Plus personne aujourd’hui ne nie que le groupe des « démo » est un appendice d’Abertzaleen Batasuna. Disons plutôt : plus personne parmi les observateurs qui n’appuient pas de façon plus ou moins détournée le nationalisme basque… S’il fallait une preuve supplémentaire, on la trouverait dans la photo du journal Sud-Ouest qui accompagnait l’article du 26/05/2003 sur la nième manifestation des « démo » à la gare de Bayonne. On y reconnaît, parmi les plus en vue des manifestants, Gorka Torre et Jean-Noël Etcheverry, qu’on ne présente plus tant ils sont liés aux activités de AB depuis bien longtemps. Le rédacteur de l’article se permettait un euphémisme, sans doute pour faire sourire ses lecteurs, en soulignant que « l’appel des Démos » était « relayé également par Abertzaleen Batasuna ». Dans une conférence de presse organisée par les « démo » (Sud-Ouest du 13/06/2003) participaient plusieurs élus : Jean-Michel Galant (AB), Michel Ithurbide (AB) Jakes Abeberry (AB) ainsi que les habituels satellites, le Vert Jean Lissar et un conseiller municipal de Bayonne, le vibrion Bernard Causse dont on ne sait jamais s’il est écolo, socialiste, nationaliste, ou tout cela à la fois, simultanément ou alternativement. Il ne faut pas oublier que les Verts du Pays basque sont signataires de l’accord de Lizarra entre toutes les composantes nationalistes au nord et au sud des Pyrénées. Cet accord, voulu par ETA en contrepartie d’une trêve devait marquer la réconciliation entre les nationalistes « modérés » et les « radicaux ». On se réconciliait sur le dos de l’adversaire commun clairement désigné, les États espagnols et français, clairement mis en cause.
On sait que les « démo », c’est-à-dire les nationalistes de AB, ont lancé un campagne particulièrement active réclamant le bilinguisme à la SNCF et notamment à la gare de Bayonne (signalétique en basque et même guichetiers parlant basque, ce qui serait tout simplement une basquisation des emplois). Nous avons traité de ce sujet dans notre dernier numéro : à l’évidence, il s’agit de définir et de faire reconnaître de facto un territoire basque (c’est toujours utile dans un processus de revendication d’institutions spécifiques tentant vers l’autonomie politique de ce territoire). Personne parmi le personnel politique local n’a volé au secours de la SNCF de peur d’être accusé, par tous les défenseurs patentés de l’euskara, de fossoyeur de langue en danger. Mais il faut reconnaître également que les « démo » n’étaient soutenus, nous l’avons vu, que par AB et ses alliés ou compagnons de route. Il était clair que la classe politique ne voulait en aucun cas se mêler de cette affaire : la manœuvre nationaliste était trop évidente.
Zorro est arrivé
Alors, Jean-Claude Carrère est arrivé. Sénateur (PS) des Landes, il est premier vice-président du Conseil Régional, chargé des transports. Après avoir fait mine de chercher en vain des représentants qualifiés parmi les multiples sociétés bascophones, ou tout simplement des représentants élus des populations concernées, il a décidé de considérer comme seuls « interlocuteurs valables » dans cette affaire, les « démo ». Rendez-vous a été fixé et immédiatement annoncé dans la presse.
Ainsi, les « démo » obtenaient ce qu’ils cherchaient en vain depuis longtemps : se faire reconnaître par les politiques comme interlocuteur dans la fonction qu’ils se sont attribués, celle de défenseurs farouches de l’euskara. Ce geste, comme toute cette affaire d’ailleurs, est éminemment politique et M. Carrère le sait parfaitement.
