(CAP = Citoyens en Adour-Pyrénées) - www.capve.info



La revue « Hérodote », fondée par le géographe Yves Lacoste, se définit comme une revue de géographie et de géopolitique. Sa conception de la géopolitique est l’analyse des rivalités de pouvoir sur des territoires en tenant compte des représentations contradictoires dont elles sont l’objet. Le numéro 105 de la revue, datée du 2e trimestre 2002, s’intitule « Langues et territoires ». Pour la responsable du numéro, la géographe Béatrice Giblin, il s’agit bien d’une question géopolitique. Le présent article est inspiré par son texte qui sert d’introduction au débat présenté dans la revue. Les phrases extraites de son texte sont distingués par de l'italique entre guillemets.
Outre ce numéro de cette toujours intéressante revue, nous recommandons notamment les numéros 80, « Périls géopolitiques en France », 91, « La question de l’Espagne » et 95, « Nationalismes régionaux en Europe ».


Langues et territoires (article paru dans le bulletin CAPVE n° 14)

« La question des langues régionales et minoritaires ne se limite pas à des querelles de linguistes, ni au nombre de locuteurs, ni à la défense d’un patrimoine culturel, même si tous ces aspects ont leur importance. Elle est aussi affaire de territoire : sur quel territoire sont-elles parlées, ou, plus souvent, quel est le territoire sur lequel certains partisans de leur renaissance souhaiteraient les remettre en usage et pourquoi ? »
Avec de tels propos, nous voilà au cœur du débat et, du coup, au cœur de l’actualité de notre région.
« Les représentations que les uns et les autres se font de cette question des langues régionales s’opposent car elles traduisent en fait des conceptions différentes de la nation et de son devenir. Elles recouvrent alors des enjeux qui sont loin de n’être que culturels puisque, à ces langues correspondent des territoires plus ou moins clairement délimités qui peuvent devenir le théâtre de conflits linguistiques. »

Une évidence ordinaire
« Mais la langue régionale n’est pas systématiquement objet de conflit. Pour bon nombre de locuteurs, il n’y a pas de concurrence entre la langue régionale et la langue nationale. »
Ainsi, dans ce même numéro d’Hérodote, Pierre Bidart se dépeint comme « un bon républicain français, qui assume sereinement, comme une évidence ordinaire, sans l’exalter, sa part de basquité en étant par exemple bascophone régulier quand je suis au Pays basque. » Il ajoute : « J’essaie même à travers mes écrits de promouvoir une basquité républicaine, se veut pacificatrice dans une région confrontée à un nationalisme de violence. »

Un enjeu de pouvoir
« En effet, la langue régionale devient un enjeu de pouvoir quand il existe dans la région un mouvement nationaliste. Pour les militants de ce mouvement, parler la langue régionale est perçu comme le moyen d’afficher leurs convictions nationalistes ; en quelque sorte, imposer leur langue, c’est reconquérir leur territoire. C’est dans ces conditions que naissent les conflits territoriaux linguistiques. Réussir à imposer sur un territoire la pratique dominatrice, voire exclusive, d’une langue, c’est marquer sa souveraineté sur ce même territoire. C’est pourquoi les exemples de réel bilinguisme sont aussi rares et les conflits linguistiques fréquents, car une langue finit toujours par l’emporter sur l’autre. »

Les leçons de l’Histoire
Dans son article, Béatrice Giblin rappelle : « à la Révolution, la langue ne pouvait pas être considérée comme le fondement de l’unité nationale puisque plus de la moitié des Français ne la parlaient pas. La nation est définie comme des citoyens libres et égaux en droit. Il est faux ou manipulateur de dire que ce sont les hommes de la Révolution qui ont imposé le français car, même si les jacobins l’ont souhaité, ils n’ont pas eu les moyens de le faire.
C’est avec l’école de la IIIe République que l’immersion dans la langue française à l’école fut obligatoire. Là encore, il ne faut pas oublier le contexte politique. La reconquête de l’Alsace-Lorraine était dans toutes les têtes. Or, dans cette région, la langue maternelle de la majorité de la population n’était pas le français, il a bien fallu réaffirmer que la langue n’était pas le seul critère d’appartenance à une nation et que la nation française ne repose pas sur la langue, mais sur la volonté de partager un même avenir politique. De là le fameux discours de Renan Qu’est-ce qu’une nation ? .
 »
Plus récemment, si l’apprentissage des langues régionales ne fut ni facile ni favorisée, « cela n’explique pas leur recul massif, qui résulte surtout des changements économiques et sociaux qui ont marqué la France à partir de 1950. L’école évidemment a joué son rôle, mais aussi la diffusion de la radio puis de la télévision. Le recul des langues régionales est une conséquence indirecte des « trente glorieuses » plus que le résultat d’un acharnement politique centralisateur.  »

