L'association CAP Vivre Ensemble (C.A.P. étant l'abréviation de Citoyens en Adour-Pyrénées) s'est créée en septembre 1999. Ce n'était pas le fruit du hasard. Depuis longtemps déjà, les partisans d'un département Pays basque tenaient le haut du pavé. La pression médiatique et le niveau de propagande avaient atteint des niveaux tels que M. Viau, préfet nouvellement arrivé et immédiatement questionné sur le sujet, remarquait : « Dans ce débat, il me semble que l'on a entendu jusqu'à présent les arguments de ceux qui sont pour, plutôt que les arguments de ceux qui sont contre ». On était en pleine dictature de la « pensée unique ». Aujourd'hui, tout de même, on aperçoit ici ou là, de temps à autre, une amorce de ce que devrait être le débat démocratique.
Les adhérents de notre association se définissent d'abord comme des citoyens français, dans l'acceptation humaniste du terme, contrairement à ceux qui se présentent comme des patriotes basques et l'écrivent en basque, abertzale. Nous osons proclamer notre profond attachement à la France et à l'identité française, telle que quinze siècles d'histoire l'ont façonnée dans toute sa diversité (comme le développe Fernand Braudel dans L'identité de la France). De là découle notre fierté d'être français, sans chauvinisme. Etre français, ce n'est pas seulement être né sur un territoire appelé France. Ce n'est pas, reçue par le sang, l'appartenance à une ethnie. Etre français, c'est assumer un héritage enraciné dans une volonté de vivre ensemble, dans un projet que l'on veut collectif et admis par tous ceux qui sont sur ce sol.
La diversité de tous ceux qui ont constitué la nation française est un fait. Et aussi une richesse. Dans le long processus historique, souvent violent et heurté, où les origines ont été parfois occultées et les langues parlées étouffées, la notion de citoyen, appartenant à la Res Publica, s'est peu à peu dégagée. Elle a reçu sa consécration en 1789 dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et, en 1790, à la Fête de la Fédération. Ainsi, nous pouvons nous déclarer Français, sans oublier qu'on peut être aussi Basque, Gascon ou Béarnais. Si nous pouvons librement afficher notre fidélité à une identité culturelle, plus ou moins affirmée, nous nous rejoignons dans la patrie commune des citoyens, la République. Il ne peut y avoir confusion entre citoyenneté et identité. Nous accordons une primauté à la communauté des citoyens où tous se retrouvent à égalité, même si leurs origines, leurs religions, leurs parlers peuvent différer.
Comme l'a rappelé un Président de la République : « La France n'est pas et ne sera jamais une mosaïque de communautés juxtaposées ».
Mais la République ne trouve sa légitimité qu'en elle-même. Si les citoyens se dispersent, s'ils relâchent leur lien avec cette communauté, alors c'est la cohésion nationale qui se délite, avec rupture des liens de solidarité.
Ces valeurs expliquent notre position sur la question du département Pays basque. (…) Pourquoi demander la création d'un département si ce n'est pour différencier (et même ensuite séparer) cette région du reste du département des P.A. et du territoire national français, au nom de spécificités. Nous trouvons anachronique et dangereuse cette manière de diviser systématiquement les habitants du département des Pyrénées-Atlantiques en Basques et Béarnais pour mieux les opposer, comme si nous étions encore sous l'Ancien Régime. Que n'a-t-on entendu comme sornette ? On peut citer M. d'Elissagaray qui se refusait à laisser les « Basques » financer les stations de ski « béarnaises », alors même que la presse signalait la joie des enfants de communes « basques » séjournant dans ces stations. Qui donc a financé la consolidation des falaises de Biarritz ? N'y avait-il pas le département tout entier ?
Aujourd'hui encore, on réclame une Chambre d'agriculture à Bayonne sans doute parce que les producteurs de fromage d'appellation Ossau-Iraty ne parlent pas le même langage à leurs brebis selon leur position géographique. En fait, de quoi s'agit-il ? de créer des clivages artificiels, de rompre des liens séculaires, de détruire un tissu économique et social évident. Première étape en vue de la dissociation.
De plus, cette demande conduit à un dualisme qui nie toute réalité. Ainsi Bayonne est présentée comme la « capitale du Pays basque ». Pourtant, politiquement et administrativement, la ville s'est séparée du Labourd en 1177. Pendant des siècles, c'est la culture gasconne qui s'y exprimait. Aujourd'hui encore, une fonctionnaire de l'Education nationale chargée du développement de l'enseignement de la langue basque reconnaît que cet enseignement n'a pas beaucoup de succès dans l'agglomération, car « la moitié de la population n'est pas originaire de là ». On voit bien par là qu'il est fallacieux de qualifier les Bayonnais de Basques. A l'examen, il apparaît clairement qu'historiquement, culturellement, sociologiquement (et aussi économiquement), Bayonne est loin d'être essentiellement basque. Où se trouve, chez les départementalistes, le désir de partager, la volonté de « vivre ensemble », la fraternité de la devise républicaine ?
