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Les masques sont de saison à Bayonne  12/11/2006

Le Journal du Pays basque exulte : « Large soutien au lancement du premier salon agricole Lurrama » (3/11/06) puis « Carton plein pour Lurrama » (7/11/06). Sud-Ouest n'est pas en reste : « L'agriculture basque plaît »(3/11/06). Le succès public pour cette démonstration d'agriculteurs du Pays basque s'installant pour quelques jours à Bayonne est indéniable. Et du coup, l'opération politique montée par le syndicat agricole nationaliste ELB a abouti, grâce au soutien de quelques hommes politiques locaux qui, une fois de plus, ont préféré jouer les Jocrisse plutôt que « dire la vérité au peuple ». Avec en tête, le député-maire (UMP) de Bayonne, M. Jean Grenet.

Les masques sont de saison à Bayonne

Pour ceux de nos lecteurs qui souhaiteraient connaître dans le détail les chapitres précédents, nous renvoyons à l'article « Idéologie de la différence » publié dans notre brochure n° 20 du 1er trimestre 2005 et à la rubrique « manœuvres d'arrière-cuisine » du 13/10/05.
Résumons l'affaire à ses principes. Vite après qu'un groupe de jeunes gens ait établi, en 1963, les fondements du nationalisme basque en France avec la « charte d'Itxassou », est apparue l'idée du « département basque ». Singulariser le Pays basque et ses habitants par une entité administrative particulière serait un premier pas vers un objectif plus radical évoqué dans la charte. Parallèlement, les transformations dans le monde agricole amènent des réactions de défense de la petite exploitation. On se souvient de l'affaire du camp du Larzac et plus encore de l'affaire d'Aléria en Corse. Dans cette double perspective va se créer un syndicat agricole basque, Euskal herriko Laborarien Batasuna (ELB), qui adhère à la Confédération Nationale des Syndicats de Travailleurs Paysans (CNSTP), transformée ensuite en Confédération Paysanne.
Le syndicat va surfer sur deux vagues de phénomènes qui se conjuguent : d'une part celle des difficultés que rencontrent les petites exploitations agricoles pour survivre, sur tout le territoire national et notamment en basse montagne ; d'autre part, celle de l'érosion des caractéristiques régionales menacées par un monde de la communication omniprésente et de la mobilité, qui se manifeste notamment par la diminution des locuteurs en euskara, même en zone rurale.
Si, dans leur discours, les dirigeants d'ELB se cantonnent aux questions agricoles, on trouve régulièrement le nom du syndicat dans les nombreuses manifestations de la mouvance nationaliste, même la plus radicale. Pour prendre un exemple récent, ELB est signataire d'un manifeste intitulé « au-delà des agressions, pour un processus démocratique » fustigeant les décisions du juge anti-terroriste espagnol Grande-Marlaska ; contrairement à ce qu'on pourrait croire, il ne s'agit pas, dans l'esprit des signataires, des « agressions » de la kale borroka (violence urbaine programmée par les jeunes de Batasuna, bras politique d'ETA) mais de la justice espagnole. On remarque entre autres, parmi les signataires, les partis nationalistes EA, Batasuna, Abertzaleen Batasuna, (mais pas le PNV), les syndicats (nationalistes) ELA, LAB, EHNE et des mouvements comme Askatasuna et Segi, proches de Batasuna en France parce qu'interdits en Espagne. C'est pourquoi l'AFP n'hésite pas à désigner ELB comme « proche du parti indépendantiste Abertzaleen Batasuna » (dépêche du 26/11/04 à 8 h 42).
Quoiqu'il en soit, ELB réussira, en 1983, une remarquable percée pour sa première participation aux élections de la Chambre d'Agriculture des Pyrénées-Atlantiques et est devenu depuis un acteur qui compte dans le paysage agricole local. Le José Bové de ce syndicat se nomme Michel Berhocoirigoin. Il est très actif, très médiatique. Il participe à de nombreux colloques sur la défense de l'agriculture issue de petites propriétés assurant une certaine qualité du produit. La presse nationaliste (Le Journal du Pays Basque ou Enbata) publie régulièrement ses propos. Son bras droit est Maryse Cachenaut (c'est sa suppléante au Conseil du développement du Pays basque).
La revendication stratégique de ELB est la création d'une Chambre d'Agriculture du Pays basque au nom de « spécificités de l'agriculture du Pays basque ». Pour étayer son raisonnement, ELB se base sur des chiffres comparant le Pays basque et le Béarn. En faisant semblant d'oublier la géographie. En effet, la zone agricole du Pays basque est une zone de marches de montagne ou de basse montagne, centrée sur l'élevage. Par contre, le Béarn peut être divisé en deux zones : au sud une zone qui s'apparente au Pays basque, au nord une zone de plaines d'alluvion, avec une activité tournée vers les céréales et les cultures fourragères, et avec une structure foncière d'exploitations aux superficies plus importantes. Situation très classique diraient les géographes qui auraient alors tendance à séparer le département en deux zones, plaine et montagne. Mais certains, parmi lesquels ELB, voudraient tracer une limite, voire une frontière, nord/sud en fonction de critères ethno-culturels étrangers aux problèmes socio-économiques qui se posent.

