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Tribunes

Violence, subjectivités immatures et idéologies victimistes

Par Sophie Ernst, Institut National de Recherche pédagogique

N'y a-t-il pas quelque chose de massifiant, et de mystifiant, dans les discours interprétant les violences urbaines en termes de luttes des classes ? Travaillant dans l'école et avec les enseignants sur "tout ce qui fait débat et désordre", Sophie Ernst attire notre attention sur certaines caractéristiques psychologiques des jeunes auteurs de violence. Elle s'inquiète des effets délétères des dénonciations mémorielles victimistes sur des personnalités immatures, à l'identité fragile. Et s'inquiète tout autant du manque de constance dans les politiques d'accompagnement social et éducatif.



Photo AFP/AFP (droits réservés)
Photo AFP/AFP (droits réservés)
Dès le début des années 90, les violences urbaines ont occasionné des enquêtes de grande ampleur réalisées depuis toutes sortes d'institutions intéressées à en connaître : police, accompagnement social, urbanisme, éducation. Ces enquêtes ont permis de mettre en évidence dans les situations à risque avant tout la dimension sociale et globale du problème (banlieues enclavées, pluriethnicité, grande pauvreté, familles nombreuses, chômage, échec scolaire) et il est hors de doute que ces facteurs touchant globalement une population défavorisée sont essentiels. Cela étant, ces enquêtes sont souvent plus profondes, en termes de diagnostic comme en termes de solutions ; en rester à cette description ne nous donne en réalité aucune prise pour comprendre les passages à l'acte ni pour y remédier, car il manque les articulations fines – il n'y a que depuis les lieux du pouvoir que les pauvres sont une masse indistincte sans différences individuelles dans les conduites, les valeurs et les aspirations. La télévision s'est faite, tout particulièrement, l'écho de cette vision où la compassion la plus convenue le dispute à la fascination pour le spectacle. C'est ainsi qu'un sociologue nous a doctement expliqué pourquoi l'on brûle les voitures : parce qu'on n'en a pas. Normal, quoi. Il est certain que cette explication sommaire quoique basique a le mérite de trancher avec ce à quoi l'on nous avait accoutumé ces dernières années, en allant systématiquement chercher dans d'obscures sourates du Coran les raisons de chaque acte déviant de jeunes illettrés. Mais peut-on en rester là ? L'insistance sur la grande pauvreté et le chômage, comme causes déterminantes et automatiques des violences éveille immédiatement un réflexe offensé de toutes les catégories sociales pauvres ou qui ont grandi dans un milieu pauvre, qui ont le sentiment d'avoir subi avec dignité des situations au moins aussi difficiles : nous n'avions rien, nous non plus, et nous n'avons jamais tout cassé – et certainement pas mis le feu aux autobus, attaqué les pompiers, et détruit les écoles !

C'est là qu'il importe de lire avec plus d'attention des enquêtes réalisées par des psycho-sociologues, l'une des plus intéressantes à mon sens étant celle qu'a coordonnée Jean-Paul Grémy pour l'IHESI, actuellement INHES (Les violences urbaines, Institut des Hautes Etudes en Sécurité Intérieure 1996). Bien loin de ce qui nous est martelé comme «explications» voire justifications des violences, qui donnent des facteurs touchant globalement une population défavorisée, les études psychologiques sur cette petite partie de la population qui passe à l'acte révèlent des êtres qui sont bien moins immoraux, ou intrinsèquement violents, que perturbés et gravement immatures, au sens où ils n'ont pas intégré des apprentissages minimaux de maîtrise de l'émotivité, de l'impulsivité et ne sont pas à même de se poser comme sujets si peu que ce soit autonomes (cette analyse concerne le gros des troupes, non pas les meneurs, dont le profil est sensiblement différent). C'est une pathologie de la rationalité élémentaire qui se révèle ici.
C'est un fait psychologique qui est occulté par la tendance à trouver toutes les explications dans le chômage et les discriminations : or ces jeunes sont très difficilement employables, à peu près pour les mêmes raisons qui les rendaient très difficilement scolarisables... On est très en deça de la moindre qualification, et même de la disponibilité à l'apprentissage. Il est difficile de lier des gestes dans une conduite ayant du sens, avec le minimum de patience et de coordination qu'exige toute réalisation.

La lecture par un éducateur est étonnante car elle offre le portrait en négatif de ce que vise normalement l'éducation à l'autonomie dans les premières années. On a affaire à des individus dont la subjectivité est en grave souffrance, notamment du point de vue de la liaison du temps vécu : pas de sens du lien de cause à conséquence, enfermement dans le présent et l'impulsivité, difficulté à réaliser les conséquences d'un acte, encore moins à l'anticiper, une chaîne temporelle dangereusement hachée. Faire tourner son regard en changeant de point de vue sur une situation est impossible : il leur est notamment très difficile de se mettre en pensée à la place d'autrui. Toute situation est structurée de façon binaire, dans la dépréciation stéréotypée des « autres » : territoire- étranger au territoire, eux-nous, gagnant-perdant, fort-faible…