Toute discussion sur le sujet débouche inéluctablement sur une question : sur quels critères définir ce Pays basque qu'on veut officialiser en lui conférant le statut de département ? Rares (mis à part les nationalistes, et on sait quelle réponse ils donnent) sont ceux qui se risqueront à répondre à la question, tant sont grands les risques de dérapages vers des notions ethniques ou raciales. On nous répond que c'est une évidence admise par tous, mais on se garde bien de développer le moindre argument. Les théories sur le rhésus spécifique des Basques ne trouvent plus de propagandistes, sauf quelques nationalistes en mal d'arguments.
Si on prend le critère de la langue ou de la culture, sur quelles bases fixer un territoire aux limites bien définies et officialisées par un découpage administratif, alors que la pratique de la langue est en recul ?
Enfin, il existe des communes, celles du Val d'Adour par exemple, qui ne souhaitent pas se laisser intégrer dans un territoire appelé Pays basque. N'a-t-on pas vu le maire de Bidache défendre avec vigueur les racines gasconnes de sa commune ?
Que reste-t-il alors ? un mythe, produit d'une adaptation des théories de Sabino Arana Goiri. L'idée principale de ce fondateur de la doctrine nationaliste basque était de distinguer radicalement les « races » basque et latine et de plaider pour l'indépendance politique de la première (Barbara Loyer, universitaire, auteur de Géopolitique du Pays basque, dans Le Monde diplomatique de février 1998). L'idée principale des départementalistes est d'imposer les « spécificités » basques en créant un Pays basque territorialement défini, doté d'organismes politiques (Conseil général, Chambre d'agriculture, etc.) et administratifs propres. Le nationalisme de Sabino Arana se définit comme une doctrine raciste, ultra-catholique et séparatiste, formalisant l'existence d'une communauté ethnique différente des Espagnols et des Français et faisant du problème basque un problème « inter-national » (Ibid.). Le « départementalisme » est basé sur des vues communautaristes de l'organisation de la société française et de l'Etat français : les Basques, intégrés dans une communauté ethnique se différenciant des autres communautés, doivent disposer de leurs institutions et de leur territoire où ils développeront leurs spécificités. C'est une toute autre conception de l'Etat républicain tel qu'il existe depuis la Révolution ; car les Catalans, les Savoyards, les
Auvergnats, ne sont pas moins « authentiques » que les Basques. Nous allons vers un éclatement pouvant entraîner des rivalités ethniques. En disant cela, nous n'exprimons en rien une conception jacobine et centralisatrice de l'Etat.
Nous avons été amenés à différentes reprises à évoquer les nationalistes basques car il est incontestable qu'ils forment le « noyau dur » des départementalistes. Le responsable de l'agence de Sud-Ouest à Bayonne avait, en son temps, utilisé entre guillemets le mot « encadré » ; c'est tout dire. Le document fondateur de l'abertzalisme en France, la charte d'Itxassou date de 1963. Elle pose le Pays basque comme nation, réclame le droit à la réunification et définit des contours à la notion de « peuple basque » : par la naissance, la terre, le langage, la race. Le jour de sa proclamation fut adoptée une motion proposant la
création d'un département basque. L'association pour le département Pays basque, suite logique de cette motion, est une création de Jakes Abeberry. Viendront ensuite, dans cette même ligne, l'association des élus et l'association pour un nouveau département (source : Les années oubliées, jalons pour une histoire du mouvement abertzale au Pays basque nord -1968/1978- de Bixente Vrignon, Atuzain éditeur). N'est- ce pas symptomatique que le président actuel de l'Association des élus pour un département Pays basque se dise abertzale et que sur la liste des départementalistes aux dernières élections sénatoriales figure une
maire abertzale. La résolution du dernier congrès du PNV (15 janvier 2000) mentionne explicitement « les 159 communes de Basse-Navarre, Labourd et Soule » comme faisant partie des territoires dans lesquels « le peuple basque » doit décider de son propre destin par la voie d'un scrutin d'autodétermination. Arnaldo Otegi, de Batasuna, bras politique de ETA, a l'habitude de parler d'un Pays basque allant « de l'Adour à l'Ebre ». Cet été 2001 à Corte, Mme Mertxe Colina, d'Abertzaleen Batasuna, indiquait que « la revendication (du département Pays basque), plutôt acceptée par la population » doit être « appuyée » par les nationalistes afin de « lui faire franchir une nouvelle étape vers l'indépendance » (Propos rapportés par Bernard Poignant dans Le Monde, non démentis).
Il n'est pas besoin de poursuivre la démonstration. La création d'un département rentre depuis toujours dans la stratégie des indépendantistes basques pour arriver à la « construction nationale ». D'ailleurs, cette idée est la leur et sans leur soutien actif, elle n'aurait pas bénéficié de cette diffusion. Les départementalistes servent de marchepied à la cause séparatiste : les uns militent pour que, sur la carte de France, on trace en pointillé les limites d'un territoire appelé Pays basque ; les autres sont à l'affût et prendront le relais pour qu'on découpe la carte suivant le pointillé et que la limite se transforme en frontière.
Parce que l'ethnicité et le communautarisme sont consubstantiels au concept de département Pays basque, tout le processus se situe en dehors de la République. Les départementalistes sont les compagnons de route des séparatistes basques qui disposent aussi en Euskadi de puissants appuis. Pour ces raisons, nous combattons cette idée et nous continuerons à la combattre.