Idéologisation
Pierre Bidart, dans sa communication, cite deux moments particuliers d’idéologisation de la langue au Pays basque.
Sous la IIIe République, l’Église va fortement idéologiser la langue basque et la langue française. Le basque sera la langue de la communication religieuse et de la structuration de l’identité basque : Eskualdun fededun (Basque et croyant) ou encore Eskuarak du eskualduna egiten (C’est le basque qui fait le Basque). Le français sera la langue d’une modernité républicaine déstabilisatrice, la langue des mauvaises idées, de la mobilité sociale.
Autre moment, vers 1970, quand le nationalisme basque est en voie de constitution. Le basque devient une langue opprimée et le français la langue d’un État oppresseur. Et des slogans nouveaux (partiellement nouveaux car reprenant d’une certaine manière ceux de l’Église du XIXe siècle) organisent cette option politique : Euskal Herrian euskaraz (en basque au Pays basque) ou encore Euskaraz bizi (Vivre en langue basque).

Des langues nouvelles
« Les langues « régionales nouvelles » enseignées dans des écoles privées ou publiques sont des constructions linguistiques et lexicales sensiblement différentes des langues parlées autrefois ou encore parfois aujourd’hui par les plus âgées. (…) On objectera que si l’on ne codifie pas ces nouvelles langues, à terme il n’en restera rien. Sans doute. Mais il faut aussi se demander si parfois ce sauvetage poursuit exclusivement un but culturel. S’agit-il par cette normalisation d’en faire des langues de communication afin de permettre par exemple aux Bretons de Rennes (qui est en pays gallo) de communiquer avec les Bretons de Brest ou de Quimper, ce qui n’était pas le cas quand dans chaque petite communauté on parlait un dialecte particulier ?
En fait, pour la très grande majorité des apprentis locuteurs, il s’agit de montrer un attachement à une culture et à une langue qui fut défavorisée aux yeux de leurs parents. Mais c’est aussi vouloir affirmer une spécificité culturelle régionale. En attendant que pour quelques-uns elle ne devienne nationale ?
L’un des moyens d’affirmer une spécificité régionale est de marquer le territoire par des toponymes en langue régionale. (…) En Corse, au Pays basque, on sait bien que le marquage du territoire est aussi un message politique.
 »
On se souvient de l’expédition de Xabi Larralde et de ses amis sciant à la tronçonneuse les poteaux indicateurs de la place des Cinq-Cantons à Anglet ou de celle des « démo » maculant les indications du carrefour Maignon, toujours à Anglet. Que toutes ces farces se déroulent sur le territoire d’une commune dont on ne peut, malgré tous les efforts des uns et des autres, effacer d’un seul coup les racines gasconnes est une illustration des propos de Béatrice Giblin dans Hérodote.

Au service du nationalisme régional
« Quand deux langues se disputent le même territoire, il y a conflit. Les situations de réel bilinguisme sont extrêmement rares ; ce qui existe, c’est la juxtaposition de territoires monolingues dans un même État, comme en Belgique ou en Suisse. Lorsque s’affrontent deux nationalismes, le flamand contre le wallon par exemple, la lutte est âpre et aucune parcelle de territoire géographique, aucune position géographique ne doivent être abandonnées.
Si les raisons de la défense des langues néo-régionales sont variées, parmi elles il y en a une qui relève d’une représentation plus politique que culturelle. C’est celle qui repose sur le rejet d’un État jugé dominateur qui ne respecterait pas la diversité. On retrouve un courant d’opinion favorable au « droit à la différence » et aux bienfaits supposés du communautarisme. C’est pourquoi les militants politiques régionalistes défenseurs des langues régionales sont de farouches partisans de l’accroissement des pouvoirs régionaux et de la mise en place d’un fédéralisme régional à l’échelle de l’Europe.
 »

