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Réponse à Anne-Marie Le Pourhietpar Eric Keslassy, sociologueMis en cause par Anne-Marie Le Pourhiet sur le site de l'Observatoire du communautarisme, le sociologue Eric Keslassy use ici de son droit de réponse.
De la discrimination positive, Eric Keslassy, Bréal, 2004
Droit de réponse à l'article A propos de l'essai « De la discrimination positive » d'Eric Keslassy, par Anne-Marie Le Pourhiet, professeur de droit public à l'Université Rennes-I, Observatoire du communautarisme, 19/11/2004
----------------- Répondre à Mme Le Pourhiet m'a longtemps semblé inutile car son article est une de ses charges qui, par leur violence et leur parti pris, affaiblissent le propos de leurs auteurs. J'ai finalement considéré la nécessité de répondre pour apporter quelques précisions qui me paraissent utiles. J'ai rencontré Mme Le Pourhiet au cours de l'enregistrement d'une émission de radio (« Répliques » sur France culture, le 30/10/2004) et j'aurais préféré qu'elle daigne alors me tenir les propos rassemblés dans sa contribution à l'Observatoire du Communautarisme. Curieusement, elle n'a – à aucun moment –, utilisé les affirmations et le ton de son article : au mieux il s'agit d'hypocrisie, au pire de lâcheté. Mais peut-être se fait-elle dicter les invectives plus qu'elle ne les pense ? Il existe des règles pour que les échanges puissent se dérouler en bonne intelligence, c'est même une des marques du dialogue démocratique. Force est de constater que Mme Le Pourhiet les a rompues. Comment expliquer l'utilisation d'une telle violence pour exprimer son désaccord ? Cela cache t-il quelque chose de difficilement avouable ? Une certitude : Mme Le Pourhiet a rédigé un texte insultant et méprisant qui manque de la plus élémentaire courtoisie pour que le débat d'idée soit serein. N'est pas pamphlétaire qui veut et il est assez inhabituel de voir un professeur de Droit tenir un tel langage et ainsi sortir de ses gonds ! En outre, ce serait s'abaisser à une pratique qui m'est explicitement reprochée : qui use du « slogan » pour imposer ses idées ? Qui vient de rédiger un texte qui s'apparente à un « tract électoral » ? En fait, les affirmations péremptoires et erronées de Mme Le Pourhiet visent à cacher l'absence d'une argumentation sérieuse. En effet, l'usage de l'insulte lui permet de dissimuler, à bon compte, la pauvreté de son raisonnement et, en même temps, révèle qu'elle n'offre aucune alternative à mes idées. Ajoutons que le lecteur habitué de ces colonnes possède déjà une vision beaucoup plus précise et honnête de mes positions, ayant lu un entretien donné à l'un des collaborateurs de ce site qui, s'il était en grande partie en désaccord avec moi, n'a pas eu besoin d'une distinction scolaire (forme/fond) et de réduire ma réflexion par des procédés lamentables pour débattre. J'aurais également pu renvoyer le lecteur directement à mon ouvrage (De la discrimination positive, Bréal, 2004) et qu'il constate ainsi à quel point la vision qu'en donne Mme Le Pourhiet relève de la falsification. Les quelques éléments qui suivent le démontre aisément. Mme Le Pourhiet est une championne de la malhonnêteté intellectuelle calculée. J'en veux pour preuve la mise en avant de Jack Lang et de Noël Mamère comme signataires de mon manifeste pour « étendre la discrimination positive ‘‘socio-économique'' à toutes les grandes écoles » (Le Monde du 19/10/2004). C'est oublier volontairement que Pierre Méhaignerie ou Yves Jego ont signé eux aussi. Mais il était sans soute plus difficile, lorsqu'on a choisi l'idéologie comme « fonds de commerce » comme c'est visiblement le cas de Mme Le Pourhiet, d'assumer que ma démarche transcende les attaches partisanes. C'est oublier que des sociologues de premier plan se sont associés à mon texte et certains d'entre eux se trouvent aux antipodes de la réflexion de Pierre Bourdieu. Il ne faut cependant pas exclure que Mme Le Pourhiet ne les connaît tout simplement pas tant elle fait montre d'une ignorance abyssale de la