Le Rubicon d'Ainhice-Mongelos
La Chambre d'agriculture du Pays basque, un département Pays basque, une faculté de plein exercice pour le Pays basque et, last but not least, la co-officialisation de la langue basque constitueront la base revendicative de la plate-forme Batera qui a su la faire approuver par un Conseil de développement bien noyauté. Ces quatre revendications ont été reprises par le Conseil des élus du Pays basque. Le président de cet organisme consultatif, Alain Lamassoure, pensant qu'il pourrait toucher un jour les dividendes de son positionnement favorable aux thèses nationalistes, les fit siennes. Il les présenta personnellement aux Assises départementales des Libertés locales, organisées par le gouvernement Raffarin en prélude à ses lois sur la décentralisation. « Plus rien ne s'oppose à la création d'une Chambre d'Agriculture en Pays basque » affirmait peu après Michel Berhocoirigoin dans une interview au Journal du Pays Basque du 14/12/02. Avec l'appui d'un allié de poids comme M. Lamassoure, il s'est cru en position de forcer la main des pouvoirs publics. Mais il commit une erreur d'appréciation. Il avait oublié que M. Lamassoure n'était pas tellement en odeur de sainteté auprès d'un Gouvernement dont le Premier Ministre s'était déclaré hostile à toute scission d'un département et dans lequel siégeait en bonne place Mme Alliot-Marie. Et c'était encore plus net auprès de l'Elysée. Lancé dans une épreuve de force à partir d'une position moins solide qu'il le pensait, ELB se trouva contraint à la fuite en avant. Il menaça les pouvoirs publics de créer sa propre « Chambre d'agriculture » à lui tout seul. Il sauta le pas en janvier 2005 en l'installant à Ainhice-Mongelos, dans les locaux d'un ancien hôtel racheté et réaménagé par une fondation d'Euskadi proche du PNV. Son président est Michel Berhocoirigoin, sa vice-présidente Maryse Cachenaut. L'animateur de cette fondation Manu Robles Arangiz en « Pays basque nord » n'est autre que Jean-Noël Etcheverry, professionnel du nationalisme basque qui fut permanent d'Abertzaleen Batasuna et coordinateur de Batera. Sept personnes sont employées par la « Chambre ». On sait qui finança les investissements. Mais qui finance les frais de fonctionnement ? On nous dit qu'il y a une association des amis de la « Chambre » (dans laquelle figure bien sûr le représentant de la fondation Manu Robles et même un membre éminent du PNV « d'Iparalde », grand spécialiste de l'agriculture puisqu'il dirigea une "coopérative basque" de construction de réseau électrique et qu'il est conseiller municipal d'Anglet, ville de 35.000 habitants de la Communauté d'agglomération Bayonne-Anglet-Biarritz ).

La nécessaire reconnaissance
Mais, fait exceptionnel à noter, les pouvoirs publics, vraisemblablement poussés par la FNSEA, tinrent bon et ne reconnurent pas cet ersatz de Chambre d'agriculture. Dans ces conditions, quelle pouvait être l'utilité d'un tel organisme et son impact dans la profession agricole, à part une fonction de conseil ? À défaut d'une reconnaissance officielle, ELB va s'employer à obtenir une reconnaissance de facto qui pourrait entraîner une reconnaissance de jure. Une première tentative fut menée au Conseil régional, grâce aux deux conseillers régionaux membres de Batera et alliés des nationalistes dans toutes les opérations pouvant avoir un impact politique : François Maïtia (PS) qui doit son élection de Conseiller général aux voix nationalistes dont il a fait en sorte d'obtenir le report au second tour ; Jean Lissar (Vert) dont le parti fut, en septembre 1998, signataire de l'accord entre nationalistes imposé par ETA en échange d'une trêve, accord dit de Lizarra. Mais la tentative avorta à cause de la vigilance de la FDSEA et du Président du Conseil général J.J. Lasserre. (voir notre rubrique « manœuvres d'arrière-cuisine »).

