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Un CRIM contre l'EspritPour diluer la forte représentation d'un islam militant au sein du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM), le ministre de l'intérieur envisage de promouvoir l'institution d'une forme de représentation "communautaire" des populations issues de l'immigration maghrébine, sur le modèle existant de la "communauté juive" organisée. Un jeu dangereux qui ouvrirait la voie à un modèle multicommunautariste.
(C) 2004 - Franck Resplandy
On connaissait Monsieur de Villepin en tribun visionnaire et inspiré, défendant avec talent et panache les positions françaises à la tribune des Nations Unies contre l'opposition d'une administration américaine prête à tous les mensonges et toutes les manœuvres pour tenter de faire avaliser par le Conseil de Sécurité une décision d'entrée en guerre déjà prise, et pour d'autres raisons que celles avancées. On l'avait applaudi. Raison de plus pour se demander quelle mouche a bien pu piquer l'artiste.
D'après Le Monde (1), notre grand homme consulte depuis plusieurs semaines déjà un certain nombre de personnalités présumées représentatives de l'Islam et acquises aux idées du parti majoritaire. L'objectif ? : définir la forme que prendrait l'expression d'un "islam laïque" censé faire la pièce aux plus radicaux des membres du CFCM, et susceptible de "représenter les cinq millions de musulmans de France" (sic !). Parmi les visiteurs du soir, l'incontournable Yazid Sabeg, le chantre très libéral d'une discrimination positive à la française (2), et Abderrahmane Dahmane, militant UMP et président du Conseil des Démocrates Musulmans de France (3). En rébellion contre son parti, coupable à ses yeux de ne pas avoir réservé aux candidats issus de l'immigration maghrébine une place décente dans ses listes aux dernières régionales, ce dernier avait appelé à sanctionner dans les urnes l'ex-formation gaulliste. Pour ce sarkozien, "le vote arabe existe", et il n'est que temps qu'un "lobby maghrébin" émerge et fasse entendre sa voix sur des questions chères à la "communauté" que sont la question palestinienne et l'islamophobie. Sa méthode ? : "J'agis comme les juifs du CRIF", confiait-t-il le mercredi 9 juin au Centre d'Accueil de la Presse Étrangère (CAPE). Vaste programme ! Pour diluer ou contourner l'emprise de l'Union des Organisations Islamiques de France (UOIF) sur l'instance représentative du culte, trois solutions sont envisagées par les stratèges de la place Beauveau. Imposer la nomination de nouvelles "personnalités qualifiées" et non élues au bureau du CFCM, étendre les compétences de la "Fondation pour les œuvres de l'Islam" en projet au champ culturel, ou susciter la création d'un CRIM (sic !) (Conseil Représentatif des Insitutions Musulmanes) sur le modèle du CRIF, le CFCM n'en étant plus dès lors qu'une composante parmi d'autres, à l'image du Consistoire central au sein du CRIF, du moins tant qu'il en faisait partie. On comprend que l'Etat, en la personne de son ministre chargés des cultes, trouve intérêt à disposer d'interlocuteurs représentatifs d'une pratique religieuse dont il a pour mission d'assurer, dans le cadre de la loi, le libre exercice. C'est de ce constat qu'est né, à marche forcée, le CFCM. Plus surprenante est la démarche qui consiste, pour un ministre de la République, à susciter la création de toutes pièces d'un organe "communautaire" présentable à ses yeux, avec l'espoir (?), qu'à l'image de son modèle, il s'approprie la parole du groupe humain concerné au nom des associations par définition militantes qui le constitueront. On connaissait la confiance faite par Dominique de Villepin aux religieux de tout poil pour régler les problèmes de société. Il l'avait manifestée (4), comme ministre de l'Intérieur, en proposant de créer dans chaque département un "comité des cultes contre l'intolérance" comme remède à la vague de profanations de cimetières juifs et musulmans qui s'abattit sur l'Alsace au début de l'été. Le seul représentant religieux à émettre un doute sur l'efficacité potentielle d'un tel dispositif et l'aptitude des cultes à imposer la tolérance fut celui des Eglises protestantes, ce qui n'étonnera guère eu égard à l'histoire française de la Réforme. Mais l'usage des "communautés", c'est à dire de leur représentants ou présumés tels comme caution de l'Etat, ne s'est pas toujours limité à la seule scène intérieure, ni à la seule personne d'un ministre flamboyant.
