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Brèves
Une tribune exemplairePour certains intellectuels aujourd'hui, tout se rapporte à l'identité. Et celle-ci se révèle, à l'analyse, particulièrement obsessionnelle.
Le philosophe Alain Finkielkraut (droits réservés)
Un exemple remarquable de point de vue se voulant expression organique d'une communauté est la tribune collective parue dans un grand quotidien du soir (1).
Ce texte peut être analysé selon trois axes : la visée journalistique, l'altérité totale, la conclusion communautariste. La visée journalistique D'après ses auteurs, leur "texte a pour point de départ les réflexions partagées au printemps dernier par quelques amis que préoccupait la difficulté dans notre pays de s'entendre entre juifs et non-juifs.". Le premier paragraphe est significatif. Intitulé "Mentalités hostiles", il débute par la citation d'un "jeune de la rue des Rosiers" qui déclarait "Tout m'agresse" (2). Et les auteurs d'énumérer les "occasions de froissement" : "la conférence de Durban, le 11 septembre, les violences israélo-palestiniennes, les débats du Conseil de sécurité sur l'Irak". Sur ces questions, d'après les auteurs, "chaque fois, les juifs ont eu l'impression d'être à part, de ne pas comprendre et de n'être pas entendus, d'être même stigmatisés, refoulés dans un ghetto moral." Ce qui sous-entend une chose très simple : les juifs pensent tous, sur ces sujets-là, peu ou prou la même chose. Les juifs qui s'écarteraient de la doxa ? Espérons que leur sort soit plus enviable que celui que leur réserve d'autres intellectuels (3). En vérité, est-il utile de répéter que, pas plus que de "vote juif", il n'existe d'opinion des "juifs", qui pourrait être aussi caricaturalement brossée ? L'altérité totale On ne se lasse pas de relire le texte et d'y trouver la multiplication de l'expression "juifs et non juifs" (huit au total) ; la conception étrange du peuple français (4), conception violemment hostile à l'idée assimilationniste et peuple conçu comme agrégat de communautés nomades ; l'évocation des Français issus du Maghreb ("l'immigration maghrébine"), nécessairement renvoyés à l'immigration, même s'ils sont français depuis belle lurette. Plus globalement, c'est la possibilité même pour un citoyen "non-juif" et un "juif" de partager une même lecture du monde, éloignée des enjeux ethniques, qui est radicalement remise en cause par plusieurs poncifs : compréhension du conflit israélo-palestinien réduite au jugement ethnique (5), tentation de "psychologiser" les enjeux internationaux et de les soustraire à l'intelligibilité universelle (6). La conclusion communautariste Le texte se clôt sur un étonnant appel à l'intégration du judaïsme "dans notre vie publique" (7). Si la République s'appuyait sur les juifs, "la laïcité n'apparaîtrait plus ni comme une tabula rasa disponible pour les intégrismes ni comme le refoulement de tout ce qui vient des religions, mais comme ayant un contenu positif qui la rapproche des autres propositions éthiques, et que fonde un vrai dialogue avec l'islam." Des propos qui rentrent en parfaite contradiction avec ceux du comte Clermont-Tonnerre en septembre 1791, qui permit aux juifs d'accéder à l'égalité de droits et de devoirs en France : "Tout pour les Juifs comme individus, rien pour les Juifs comme nation." (8) --------------------------------------------------- 1)"Les juifs de France et la France, une confiance à rétablir" (www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-347398,0.html), Gilles Bernheim, Elisabeth de Fontenay, Philippe de Lara, Alain Finkielkraut, Philippe Raynaud, Paul Thibaud, Michel Zaoui, Le Monde, édition du 30/12/2003. 2)""Tout m'agresse", disait à un journaliste un jeune de la rue des Rosiers au printemps dernier". On reste sans voix devant la portée d'un tel propos... 3)Les traîtres juifs d'Alexandre Adler, Observatoire du communautarisme, novembre 2003. Alexandre Adler recycle ainsi le vieux thème de la "haine de soi" qui est une constante du discours communautariste. Pour une analyse rigoureuse de la diversité des Français de confession juive, lire Le Mal-être juif, Entre repli, assimilation et manipulation, Dominique Vidal, Editions Agone, 2003, 134 pages. Lire la fiche de lecture 4)"non-juifs choqués de voir des juifs de ce pays en arriver à se définir en face des Français, voire contre eux." 5)"la rupture entre les juifs et les non-juifs sur le conflit israélo-palestinien depuis l'échec du "processus d'Oslo" et l'enlisement dans la guerre, l'incompréhension de la presse et de l'opinion devant certains aspects importants de la situation d'Israël". On suppose que ces aspects ne peuvent être saisis que par des "juifs" (au sens des auteurs de ce texte) ? 6)"(...) la critique de la politique du gouvernement israélien tourne, consciemment ou non, à la réprobation de l'existence même de l'Etat juif. On notera l'approche psychologique des auteurs du texte, capables de pénétrer les consciences ! 7)"La réintégration, ou plutôt l'intégration, du judaïsme, de l'éthique transmise par le judaïsme, du cœur de la Loi ("ton prochain contre toi-même") dans notre vie publique est la réplique à Hitler dont nous n'avons pas encore été capables, celle qui permettrait de réunir juifs et non-juifs autour d'un idéal historique." 8)"nation" s'entendait alors comme "communauté". Voir aussi "Une globalisation inadmissible" (www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-348150,0.html), Suzanne Citron, Le Monde, 07/01/2004 Mardi 30 Décembre 2003
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