Observatoire indépendant d'information et de réflexion sur le communautarisme, la laïcité, les discriminations et le racisme


Version imprimable Version imprimable    Augmenter Augmenter    Diminuer Diminuer    Partager Partager
Tribunes

Rénover la méritocratie

par Mehdi Ouraoui, normalien, présidant la conférence Périclès, cercle de promotion de la diversité sociale et de l'égalité dans l'enseignement supérieur

Ascension sociale, insertion professionnelle, excellence, méritocratie : ces mots n'auraient aucun sens si nos efforts ne visaient à promouvoir la fraternité et la solidarité entre jeunes Français de toutes origines sociales, géographiques et ethniques. Plus que jamais, en ces temps troublés, le bon sens commande de se souvenir qu'il existe un remède efficace, bien que déjà ancien, contre les peurs nées du chômage et des inégalités : l'école républicaine.



www.conference-pericles.org
www.conference-pericles.org
L'éducation est la première protection sociale, et la plus efficace, contre le chômage des jeunes et les inégalités. La colère légitime des anti-CPE sera bientôt retombée, et les caméras de télévision ont quitté depuis une éternité médiatique les banlieues embrasées de novembre. Qui aura enfin le courage de décréter l'état d'urgence contre la ségrégation scolaire qui menace l'avenir de notre jeunesse ? Pour tout jeune Français, le handicap social et professionnel le plus péniblement surmontable est le déficit de formation, qui marginalise, précarise, «flexibilise».

Or le pays des Lumières tolère entre ses enfants de formidables inégalités éducatives : 9 % de nos concitoyens seraient illettrés, 150 000 jeunes ­ soit 20 % d'une génération ­ sortent chaque année de l'école sans diplôme, et le taux de bacheliers stagne autour de deux tiers d'une classe d'âge. Au surplus, chacun sait que cette fracture est socialement polarisée : les deux tiers des enfants d'ouvriers sont en retard à l'issue du collège contre à peine plus de 10 % des enfants de cadres supérieurs ; les mêmes enfants des milieux populaires ont 27 fois moins de chances que ceux des classes aisées d'intégrer une grande école (ENS, ENA, HEC ou Polytechnique), proportion dramatiquement stable depuis les années 50...

L'inégalité s'immisce entre les citoyens dès le plus jeune âge. L'école doit donc réinventer l'accompagnement des enfants des milieux populaires, sans attendre une hypothétique et complexe réforme de la carte scolaire. Pendant le temps scolaire, acceptons de réduire à 15 le nombre d'élèves par classe dans les établissements à faible taux de réussite éducative et de limiter la taille des établissements. Surtout, il faut révolutionner le temps périscolaire par un grand plan d'action sur l'environnement socioculturel des jeunes de 6 à 18 ans : coordination des activités périscolaires entre écoles et centres de loisirs ou MJC, augmentation des heures d'études après l'école et création d'un nouveau service public du soutien scolaire, création de «coupons culture et loisirs» versés en complément des prestations sociales et librement utilisables par les familles, quintuplement des places d'internat pour les familles en difficulté, création d'un ramassage scolaire personnalisé avec petit déjeuner avant la classe pour lutter contre l'absentéisme scolaire et le «décrochage» des enfants...

Nous devons mener de front le combat contre les inégalités d'accès à l'enseignement supérieur, préludes aux différences de protection sur le marché de l'emploi. A terme, évidemment, l'égalité entre tous les étudiants, la compétitivité et l'attractivité de notre enseignement supérieur à l'échelle internationale ne seront atteintes que par l'intégration des grandes écoles aux pôles universitaires. Il faut donc replacer les universités au coeur de l'enseignement supérieur : rattraper la différence de budget entre étudiants des universités et élèves des grandes écoles ; amener 60 % d'une classe d'âge à bac + 3 en 2015 ; accroître le nombre et le montant des bourses sur critères sociaux... Mais, surtout, il faut avoir le courage d'instaurer l'allocation autonomie jeunesse pour les étudiants, demandeurs d'emploi ou salariés précaires de 18-25 ans, indemnisation mensuelle variable en fonction de l'âge, du revenu des parents ou de la situation du jeune concerné (en cours de formation, au chômage, employé à temps partiel, emploi à temps plein mais peu rémunéré...), ouvrant des droits à formation qualifiante et des obligations de recherche d'insertion, ou de service civique.

