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Le bulletin de CAPVELa presse locale nous a abondamment informés des développements multiples et variés qui ont abouti à l’installation d’un ersatz de Chambre d’agriculture du Pays basque, organisme conçu, bâti et organisé par le syndicat ELB. Le public non agriculteur, c’est-à-dire la grande majorité du public, pas forcément très au fait de l’organisation du monde agricole, aurait sans doute apprécié qu’à cette occasion, on lui expliquât le rôle et les attributions d’une Chambre d’agriculture. Il aurait ainsi été mieux à même de juger de l’intérêt d’une Chambre spécifique au Pays basque. Mais on voit bien que ce genre d’information risque de déranger puisque qu’il tend à former des citoyens avertis.
"Cordero lechal del País Vasco"
Pour bien comprendre tous les aspects de cette affaire, il faut garder en mémoire un élément essentiel : le syndicat ELB est un syndicat de la mouvance nationaliste basque. Certes, sa finalité première est la promotion d’un certain type d’agriculture et la défense des intérêts de ses adhérents (censés partager cette même conception de l’agriculture). Mais, son objectif est bien de participer à la « construction nationale », à l’édification d’un Euskal Herria allant « de l’Adour à l’Ébre », disposant d’un territoire clairement délimité, et aussi d’institutions distinctes de celles des États espagnols et français. Ceci ne signifie pas évidemment que tous ses adhérents apportent leur soutien aux candidats nationalistes lors des élections. Par contre, ses dirigeants… Ainsi ELB fut, en septembre 1998, avec les diverses autres organisations nationalistes, modérées ou radicales, signataire de la « déclaration de Lizarra » qui met en cause l’autorité des États espagnol et français sur Euskal Herria. Créé en 1982, le syndicat ELB (Euskal herriko Laborarien Batasuna) s’est depuis affilié à la Confédération paysanne (née en 1987 de divers mouvements opposés à la FNSEA, et surtout connue par la figure hyper-médiatisée d’un de ses représentants, le néo-rural, José Bové). Dans ses conceptions de l’agriculture, de son rôle et de ses modes d’exploitation, il s’oppose donc au niveau départemental à la FDSEA, majoritaire dans les P.A.. Lors d’élections professionnelles en 2001, il devient majoritaire sur les communes du Pays basque. Une Chambre d’agriculture? Avant d’examiner l’intérêt de ce clone de Chambre d’agriculture engendré par ELB, commençons par le commencement : qu’est-ce qu’une Chambre d’agriculture ? Dans chaque département et chaque région, existe une Chambre d’Agriculture, établissement public professionnel, comme le sont les Chambres de commerce et d’industrie ou les Chambres des métiers. Cet organisme consulaire développe ses activités sur deux registres, comme porte-parole de l’agriculture et du monde rural auprès des pouvoirs publics, et comme prestataire de services auprès des agriculteurs. Toutes les composantes du monde agricole y sont représentées à travers 10 collèges électoraux auxquels sont adjoints des administrateurs du CRPF (Centre régional de la propriété forestière). Parmi ces collèges, on distingue 5 collèges individuels (chefs d’exploitation, salariés de la production agricole, salariés des groupements professionnels agricoles, propriétaires fonciers, anciens exploitants) et 5 collèges des groupements professionnels agricoles (coopératives de production, autres coopératives, Crédit agricole, assurances mutuelles agricoles, organisations syndicales). En outre, peuvent s’ajouter des membres associés, dans les P.A., un représentant du Conseil général et un du Préfet. On comprend bien, à cet énoncé, que cet organisme se veut d’abord un lieu de concertation entre toutes les composantes du monde agricole, mais aussi un organisme dans lequel se retrouve le rapport des forces syndicales (comme c’est le cas dans tous les organismes paritaires, par exemple les caisses d’Assurance maladie ou l’UNEDIC). Mais c’est aussi, à l’évidence, un lieu de pouvoir, comme le montre les âpres luttes syndicales pour la conquête des présidences, de cet organisme comme des autres. Le retrait volontaire d’un syndicat, la politique de la chaise vide pratiquée par ELB, peut être considéré comme un échec de toutes les parties, ainsi que l’indique un syndicaliste de la FDSEA, Jean-Louis Gracy (Sud-Ouest du 11/01/05). Ce serait aussi un échec pour ELB si, comme semblaient l’indiquer dès le départ ses avancées et reculades tactiques, ELB était persuadé qu’il ne pouvait sortir que vainqueur — avec une Chambre officielle pour le Pays basque — de son bras de fer avec les pouvoirs publics. Mais la rupture n’était-elle pas, quoiqu’il en dise, son véritable objectif initial... Missions et moyens Les Chambres emploient, dans les domaines du service aux agriculteurs (conseil d’entreprise, recherche