Ce sont des apprentissages premiers qui se sont mal réalisés et toute prévention devrait d'abord concentrer ses efforts sur la petite enfance et l'enfance, à l'école, dans l'encadrement éducatif de proximité et dans le soutien aux familles, car il est probable que ces ratages éducatifs viennent en partie de déstructurations familiales, dont les causes sont diverses et complexes, jamais réductibles à un seul facteur (et certainement pas à l'Islam). C'est aussi par là qu'on pourra comprendre pourquoi les jeunes issus de l'immigration africaine des vingt dernières années sont surreprésentés dans cette dérive anomique, souvent autodestructrice, parfois délinquante – ce sont ces familles, issues de mondes traditionnels eux-mêmes fragilisés, qui sont le plus désaccordées à une société post-moderne qui les déstructure à bien des égards. Les diffractions symboliques, inévitables dans toute acculturation, produisent ici du chaos, où il n'y a pas tant une perte de repères qu'une pléthore d'injonctions contradictoires et désarticulées, dans une immense confusion. Il est d'autant plus remarquable que certains réussissent à se construire malgré toutes les conditions défavorables. C'est en observant ces parcours exceptionnels, les conditions qui les ont rendus possibles, qu'on peut mettre en place des accompagnements pour aider les familles à aider leurs enfants, pour aider les établissements scolaires à exercer au mieux leur rôle éducatif. Action patiente et pragmatique qui n'a jamais reçu le soutien cohérent et la continuité de politique qu'elle nécessitait.

La différence avec les années 90 est que certaines idéologies ont été abondamment diffusées par des groupes associatifs et politiques, et ont donné lieu à des versions internet très violentes. Notamment toutes sortes de discours qui héroïsent et justifient les actions violentes en leur fournissant une explication stéréotypée jouant de l'inversion de culpabilité. Ce sont ces discours simplistes et manichéens, qui vont fournir une cohérence et une identité en liant des éléments chaotiques et en leur donnant une apparence de sens. Ainsi, à cette immaturité subjective se superpose une posture d'ex-colonisé, indigène de la République, victime du néo-colonialisme républicain, descendant d'esclave, victime du racisme et des discriminations, condamné au chômage ou au rejet sur le seul critère de son appartenance ethnique. Ces idéologies sont d'autant plus propagées et facilement intégrées qu'elles reposent sur une base de vérité, importante à reconnaître et à faire connaître, et que du coup, elles touchent une corde sensible dans l'opinion. Le racisme, l'exploitation et l'humiliation des dominés, c'est ce que nous ne voulons plus ni subir, ni faire subir, pour nous-mêmes ni pour nos enfants. Les enfants apprennent très tôt, et intuitivement, à utiliser les arguments qui leur donnent prise sur les émotions des adultes : il n'est pas sûr qu'ils auraient été convaincus par ces références mémorielles bien lointaines, et parfois complètement en porte-à-faux par rapport avec la réalité de leur filiation, s'ils n'avaient perçu d'abord le pouvoir d'intimidation qu'elles leur donnent sur les « autres » (le prof, le journaliste…). C'est le propre de l'idéologie, d'être non pas un mensonge ou une erreur, mais une vision tronquée de la réalité, mystifiante du fait qu'elle est simpliste et univoque. Lorsque le débat se situe entre intellectuels sur la question des postes à créer dans l'université pour des études post-coloniales, pas de problème, quelque polémiques et anachroniques que puissent être les dénonciations de la francité, de la République, de la société blanche et esclavagiste… Mais la vulgarisation démagogique et venimeuse des mêmes débats a des effets désastreux sur une jeunesse déjantée, qui, faute de pouvoir élaborer une subjectivité cohérente et réaliste, se précipite sur un discours qui lui donne non pas une épaisseur, mais un contour, non pas une consistance, mais une posture.

Ces idéologies victimistes et vindicatives donnent une illusion de subjectivité, parce qu'elles permettent de dire quelque chose à la télé. On est intéressant dans l'exacte mesure où l'on passe à la télévision, on n'existe et on ne se définit que comme l'image de soi fournie expressément à la télévision selon les codes idéologiques en vigueur : puis l'on reçoit de son image télévisuelle la garantie que l'on est bien ce qu'elle montre, dans un bouclage sans fin. Une telle clôture compromet les prises de conscience, aussi bien du côté des jeunes eux-mêmes, que des éducateurs et des responsables de politiques ; elles bloquent les évolutions psychiques et comportementales nécessaires. Il faut mesurer la détresse et le sentiment de chaos qui sous-tendent une telle posture de « dépendance agressive », pour comprendre que le chemin de réapproppriation et de construction de personnalités plus authentiquement structurées sera bien ardu.

En tout état de cause, ce n'est pas le colmatage des subjectivités immatures par les idéologies victimistes qui permettra ce chemin. Tout au contraire en déréalisant la vision de soi et du monde, elles entretiennent des erreurs graves d'adaptation, dont on se sort que par une spirale de haine de plus en plus violente. Une politique de remédiation demande de la persévérance et de la cohérence, et impose de distinguer les problèmes pour apporter des réponses ciblées, finement ajustées et coordonnées. Toutes choses dont s'accommodent mal les dénonciations massives, qui s'enivrent de leur propre intransigeance impatiente et exaspérée. Je doute fort qu'elles aident à repenser, restructurer et consolider les dispositifs d'accompagnement, déjà tellement mis à mal par les politiques de court terme.
Mais qui sait, le temps est peut-être venu pour les dénonciateurs eux aussi d'accéder à plus de maturité ?

Mardi 15 Novembre 2005
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