de communautarisme, c'est avant tout l'abandon du progrès comme fondement de l'action politique. Ce n'est pas par hasard que la montée des communautarismes accompagne la montée du libéralisme anglo-saxon pour qui
« there is not such a thing as society » (M.Thatcher) : il n'y a pas de société, donc pas d'obligation de mener une politique sociale, la charité suffit. Et s'il n'y a pas de société, quelle autre alternative que le retour à la communauté qui offre ses « valeurs » à une jeunesse placée devant un
no future sans grand espoir d'appel ?
OC : Vos travaux, René Andrau, portent depuis quelques années sur la notion de « droits culturels » revendiqués, toujours plus activement, par des groupes organisés sur des bases ethniques ou religieuses (cf. vos ouvrages « Les Féodalités reviennent » ou encore « La Dérive multiculturaliste »). Pourriez-vous expliciter ce terme ?
RA : Les droits culturels entendus comme droits à la culture sont des droits de l'homme fondamentaux : pas d'humanisation sans culture. Mais lorsqu'on entend par là droits
d'une culture, ils deviennent facteur d'aliénation pour l'individu obligé d'intégrer les normes dites
culturelles du groupe, même si elles sont les normes d'un autre temps et d'une autre société. Ce genre de positionnement politique ne pousse d'ailleurs pas très loin la réflexion sur le contenu de cette
culture qui devrait imposer ses valeurs au groupe : si des valeurs culturelles spécifiques ne sont pas universalisables ou sont opposables aux valeurs universelles telles que définies dans les grandes Déclarations des droits, en quoi sont-elles des valeurs ? Et au nom de quoi des pratiques devraient-elles se muer en droit particulier indépendamment de leur contenu ?
Exemplaire est de ce point de vue la prudence de Charles Taylor, un des pères du multiculturalisme. Notre livre montre que toutes les
tentatives de définition des droits culturels au sens de droits d'une culture impliquent une limitation des droits de l'individu : or la construction de la personnalité ne peut se faire que dans la liberté.
OC : Tandis qu'en Allemagne, aux Pays-Bas ou au Royaume-Uni, on commence sérieusement à envisager la remise en cause du modèle multiculturaliste, il semble qu'en France, au contraire, beaucoup soient tentés par le communautarisme comme solution à la crise du « vivre-ensemble ». Pensez-vous qu'il soit possible d'agrémenter le modèle républicain d'une dose de communautarisme, de manière à ce que chacun retrouve le souci du bien commun ?
RA : Le concept de
bien commun est éminemment politique aujourd'hui, même si le concept remonte à Thomas d'Aquin. Il n'y a pas de bien commun pour des communautés séparées, condamnées au modèle que Michael Walzer appelait le multiculturalisme pot-au-feu, chaque communauté luttant pour la meilleure part. La liberté de conscience et d'opinion, la liberté de pratiquer un culte ou de n'en pratiquer aucun, la liberté d'abandonner une religion ou d'en changer, la liberté d'association ont évidemment un caractère culturel. Mais elles sont des libertés civiles garanties par la loi, liberté accordée à l'individu, et non à un groupe. Le vivre-ensemble suppose que les valeurs communes partagées, qui, elles, sont universelles, surplombent les valeurs particulières des groupes librement constitués conformément à la loi commune.
OC : Faites-vous le constat de la recrudescence d'un phénomène que l'on pourrait qualifier de « concurrence victimaire » entre communautés, notamment en ce qui concerne les enjeux de la mémoire ? Quelle serait la meilleure manière de désamorcer ce problème ?
RA : La victimisation et la judiciarisation des revendications sociales, phénomène américain à l'origine, gagnent la France à la faveur de l'affaiblissement des grands protecteurs collectifs, de nature syndicale ou politique, et de la perte de pouvoir consentie par l'Etat-Nation qui n'est plus guère perçu comme un recours. Pour ce qui est des enjeux de mémoire, l'ouverture des archives et des débats d'historiens vaudraient mieux que la décision hâtive de parlementaires qui n'ont pas été élus pour leur « compétence » en matière d'Histoire, et dont certains n'en ont manifestement aucune. Cela vaut pour toute l'histoire du XX° siècle.
OC : Quel regard portez-vous sur le débat relatif à la discrimination positive ?
RA : Le discours de la discrimination positive fait l'économie des aspects économiques et sociaux des problèmes rencontrés par les enfants d'immigrés et propose des solutions individuelles que les médias de la société du spectacle se chargeront de mettre en exergue. C'est un discours qui veut faire la pèche à certains électeurs en soulignant leur marquage identitaire et en enfermant les bénéficiaires de ces mesures dans ce marquage. Dans la logique du très réactionnaire Joseph de Maistre, ce n'est plus à des hommes libres, des citoyens porteurs de droits égaux, mais à des Arabes, à des Noirs qu'on s'adresse, et qui seront désormais
essentiellement perçus comme tels et non comme des hommes et des citoyens de plein droit : on est bien loin de l'égalité républicaine…
L'échec de cette politique aux USA mériterait d'être médité. Mais on peut s'interroger sur la culture politique de certains de nos élus.
Il y a cependant un vrai problème de racisme en France, objet de discours plus que de mesures concrètes, quelques actions-spectacles mises à part.
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Liberté, égalité, Islam. La République face au communautarisme, René Andrau et Antoine Sfeir, Tallandier, 2005