Nous ne pouvions rester sans réagir devant une telle collusion de fait. Nous avons adressé un courrier électronique à M. Carrère dans sa boîte du Conseil régional (voir ci-dessous). Nous avons volontairement mis de côté toute polémique, croyant naïvement que M. Carrère s’était quelque peu laissé abuser. Nous nous sommes même risqués à quelques remarques concernant la stratégie politique partisane, domaine qui ne nous est pas très familier. M. Carrère nous a rappelé, par téléphone, sur un ton offusqué, qui il était (il est vrai que les manifestations de sa personnalité n’étaient pas encore arrivées jusqu’à nous) mais n’a pas dit un mot de l’affaire elle-même. Nous sommes tout à fait dans ce que le député Jean Tardieux qualifiait dans les années 30 de « politique du chien crevé au fil de l’eau ».
M. Carrère sait que cette reconnaissance ne pouvait que réjouir et conforter les « démo ». Elle les met en valeur parmi les groupes similaires, impose de fait à la SNCF de les considérer peu ou prou comme des interlocuteurs et va inciter les autres organismes à en faire autant. C’est d’ailleurs cette perspective qu’a tracé l’un d’entre eux dans une tribune du Journal du Pays basque. Il y exprime sa jubilation et détaille les raisons de sa satisfaction. Après la dérobade de M. Carrère, mal dissimulée sous une indignation hors de propos, cette lecture nous a amenés à expédier un second courrier électronique (voir ci-dessous).
Ainsi, M. Carrère, par calcul électoraliste, fait la courte-échelle à AB. Mais il y a mieux encore. Après l’entrevue, la presse nous apprenait que M. Carrère « entrerait en contact avec la Direction régionale de la SNCF » et « s’est engagé de rendre compte par écrit à Louis Gallois, président de la SNCF ». Voilà un sénateur qui joue les petits télégraphistes entre les « démo » et la SNCF. Est-ce bien raisonnable dans sa position et son âge ?
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Mail du 22/05/03
Monsieur le Sénateur,
Grande a été notre surprise d’apprendre par la presse locale (journal Sud-Ouest du 22 mai) votre intention de recevoir des représentants des « démo ». Permettez aux observateurs attentifs de la vie locale que nous sommes de vous apporter quelques précisions sur cette organisation.
De notoriété publique, elle est une émanation directe du parti nationaliste basque Abertzaleen Batasuna : il suffit d’examiner la liste de leurs dirigeants respectifs pour en être assuré. Dans leur répartition des tâches, les « démo », qu’on présente comme jeunes et impertinents, se sont fait une spécialité de la défense de la langue basque ; un fond de commerce qui rapporte gros par les temps qui courent. Ils ciblent des actions à fort impact médiatique, dont certaines leur ont valu des condamnations : vol de documents historiques aux Archives départementales de Pau, escalade de murs de prisons (villa Chagrin à Bayonne ou Santé à Paris), détérioration de biens publics, et bien sûr, pression sur les services publics, SNCF en particulier, pour imposer (en attendant plus) le bilinguisme sur un territoire qu’ils ont défini comme basque. En bons petits soldats du nationalisme, ils prônent la « construction nationale » d’Euskal Herria, c’est-à-dire la dissociation du Pays basque de France du reste du territoire national pour fusionner, d’une manière ou d’une autre, avec l’Euskadi et la Navarre en Espagne. La teneur des propos de leurs dirigeants est à cet égard édifiante.
En recevant officiellement des représentants des « démo », le vice-président du CR les crédibilise, semble nouer avec eux un dialogue exclusif et en quelque sorte les absout de leurs actions passées et présentes. Suffit-il de jeter le trouble, de créer des désordres, d’afficher des idées séparatistes pour devenir les interlocuteurs privilégiés des institutions républicaines ? Dès lors, on comprend la jubilation qui transparaît dans l’article de Sud-Ouest. Les « démo » sont conscients d’avoir remporté là une belle victoire et les nationalistes d’avoir démontré une fois de plus qu’ils sont les vrais défenseurs de la culture et de la langue basque.