Et les langues minoritaires ?
« La reconnaissance des langues néo-régionales posera à terme le problème de l’enseignement des langues des Français issus de l’immigration. »
Certains voudraient voir modifié l’article 2 de la Constitution et, après « La langue de la République est le français », ajouter « dans le respect des langues régionales, qui font partie du patrimoine » (M. Le Fur, député UMP des Côtes d’Armor), M. Bayrou surajoutant « et la défense » car dit-il « le respect ne suffit pas » (débat à l’Assemblée nationale sur la loi de décentralisation). M. Le Fur a pris soin de préciser « Je ne parle pas de « langues minoritaires » car il existe des langues minoritaires non régionales. » L’amendement de M. Le Fur, combattu par le gouvernement, a été repoussé par 50 voix contre 39 sur 89 votants.
Ne faudrait-il pas mieux ajouter : « La République respecte toutes les langues des Français ». Parmi les Français qui possèdent une langue maternelle différente du français, qu’ils ont entendu parler dans leur enfance, et qu’adultes, ils pratiquent en famille ou entre amis, ceux qui sont concernés par l’arabe dialectal algérien et le kabyle sont plus nombreux que ceux qui se trouvent en situation identique avec le basque. Au nom de l’égalité et du respect des cultures, des origines et des racines, comment refuser aux uns ce qu’on accorde à l’autre ? Une culture « déterritorialisée » est-elle moins respectable qu’une autre ? Manifestement, ces questions sont considérées aujourd’hui comme politiquement incorrectes. Et pourtant… Comme l’a rappelé le Garde des Sceaux dans le débat signalé plus haut : « En droit, …, je ne sais pas ce qu’est une langue régionale. Je ne sais pas si cela regroupe le béarnais, le basque, l’arabe dialectal. »