et développement, études économiques, expérimentation, animation et ingénierie de projets, formation, communication) 7750 salariés au total. Leur financement global est assuré en partie par le paiement direct des prestations de service mais surtout, d’une part, par le reversement d’un pourcentage de l’impôt foncier bâti et par des taxes parafiscales sur les produits agricoles et, d’autre part, par des subventions de fonctionnement et de projets. On comprend bien alors qu’un établissement qui n’est reconnu ni par les pouvoirs publics, ni par les autres Chambres, notamment la Chambre régionale, ne peut pas remplir les taches dévolues à une Chambre. Il n’assurera pas de représentation du monde agricole auprès de ces pouvoirs publics (Ministère, Région, Département…) ; ainsi il ne sera pas présent au CDOA (Comité départemental d’organisation agricole). Et surtout, il n’aura aucune influence dans la distribution de la manne financière. Il ne disposera pas du financement provenant de l’impôt ou des subventions de ceux qui ne la reconnaissent pas. Ce ne seront pas, à l’évidence, les subventions versées par quelques mairies du Pays basque qui lui permettront d’assurer le second volet des tâches dévolues à une Chambre (services aux agriculteurs). Il lui faudra, pour survivre, attendre l’argent qui viendra d’ailleurs, c’est-à-dire évidemment du sud. La lecture du Journal du Pays Basque (15/01/05) est très instructive : « Une convention est en cours d’élaboration entre la nouvelle Chambre et l’exécutif de la Communauté autonome. Son contenu et la contrepartie financière qui en découlera ne sont pas encore définis. » On ne s’étonnera pas alors de la présence à la cérémonie d’inauguration de la vice-ministre de l’agriculture du gouvernement d’Euskadi (ce qui a fait tousser le Président du Conseil général, J.J. Lasserre). On peut aussi noter cette remarque d’un syndicaliste d’ELA (syndicat ouvrier, courroie de transmission du PNV), propriétaire de l’immeuble mis à la disposition du nouvel organisme : « Nous ne sommes pas étrangers mais basques et faisons aussi partie de l’UE » (AFP 15/01/005). Les faits nous ramènent ainsi à notre observation du début d’article. La querelle ELB reproche à la Chambre d’agriculture des P.A. de concentrer ses moyens de développement (humains et financiers) sur la culture du maïs et son utilisation, et donc de négliger l’agriculture de montagne du Pays basque et ses petits exploitants. C’est, adaptée au département, l’opposition classique entre la FNSEA majoritaire, et les autres syndicats agricoles. La FNSEA, co-gestionnaire des politiques agricoles avec les gouvernements successifs (surtout de droite) pendant plus de trente ans, est plutôt portée, de par sa structure propre (associations spécialisées par produit dont la plus influente est la l’Association générale des producteurs de blé et autres céréales), vers le productivisme et les grosses exploitations. On a vu cette logique de cogestion atteindre son maximum avec la nomination du président de la FNSEA, François Guillaume, comme ministre de l’agriculture dans le gouvernement Chirac de la première cohabitation. La Confédération paysanne milite pour le maintien de paysans nombreux dans un milieu rural vivant avec des productions de qualité. Son discours sur une meilleure répartition des aides à l’agriculture passe forcément mieux dans les départements de petites et moyennes exploitations situées dans les zones difficiles, cherchant à se distinguer en produisant de la qualité. Notons toutefois que la CP est majoritaire dans la représentation syndicale de la Chambre de Loire-Atlantique sans que cela entraîne des scissions intempestives. Dans le département des P.A., le clivage entre producteur du maïs (en plaine) et éleveurs de basse montagne ("basque" et "béarnaise") existe bien entendu. Mais il existe des clivages semblables dans d’autres départements, entre des professions agricoles assez distinctes. Ainsi, dans la Loire-Atlantique, département déjà cité, on trouve, au nord de la Loire, des éleveurs et des maraîchers et au sud, des viticulteurs. Si on constate dans les P.A. une ligne de partage nord-sud liée à la géographie, pourquoi introduite dans les activités agricoles une frontière est-ouest ? Cette frontière paraît d’autant plus mal venue qu’il existe, dans les vallées du Béarn, des éleveurs dont la situation est comparable à celle des éleveurs du Pays basque. D’ailleurs, ne produisent-ils pas le même fromage, sous le même label AOC Ossau-Iraty ? Le retrait d’ELB ne contribue-t-il pas à l’affaiblissement des positions des éleveurs des vallées d’Aspe et d’Ossau qui se retrouveront encore plus isolés ? De même pour le syndicat Confédération Paysanne qui va subir une perte de poids sensible dans les instances de la profession auxquelles il continuera de participer ? Le