Lurrama
Ce n'était que partie remise. Une opération d'envergure fut minutieusement préparée, avec à la base la complicité plus qu'active de l'adjoint (UDF) au maire de Bayonne, Jean-René Etchegaray. Ce dernier, avocat de profession, s'était fait remarquer lors des manifestations de Batera par des propos très virulents contre le gouvernement Raffarin qui refusait la création d'un département basque. Dernièrement, à l'annonce du « cessez-le-feu permanent » de l'ETA, sa réaction était plutôt celle d'un nationaliste, membre du PNV et tranchait nettement avec la prudence affichée par le président du parti François Bayrou (voir notre chronique « Là-bas et ici » du 30/05/06). Il est également proche d'ELB puisque sa présence est signalée à Ainhice-Mongelos, lors de la création des amis de la « Chambre d'agriculture » (Le Journal du Pays Basque du 19/05/05).
Dans un premier temps, va être créée une association écran, Lurrama, ce qui évitera de mentionner un syndicat, ELB, connu pour ses liens avec les nationalistes. Devinez qui la présidera… c'est Maryse Cachenaut. Cette association a pour mission d'organiser une manifestation mettant en valeur l'agriculture du Pays basque, de préférence à Bayonne, « capitale » du Pays basque.
Mais le plus difficile restait à faire. Ce fut le travail de Jean-René Etchegaray : Convaincre le maire de Bayonne et les pouvoirs publics, c'est-à-dire la sous-préfecture de Bayonne et la préfecture de Pau, de l'intérêt d'une telle manifestation, qui n'aurait, bien sûr, aucune connotation politique. « L'événement se veut ouvert, ludique, festif et surtout pédagogique » dira plus tard Maryse Cachenaut (Le Journal du Pays Basque du 04/10/06). « J.R. Etchegaray a concédé qu'il avait fallu "agir avec doigté" et "donner des gages pour que cette manifestation n'aille pas vers des glissements politiques". » (même source).
Les « gages » ont été suffisants pour convaincre le député-maire (UMP) de Bayonne, Jean Grenet, qui trouva là l'occasion de poursuivre les mouvements de balancier qui lui sont habituels quand il aborde les problèmes basques. Il peut ainsi se distinguer en refusant à son adjoint que s'installe dans les locaux de la mairie une délégation de Batera en vue de collecter des signatures demandant un référendum sur le département basque. Il va même au delà de ce qu'on peut attendre en interdisant à son opposition d'inscrire dans la partie du bulletin municipal qui lui est réservée un bon de participation pour ces mêmes signatures. Le maire prétend qu'on ne fait pas de politique au Conseil municipal. Semble-t-il, le député n'en fait pas non plus au Palais-Bourbon puisque même lorsqu'il co-signe un amendement, il n'est pas présent à la discussion (voir l'encadré intitulé « Le débat » en page 8 de notre brochure n° 15).
Finalement, la proposition de Lurrama sera acceptée. Merci M. Etchegaray ! L'événement s'est déroulé autour du 1er novembre. La visite officielle fut menée par le député-maire de Bayonne et par François Maïtia, présenté par Le Journal du Pays Basque comme vice-président du Conseil Régional (était-il vraiment présent dans la délégation officielle à ce titre ?). Les personnalités furent accueillies par Maryse Cachenaut, suivie comme son ombre par Michel Berhocoirigoin (voir la photo publiée par Sud-Ouest du 3/11/06). Le journaliste de Sud-Ouest nota la présence de « beaucoup d'acteurs engagés pour un département basque, la reconnaissance officielle de l'euskara et d'autres thèmes encore ». M. Grenet a-t-il été vraiment dupe de ce jeu de rôle ? ce serait tout de même étonnant. Mais quand, égal à lui-même, il déclare à la cantonade « vous êtes ici chez vous », à qui s'adresse-t-il ? Aux représentants du syndicat ELB ? Aux dirigeants d'une organisation nationaliste, l'ersatz de Chambre d'agriculture, que les pouvoirs publics ont refusé jusqu'à présent de reconnaître ? Ne plonge-t-il pas ainsi dans les eaux troubles des pires manœuvres politiciennes ? Par contre, chacun nota l'absence du Président du Conseil général, Jean-Jacques Lasserre qui, lui, a des convictions en la matière et ne craint pas de s'y tenir.
La manifestation remporta un franc succès auprès du public, intéressé par l'achat de produits en provenance directe de la ferme. Et comme d'habitude, les enfants se montrèrent ravis de monter sur des ânes ou de caresser des moutons. Pourtant, Le Journal du Pays Basque du 7/11/06 ne peut s'empêcher d'écrire, sur un ton quelque peu triomphal, « les organisateurs ont réussi à s'allier le soutien des principaux responsables politiques basques » et plus loin « il est difficile de se positionner en ennemi de la cause de Euskal herriko Laborantza Ganbara » (la Chambre d'agriculture en basque). Le pari semble gagné pour ELB.
Mais ce succès pour ce syndicat qui n'ose dire son nom n'est-il pas bâti sur du sable ?

Le CapVe
Le CapVe, le 12/11/2006 à 23:49 | Permalien


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Aujourd'hui, après les refus successifs des gouvernements Jospin puis Raffarin, les tenants d'une scission du département des Pyrénées-Atlantiques ne désarment pas. La défense de la langue basque est devenue le cheval de Troie des nombreuses associations "culturelles", soutenues par les régionalistes, les fédéralistes, les abertzale ... et aussi les opportunistes. La stratégie est claire : d'abord la définition officielle d'un territoire sur lequel la langue basque aurait un statut privilégié, puis des institutions spécifiques qui établiraient des relations particulières avec la puissante Communauté Autonome Basque voisine. Pour les nationalistes basques, c'est la perspective de la "réunification d'Euskal Herria", c'est la "construction nationale".
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