Langues et territoires (article paru dans le bulletin CAPVE n° 14)
Application évidente
Il n’y a pas besoin de chercher bien loin pour trouver des exemples d’application aux propos de Béatrice Giblin dans Hérodote. L’exemple le plus évident est celui des « démo » à la gare de Bayonne.
L’objectif est double : marquer le territoire et imposer le basque dans un service public.
Il y avait eu une tentative, de la part des « démo » ou équivalent, auprès de La Poste. On exigeait que les noms des communes du Pays basque (et donc Bayonne, Anglet, Biarritz) puissent être écrits en basque sur les lettres. Les responsables de La Poste firent valoir que le système de tri automatisé des lettres ne permettait pas que plusieurs noms soient associés à un même code postal. Qu’à cela ne tienne, les boîtes à lettres jaunes se retrouvèrent barbouillées de noir, surtout sur le BAB. Pourtant, il s’avéra que la cible (La Poste) avait été mal choisie. Outre l’argument technique qui paraissait difficile à contourner, la riposte (le barbouillage) était inefficace puisque l’envoi et le dépôt du courrier n’étaient pas perturbés. De plus, défaut absolument rédhibitoire, l’action n’était pas médiatisable. Elle tourna court.
Avec la SNCF, le contexte est tout autre. Une signalétique et des annonces vocales en basque sont techniquement réalisables. Et surtout, l’entreprise est très vulnérable. Un petit groupe d’individus déterminés peut provoquer des retards qu’on ne peut pas toujours rattraper (c’est l’image de marque de la SNCF qui en pâtit). Plus fort encore (et la chose était évidemment prévue dès le départ) des manifestants plus nombreux répartis sur les voies peuvent bloquer le trafic pendant plusieurs heures.
Autre avantage : toutes les actions dans une gare comme celle de Bayonne seront largement reprises par les médias tous proches et toujours disposés (les expériences précédentes l’avaient bien montré) à évoquer ce genre d’« événement ».
D’autre part, le gare serait un formidable exemple d’une sorte de co-officialisation du basque, puisqu’il s’agit d’un service public. Car on exige maintenant que le personnel en contact avec la clientèle soit en mesure de s’exprimer en basque, comme s’il n’existait pas une langue de communication nationale. Il est clair que ce qui sera accepté par la SNCF ne pourra être refusé à la Poste, puis dans les administrations et pourquoi pas au tribunal (où se dit le droit). Ce sera une co-officialisation de fait.
Mais l’intérêt principal de ces actions se trouve dans le rôle et l’emplacement de la gare de Bayonne. Bayonne, c’est la « capitale du Pays basque ». Il faut donc que le voyageur qui pose le pied sur le quai de cette gare soit accueilli par une voix parlant le basque. C’est hautement symbolique ; comment mieux montrer qu’on se situe là « en Pays basque ». Si certains objectent que la gare est située sur la rive droite de l’Adour, dans le quartier Saint-Esprit, quartier gascon s’il en est, que de la gare de Bayonne partent des TER vers Hendaye et St Jean Pied-de-Port bien sûr, mais aussi vers Dax et Pau, que les cars de la RDTL sont stationnés dans la cour de la gare, eh bien, c’est tant mieux. Le symbole n’en aura que plus de force. C’est ainsi, par des coups de force, que le territoire sera bien délimité dans tous les esprits.
Ne nous faisons pas trop d’illusion. À force de pressions, la bataille sera gagnée. D’abord parce que les réactions de la SCNF ont été des plus molles et les arguments opposés des plus faibles. Il a fallu attendre l’annonce d’un blocage du trafic de plusieurs heures pour entendre enfin un responsable déclarer quelques évidences : « La SNCF n’a pas vocation à défendre une langue régionale. Les problèmes se discutent dans tous les cas avec les pouvoirs publics légalement désignés. »
Ensuite et surtout parce que les édiles locaux se sont empressés de laisser la SNCF dans le caca. Pas un ne bougera le petit doigt, et pour cause, car ils sont tous embarqués dans le bateau de la « défense de la langue ». On se souvient qu’une inspectrice de l’Éducation Nationale chargée de l’enseignement du basque déclarait que le BAB était le « maillon faible » et qu’on allait donc y lancer une campagne promotionnelle afin de sensibiliser les parents à l’intérêt de son apprentissage par les enfants. On expliquera que sur le BAB, il est sinon indispensable du moins utile d’apprendre la langue « d’origine », le basque. Cela permettrait à ceux qui « ne sont pas de là » de s’intégrer à la population (de souche ?) du territoire, de s’insérer dans les racines de ce peuple. On est bien dans une politique de l’offre (qui précède la demande sociale). Et ensuite, on pourra retourner l’argumentation en déclarant que ce territoire est, à l’évidence, le Pays basque puisqu’il s’y présente un nombre conséquent de locuteurs.
C’est le raisonnement des « démo » imposant le basque dans cette partie (symbolique) du BAB qu’est la gare de Bayonne. Chez les premiers, les méthodes sont « soft », il s’agit uniquement de défense d’un patrimoine culturel, on l’a bien compris. Chez les seconds, les méthodes sont « hard » mais il s’agit sans conteste de la défense d’une langue. Rien, absolument rien de politique dans tout cela... Et si ceux-ci disent à ceux-là que ce n’est pas suffisant, jamais ceux-là n’oseront dire à ceux-ci que c’est trop. On voit qui mène le train.

Le CapVe
Rédigé par Le CapVe le 17/07/2005 à 16:00

CAPVE a été créé en octobre 1999 pour faire entendre la voix des citoyens attachés aux valeurs de la République et opposés à la revendication d'un "département basque".
Aujourd'hui, après les refus successifs des gouvernements Jospin puis Raffarin, les tenants d'une scission du département des Pyrénées-Atlantiques ne désarment pas. La défense de la langue basque est devenue le cheval de Troie des nombreuses associations "culturelles", soutenues par les régionalistes, les fédéralistes, les abertzale ... et aussi les opportunistes. La stratégie est claire : d'abord la définition officielle d'un territoire sur lequel la langue basque aurait un statut privilégié, puis des institutions spécifiques qui établiraient des relations particulières avec la puissante Communauté Autonome Basque voisine. Pour les nationalistes basques, c'est la perspective de la "réunification d'Euskal Herria", c'est la "construction nationale".
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