(C) 2004 - Franck Resplandy
Ainsi Jacques Chirac, lors de son voyage de septembre 2003 à New York, fut-il accompagné d'une "délégation juive" (5) ès-qualités, sans doute destinée à calmer l'ardeur passée d'associations pro-israéliennes du cru à dénoncer la France comme "un pays antisémite". L'Observatoire y voyait déjà l'invention, contestable, d'une "diplomatie communautaire" (6). Cette crainte fut plus que confirmée dans les semaines qui suivirent la prise en otages de deux journalistes français en Irak. C'est, en effet, avec la bénédiction pleine et entière de l'exécutif qu'une délégation du CFCM (composée de Fouad Alaoui, vice-président du CFCM et secrétaire général de l'UOIF), Abdallah Zekri, délégué régional du CFCM pour la Mosquée de Paris, et Mohamed Bechari, président de la Fédération nationale des musulmans de France (FNMF)), s'en fut plaider la cause des deux captifs auprès de tout ce que le pays comptait d'instances religieuses susceptibles de détenir un parcelle d'autorité morale sur les ravisseurs.
Certains trouvèrent alors choquant que les représentants d'un culte fussent chargés par la République laïque d'une mission diplomatique. D'autres, parfois en fonction d'affinités communautaires, critiquèrent le fait que les élus de courants religieux présumés radicaux soient de fait investis d'une telle reconnaissance. La création d'une instance "laïque" de représentation des "musulmans" de France permettrait sans doute et dans ce cas de figure de répondre aux critiques des uns et des autres. A ceci près que personne ne sait au juste ce qu'est un "musulman laïque", ni pourquoi il se distinguerait à ce point d'un autre citoyen qu'il devrait disposer d'une représentation politique qui lui soit propre. Autant que les rares études sur le sujet (notamment celles du ministère de l'Intérieur) le laissent entrevoir, la "communauté" en question comporte en effet la même proportion de pratiquants orthodoxes ou non, de croyants "sociologiques" attachés à quelques références, et de libres penseurs que le reste de la population. A moins, bien sûr, que "musulman" ne soit ici employé comme un équivalent pudique pour désigner ceux de nos compatriotes issus d'une immigration nord-africaine plus ou moins lointaine : une litote pour "arabe" en quelque sorte. Le glissement du cultuel vers le culturel, puis vers l'ethnique, est lourd d'arrières pensées, et de dangers potentiels. Il contribue aussi à faire accroire que certains français, en raison de leur origine, le seraient moins que d'autres. En instituant sur ordonnance une instance politique spécifique à ces français-là, les pouvoirs publics ne s'exposeraient-ils pas à la critique de vouloir reproduire le modèle colonial d'un collège séparé avec ses "beni oui-oui" ? De toutes façons, et pas plus que l'actuel président du CRIF n'est, quoi qu'il dise ou laisse entendre, représentatif des citoyens ayant en commun une ascendance religieuse juive, le CRIM prémédité ne saurait porter les aspirations des millions de français et de résidents issus d'une ascendance maghrébine de confession musulmane. On peut d'ailleurs se demander si l'objectif affiché de marginaliser les héritiers spirituels des Frères musulmans n'en cache pas un autre, moins avouable dans le contexte actuel : celui de faire contrepoids à l'autorité démesurée prise par son concurrent et inspirateur. Jouer une "communauté" contre une autre, par l'entremise de quelques "idiots utiles", permet en effet de s'opposer aux exigences parfois inconsidérées de groupes de pression antagonistes sans devoir les affronter sur le terrain des idées. Mais la méthode n'irait pas sans quelques dommages collatéraux pour la paix civile, à un moment où les "appartenances communautaires" sont, de part et d'autre, chauffées à blanc et instrumentées au profit de luttes politiques ou nationales par de vrais apprentis sorciers. De Dominique de Villepin à Nicolas Sarkozy, la logique "communautaire" semble désormais s'imposer comme un pilier de l'action gouvernementale, au-delà même des différences d'idées et des querelles de personne. Pour être équitable, il faut dire que cette démarche trouve aussi, à gauche, de nombreux partisans. "Diviser pour régner" : le principe ne date pas d'hier. Le clientèlisme communautaire en est l'une des manifestations contemporaines. Et si l'on cessait de prendre les habitants de ce beau pays pour des pommes, et que l'on commençait à les traiter en citoyens ? ______________________________________________ Notes : 1) Le ministre de l'intérieur souhaite faire émerger une instance représentative d'un « islam laïque », Piotr Smolar et Xavier Ternisien, Le Monde du 7 décembre 2004 2) Les essais de l'Institut Montaigne pour imposer la discrimination positive, voir sur le site de l'Observatoire 3) Abderrahmane Dahmane : nous avons besoin d'un lobby maghrébin, voir l'article du 9 juin 2004 sur le site de Sezame.info; 4) En Alsace, la vague profanatrice touche un cimetière musulman, article de Jacques Fortier publié dans Le Monde du 16 juin 2004 5) Une délégation juive accompagne Jacques Chirac à New York, voir le communiqué du 22 septembre 2003 sur le site du CRIF 6) Diplomatie communautaire, brève de l'Observatoire du 1er octobre 2003 Mardi 14 Décembre 2004
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