Tout le monde prend conscience aujourd’hui des dangers que représente le communautarisme, quel qu’il soit. Ce fut d’ailleurs une idée force de votre congrès de Dijon. Nos adhérents, conséquents avec eux-mêmes, y compris ceux qui se situent habituellement à droite, n’ont pas hésité à voter pour Jean Espilondo aux dernières élections. Mais ils estiment, avec la majorité de leurs concitoyens, qu’ici comme ailleurs, la défense des cultures régionales, objectif honorable en soi, doit être exempte de toute ambiguïté.
Avec toute notre considération.
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Mail du 1/06/03
Monsieur le Premier Vice-Président,
La finalité de notre association est d’intervenir dans le débat politique local pour dénoncer les glissements vers le communautarisme ou les manifestations d’un nationalisme de dissociation. Dans nos interventions, nous prenons soin de nous appuyer sur des faits (actes, écrits, propos…) qui ne souffrent aucune contestation. Les procès d’intention ou les attaques portant sur les convictions des uns ou des autres ne nous intéressent pas. Par contre, comme nous n’avons aucun intérêt partisan ou électoraliste, nos interventions sont souvent perçues comme dérangeantes.
Nous nous sommes adressés à vous, premier vice-président du Conseil régional d’Aquitaine, au sujet d’un entretien que vous accorderez prochainement aux « démo », portant sur le bilinguisme dans les installations de transport ferroviaire qui dépendent du CR. Tout le monde ici connaît ces « démo » auxquels vous accordez une attention particulière. L’actualité toute récente nous éclaire encore plus, s’il en était besoin, sur leurs méthodes et agissements. Nous tenons à vous en faire part, au cas où cela vous aurait échappé.
Le Journal du Pays basque qui développe très volontiers les idées de Batasuna, donne, dans son édition du 24/05/03, une bonne place à l’opinion d’un « démo » sur ce sujet. Voilà un extrait de ce texte concernant directement votre prochaine entrevue : « Si l’on met en parallèle les dernières condamnations pour le moins mesurées des deux derniers procès, et cette réponse positive de la seule collectivité territoriale concernée par la question, ce sont deux véritables signes forts envoyés à la SNCF pour qu’elle fasse enfin quelque chose, cette fois sur les grandes lignes. » Les « démo » considèrent clairement le rendez-vous que vous leur avez accordé comme une victoire politique (il s’agit bien, de fait, d’une reconnaissance officielle) et ils ne doutent pas que les conclusions de l’entretien iront dans leur sens puisque le rédacteur parle déjà de « signe fort » vis-à-vis de la SNCF.
Ajoutons un détail : après la manifestation de samedi devant la gare de Bayonne, les « démo » ont trimballé dans les rues de la ville, comme un trophée, un buste de Marianne qui avait été dérobé quelques jours auparavant à la mairie de Biarritz (Sud-Ouest édition Pays basque du 26/05/03). C’est dire l’estime qu’ils portent à la République et à ses représentations symboliques.
Sur la photo illustrant l’article de Sud-Ouest, on reconnaît deux dirigeants des « démo » parmi les plus actifs : Jean-Noël Etcheverry, membre du bureau d’Abertzaleen Batasuna, qui fut un des cinq permanents de ce parti nationaliste à l’époque, faste, où il était officiellement financé par Euskal Herritarok, nom donné alors à la vitrine politique de ETA ; Gorka Torre, autre leader membre d’AB, qui déclarait dans une interview à La Semaine du Pays basque du 21/12/01, « Je me sens membre de la Nation basque en tant que communauté qui partage des traits culturels, une identité et un projet collectif » et, plus loin, au sujet de la violence de l’ETA, « je suis opposé à toutes les violences » mais « c’est une violence que de ne pas faire un département Pays basque ou que la langue basque ne soit pas reconnue ».
Nous examinerons avec intérêt la manière dont la presse locale rendra compte des résultats de l’entretien entre le représentant du Conseil régional et les « démo », adeptes de la « désobéissance civile », comme l’écrit l’un d’entre eux. Nous ne doutons pas que les « démo » se chargeront d’en tirer le meilleur parti.
Avec toute notre considération.