Pour rénover enfin la «méritocratie» républicaine, nous devons ouvrir les formations d'excellence aux enfants des classes populaires. Les grandes écoles sont encore des citadelles comptant souvent moins de 5 % d'élèves d'origine modeste dans leurs rangs. A cet égard, il est urgent d'évaluer les discriminations créées par le format et le contenu des concours, en particulier les épreuves d'entretien, de culture générale et de langues. Pour favoriser la mixité au sein des formations d'excellence, il faudrait garantir à 10 % des lycéens une entrée automatique en classes préparatoires, et promouvoir les procédures d'admission parallèle. Au-delà de leurs avantages évidents (exemplarité, émulation, valorisation du quartier par la création de classes préparatoires), ces mesures permettraient une démocratisation significative des grandes écoles, dont les viviers principaux ne sont actuellement que quelques lycées parisiens. Il faudrait également populariser au sein des formations supérieures les systèmes de parrainage-tutorat («conventionnement») avec les établissements de l'enseignement secondaire. Toutes les grandes écoles et universités doivent consacrer, au sein de leurs cycles d'études, un module obligatoire de parrainage ou d'action civique (aide au devoir, sorties culturelles, soutien périscolaire et information, entre autres). Sans donner lieu à l'obtention de crédits d'études, ces «modules solidaires» doivent constituer une obligation contraignante de scolarité. Dans la perspective d'une réelle mixité, ces actions nécessiteraient non seulement la venue des tuteurs dans les quartiers populaires, mais aussi l'accueil des jeunes lycéens dans les institutions d'excellence. Enfin, la généralisation du programme Essec de «complément socioculturel» permettrait à 15000 lycéens d'être accueillis dans 150 grandes écoles.

Ascension sociale, insertion professionnelle, excellence, méritocratie : ces mots n'auraient aucun sens si nos efforts ne visaient à promouvoir la fraternité et la solidarité entre jeunes Français de toutes origines sociales, géographiques et ethniques. Plus que jamais, en ces temps troublés, le bon sens commande de se souvenir qu'il existe un remède efficace, bien que déjà ancien, contre les peurs nées du chômage et des inégalités : l'école républicaine.

------------------
Le site Internet de la Conférence Périclès


Jeudi 13 Avril 2006
Lu 9517 fois


Accueil Accueil    Envoyer à un ami Envoyer à un ami    Version imprimable Version imprimable    Partager Partager

Articles | Ouvrages | Entretiens | Références | Tribunes


Dans ce dossier
Inutiles statistiques ethniques


La statistique ethnique tente une percée

La Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité rend son rapport annuel pour 2006



S'attaquer aux discriminations ou au chômage ?

Fumer tue et... peut mettre au chômage !

Une enquête de l'INED : Comment décrire la diversité des origines en France? Une enquête exploratoire sur les perceptions des salariés et des étudiants

La Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité rend son premier rapport annuel

Un rapport préconise de généraliser les cérémonies officielles et solennelles pour accueillir les nouveaux naturalisés

Rénover la méritocratie

Une étude de l'Observatoire des discriminations : « Olivier, Gérard et Mohammed ont-ils les mêmes chances de faire carrière ? »

L'association Regards de femmes se félicite des avancées contenues dans la « loi de prévention et de répression des violences au sein du couple »

Education : les promesses de la discrimination positive

Redoutable égalité des chances

Banlieues, chômage et communautés

Les banlieues, loin de l'emploi

Les membres du comité consultatif de la HALDE ont été nommés le 19 septembre 2005

Attention au dénombrement ethnique