syndicat ELB démontre dans cette affaire un manque de solidarité avec les agriculteurs de la montagne "béarnaise". En effet, si on en croit ses arguments, ces derniers souffrent aussi de la prédominance des cultivateurs de plaine et de la FDSEA à la Chambre des P.A.. Le retrait d’ELB entraînera automatiquement pour eux une perte d’influence supplémentaire et un affaiblissement de leurs positions. La sécession Des propos de Jean-Pierre Goïty, viticulteur à Ispoure et vice-président (FDEA) de la Chambre d’agriculture, repris dans Sud-Ouest du 13/01/05, font sursauter. Il évoque, au sein de la Chambre et du syndicat FDEA, des relations entre Basques et Béarnais qui sont teintées d’incompréhension et cela complique les choses. « C’est un fait lié à nos cultures respectives, il remonte très loin et n’est pas spécifique au monde agricole. » Plus de deux cents ans après la Fête de la Fédération sur le Champ de Mars le 14 juillet 1790, on en est encore à évoquer des raisons culturelles ou historiques, en tout cas ethniques, — et pourquoi pas raciales ? — pour expliquer des dissensions au sein d’une profession. On voit ressurgir des clivages qui font référence à l’histoire ancienne. C’est à croire que la société française serait restée figée pendant toute cette période, que les progrès dans l’éducation, dans les techniques, n’auraient pas modifié ces manières de penser rétrogrades. Les pesanteurs sociologiques relèveraient- elles en fait, dans les campagnes du Pays basque et du Béarn, de la fossilisation ? On peine à le croire. Quoiqu’il en soit, la raison de la sécession ne doit pas être cherchée bien loin. À la "conscience de classe" s’est substituée la "conscience de race", attisée par ELB. Sous prétexte de défense des intérêts des éleveurs du Pays basque, le syndicat ELB a trouvé une occasion de distinguer « les Basques » dans la population française. On connaît la sensibilité (voire la sensiblerie) de la société française qui garde la nostalgie d’une France rurale que la modernité aurait fait disparaître. Cet attachement à une image idyllique du monde paysan ne pouvait que rendre sympathique auprès du public la soi-disant volonté des paysans basques de conserver leurs racines, leurs spécificités. En fait, on tentait de le faire rétrograder vers des temps anciens révolus, vers une société basque renfermée dans sa ruralité et vers les idées réactionnaires du théoricien du nationalisme basque Sabino Arana. Dans cette veine, la prétendue défense de la paysannerie « basque » ne serait-elle pas un excellent moyen pour pousser la « communauté basque » à se rassembler autour de ces valeurs… et autour des nationalistes qui les garantissent ? C’est manifestement ainsi que les dirigeants — nationalistes — d’ELB ont raisonné pour se lancer dans une action qui ne pouvait que conduire à la sécession, accordée ou forcée. De la même façon, la revendication d’un département basque s’appuyait sur la défense d’une « spécificité » qu’il fallait garantir. Mais les porteurs de pancartes d’alors n’avaient comme outil de pression que d’éventuels appuis politiques, plus ou moins sûrs. L’ELB dispose de moyens d’action directs puisqu’il veut perturber le fonctionnement de la Chambre des P.A.. Il sait aussi que la FNSEA a toujours été attachée à l’union dans la profession : on l’a bien vu dans la mollesse des réactions de la Fédération départementale et dans les concessions qui ont été faites avec la création du "Service d’utilité agricole territorial Pays basque", véritable Chambre bis. Le refus de ce SUAT qui accordait à ELB, sur la différenciation de la partie basque par rapport à la Chambre départementale, tout ce qu’il réclamait, sauf l’appellation (pour lui l’essentielle), se comprend si on le replace dans le contexte politique. Le prétexte censé justifier ce refus — le flou des propos du ministre de Villepin à Bayonne disent-ils — montre bien que c’est clairement l’idéologie de la différence qui domine dans cette affaire. Cet ersatz de Chambre d’agriculture d’Ainhice-Mongelos sera ce qu’elle voulait être, non tant un outil de défense de la profession agricole, qu’une association de plus, une vitrine, un outil au main des nationalistes du nord, aidés par ceux du sud, pour poursuivre leur propagande en faveur de la différenciation puis de la dissociation du Pays basque, dans les P.A. d’abord, dans la France ensuite. Bref un pas de plus dans la « construction nationale ». Quand on voit l’assistance à l’inauguration des locaux, les nationalistes doivent se dire que les résultats dépassent leurs espérances. Quelles étaient les motivations des présents ce jour-là ? La défense de la petite paysannerie, la spécificité de l’agriculture basque, ou l’affirmation d’une différence ?
Le CapVe
Rédigé par Le CapVe le 23/07/2005 à 23:02
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