sociologie et de ceux qui la pratiquent. Lors de l'émission de radio évoquée plus haut, elle a pu affirmer sans rire que Pierre Bourdieu avait demandé la suppression des dictées et, qu'aujourd'hui, elle en payait l'addition avec ses étudiants ! Sans commentaire. Cette ignorance de la sociologie est également évidente lorsque Mme le Pourhiet impute à Pierre Bourdieu ce que de nombreux autres sociologues ont dénoncé : l'inégalité des chances devant les grandes écoles entre les enfants issus des classes supérieurs et ceux qui proviennent des classes populaires est aujourd'hui une réalité incontestée. Pourtant, selon Mme Le Pourhiet, le fait de citer Bourdieu m'assigne à résidence dans la maison communiste. Dans cette perspective, la mention de Marx est particulièrement révélatrice : il faudrait expliquer à Mme Le Pourhiet, qui voit des « staliniens » partout, qu'il est possible de distinguer égalité formelle et égalité réelle sans être marxiste pour autant. L'honorable enseignante est évidemment compétente dans son domaine mais peut-être doit-elle se garder de jugements lapidaires sur notre société. Sa vision du monde fait fi d'une réalité qu'elle a pourtant sous les yeux. Il est possible de faire l'autruche ou de sauter comme un cabri sur sa chaise en répétant « égalité de droit ! égalité de droit ! égalité de droit ! », chacun comprend que l'incantation stérile ne suffit plus aujourd'hui. La malhonnêteté intellectuelle de Mme le Pourhiet est particulièrement remarquable lorsqu'elle me reproche des difficultés de conceptualisation : je définis pourtant très clairement dans mon ouvrage ce que j'entends par discrimination positive : « instituer des inégalités formelles pour lutter contre les inégalités de fait. » (p. 10) Il est certainement possible de ne pas être d'accord avec cette définition mais, dans ce cas, sauf à se placer dans la contradiction, il paraît plus difficile de m'accuser de ne pas définir l'objet de mon étude. Ensuite, sur le plan conceptuel, la problématique de mon ouvrage repose sur une distinction très nette entre discrimination positive « socio-économique » (que je défends) et discrimination positive « ethnique » (que je récuse). Point central de mon argumentation qui n'est évidemment pas évoqué par Mme Le Pourhiet tant ce travail de clarification gêne sa démonstration… Malhonnêteté intellectuelle encore lorsqu'elle affirme que je ne conçois la démocratie que comme « égalité des conditions » : j'explique dans mon ouvrage que la démocratie n'est pas seulement un régime politique mais aussi un « état social » qui s'appuie sur l'« égalité des conditions ». Par conséquent, la « souveraineté du peuple », l'Etat de droit et l'absence de concentration des pouvoirs sont aussi importants que l'égalité des chances. En outre, le concept d'« égalité des conditions » comprend l'égalité des droits. Pour le savoir, encore fallait-il avoir lu Tocqueville. L'ignorance de Mme Le Pourhiet pour la pensée de Tocqueville est criante lorsqu'elle prétend qu'une conception tocquevillienne de la démocratie conduit nécessairement à assimiler « démocratie et socialisme ». Ce contresens tellement énorme amène Mme Le Pourhiet à affirmer que, pour Tocqueville, la recherche de l'égalité conduit à l'égalitarisme. Toute l'œuvre de Tocqueville consiste à trouver l'équilibre entre égalité et liberté pour garantir la pérennité de la société démocratique. Cela suppose que la mobilité sociale existe – sous peine de revenir en arrière, à une société d'Ancien Régime, à une société de « castes ». La philosophie des Lumières ou la liberté ne supposent pas que l'on accepte de voir notre société revenir en arrière : la discrimination positive « socio-économique » rend plus lisible notre démocratie sans remettre en cause ses principes fondateurs. Malhonnêteté intellectuelle toujours lorsque Mme Le Pourhiet m'accuse de ne pas étudier les effets pervers de la discrimination positive « socio-économique ». Une partie spécifique de mon ouvrage intitulée « Dangers potentiels ? » (p. 56 à 58) vise en effet à analyser les défauts d'une telle politique. Ma conclusion : ces effets pervers ne suffisent pas à remettre en cause l'application de la discrimination positive « socio-économique ». Chacun a le droit de rejeter la thèse que je défends, pas de la réduire en toute connaissance de cause. Quelques éléments encore : Mme Le Pourhiet me reproche de déceler de la discrimination positive partout. Mais ce n'est pas moi qui explique que « le droit français, jusqu'à présent peu porté à l'usage de discrimination positive, est de fait de plus en familier de son contenu ». C'est le Conseil d'Etat dans un rapport public publié en 1996 (p. 86). Mais peut-être que le Conseil d'Etat veut lui aussi établir une « démocratie populaire » ? Que ses avis sont des « oukases brutaux » ? Que le rédacteur de ce rapport est un « stalinien » ? Il n'est pas question d'obtenir une représentation idéale des assemblées politiques mais de constater qu'en présence d'un décalage flagrant entre les représentants et les représentés, l'invocation de l'égalité formelle n'est plus suffisante. Idée très difficile à concevoir par Mme Le Pourhiet qui a pu soutenir, sans se moquer, qu'elle ne serait en rien gênée par « une assemblée sans aucune femme » (Répliques du 30/10/2004). N'hésitant pas à donner d'autres leçons, Mme Le Pourhiet affirme que « l'éducation nationale devrait œuvrer à restaurer son enseignement primaire et secondaire et à sauver tous les jeunes français de la médiocratisation généralisée ». D'une part, voilà une phrase qui ressemble fort au « y a qu'à » ou au « faut que » fustigé dans son article. D'autre part, on se sait toujours pas comment faire : Mme Le Pouhiet a t'elle un remède miracle pour changer l'école ? Pourquoi s'est-elle garder de le communiquer ? En fait, Mme Le Pourhiet, qui semble s'être professionnalisée dans la critique, n'a aucune solution. Au lieu de discuter sereinement celles des autres, il lui est plus facile de les jeter à la poubelle sans ménagement ; de même qu'il est bien plus commode de dénoncer que de construire une réflexion ambitieuse permettant d'améliorer la situation critique que nous connaissons. Si la volonté de Mme Le Pourhiet est de me faire barrage, qu'elle sache qu'elle n'y parviendra pas. Je vais continuer à « inonder » la presse de mes articles pour défendre ma position. Je le ferai également si je considère que la confusion est entretenue autour du concept de discrimination positive, comme dans ma contribution récente au Figaro (11/11/2004) en réponse à un article d'Alain-Gérard Slama (qui avait assimilé discrimination positive et quota !) – et s'il n'est pas possible de répondre à M. Slama sans se faire insulter et mépriser de la sorte, on se demande d'où vient l'interdiction de débattre et qui est le « nouveau totalitaire ». C'est Mme Le Pourhiet qui a une « pensée courte » tant elle ne voit pas que nous sommes au bord de l'« explosion sociale », que l'ascenseur social est bloqué et que le principe d'égalité est aujourd'hui devenu une coquille vide. Son indifférence nous met tous en danger. Tel Diafoirus dans Le malade imaginaire, il faudrait laisser le devenir de la société dans les mains des « vrais » spécialistes : ceux-là même qui traitent ces maux depuis bien longtemps et qui n'entendent pas déroger à leurs règles, le malade dût-il en crever ! Ernest Renan – que Mme Le Pourhiet paraît apprécié –, ce grand défenseur de la nation « une et indivisible » a écrit « il n'y a pire injustice que celle consistant à traiter également des choses inégales ». Comme quoi il n'est pas incompatible de défendre la discrimination positive « socio-économique » et de vouloir renforcer la République. C'est ma seule ambition. --------------------- Lire aussi l'entretien de l'Observatoire avec Eric Keslassy : Discrimination positive : la fin justifie-t-elle les moyens ?, 21/05/2004 Voir enfin le dossier de l'Observatoire du communautarisme consacré au débat sur la discrimination positive Lundi 29 Novembre 2004
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