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Les terroristes et les autruches  21/01/2007

Nous ne reviendrons pas sur les faits en eux-mêmes, attentat terroriste à l'aéroport de Madrid, réactions diverses notamment dans le gouvernement espagnol, communiqué d'ETA, manifestations dans les rues, débat parlementaire. Nous essayerons de comprendre comment on est arrivé à cette situation de rupture. Nous observerons évidemment les réactions côté français, et nous ne priverons pas de noter certains silences d'aujourd'hui qui contrastent singulièrement avec les rodomontades des « interventionnistes » d'il y a quelques mois.

Les terroristes et les autruches

En mai 2005, le Parlement espagnol, après avoir rappelé « le principe démocratique imprescriptible selon lequel les questions politiques sont débattues uniquement par les représentants légitimes de la volonté populaire », avait donné son approbation pour « un processus de dialogue entre les institutions compétentes de l'État et ceux qui décident d'abandonner la violence». Les négociations devaient donc porter sur les conditions dans lesquelles ETA allait « se dissoudre et déposer les armes » (propos du Président Zapatero). Après la décision d'ETA de « cessez-le-feu permanent » le 22 mars 2006, nous écrivions dans notre rubrique « Le début de la fin, en échange de quoi ? » qu'il fallait « se réjouir de cette annonce » mais qu'il nous semblait que la vigilance s'imposait. En effet, le gouvernement espagnol se trouvait dans la situation délicate d'un État de droit amené à discuter avec des terroristes des conditions de leur disparition, sinon de leur reddition.
Le 29 mai 2006, le Président Zapatero annonçait le début du dialogue officiel gouvernement/ETA. Il nous est vite apparu que tout se déroulait « dans le domaine de l'ambigu, de l'allusif et du non-dit » (cf. notre rubrique « Processus tortueux » du 12/07/06). Mais, écrivions-nous, « malgré les sinuosités du chemin, les participants ont parfaitement conscience de la direction qu'ils ont à prendre et du but qu'ils poursuivent ». Cette phrase s'appliquait en particulier à ETA et à son bras politique Batasuna dont les communiqués et déclarations ne laissaient aucun doute sur leur volonté d'aborder dans les discussions en cours les questions politiques (cf. nos rubriques « La France et la "question basque" vues par ETA » du 15/06/06 et « Des faits éclairants » du 26/06/06). Étaient ainsi régulièrement cités le droit à l'autodétermination du « peuple basque » et la territorialité d'Euskal Herria (l'affirmation de l'unité territoriale de l'Euskadi, la Navarre et du Pays basque de France constituant « le grand » Pays basque), impliquant la modification du statut actuel de la communauté forale de Navarre.
Rapidement, les observateurs constatèrent un « dialogue en crise » (Le Monde du 11/11/06) , ponctué par la violence urbaine (kale borroka) provoquée par les Segi (organisation des jeunes de Batasuna, normalement interdite) et les plaintes d'entrepreneurs, de Navarre notamment, pour des tentatives d'extorsion de fonds. Certains, parmi les plus pessimistes – ou les plus lucides – rappelaient que ETA avait fixé comme limite de ses attentes la fin de l'automne. Le 30 décembre, ce fut l'explosion d'une camionnette bourrée d'explosif dans un parking souterrain de l'aéroport de Barajas à Madrid, avec deux morts et des dégâts matériels considérables.
Le Président Zapatero, dans ses premières déclarations après l'attentat, ne parvenait pas à sortir de l'ambiguïté qui avait été la sienne pendant toute la période antérieure, comme s'il ne se résolvait pas à effacer de son esprit son désir de passer dans l'histoire pour l'homme qui aurait apporté la paix à laquelle aspirent tant d'Espagnols. Et du coup d'être installé au pouvoir pour longtemps. Il fallut que le ministre de l'intérieur Rubalcaba, officiellement chargé des négociations, prononcent les propos définitifs qui s'imposaient.

Le communiqué d'ETA
Le communiqué que l'ETA a fait parvenir à son correspondant habituel, le journal indépendantiste Gara, est une fois de plus, révélateur. « ETA est une organisation terroriste qui au nom d'une représentation supposée populaire que personne ne lui a conférée, prétend à des objectifs politiques par la pratique de la violence. » (Josu Jon Imaz, président du PNV, dans un long texte publié après l'attentat). Sa logique est la violence et son moyen d'expression la terreur. Transformer ces terroristes en interlocuteurs de l'État de droit, ce qui implique une certaine égalité au niveau des discussions, est déjà en soi une opération périlleuse ; c'est pourquoi les Parlementaires avaient énoncé les précautions mentionnées ci-dessus. Mais le point de vue des terroristes est tout autre. En renonçant de manière « permanente » à la violence, c'est-à-dire en sacrifiant une part de lui-même, ETA estimait avoir fait un pas considérable dans le sens de son adversaire, l'État espagnol, alors que ce dernier avait fait de l'arrêt de la violence un préalable. ETA attendait donc de ses interlocuteurs, en plus du rapprochement des prisonniers sur lequel il y avait tacitement accord de principe, des concessions politiques : fin des actions de police et de justice contre ETA et ses affiliés, retour à la légalité de Batasuna, "nouveau cadre juridico-politique fondé sur le droit à l'autodétermination et sur la territorialité" impliquant des discussions immédiates sur le rapprochement institutionnel de la Navarre et de l'Euskadi (ces deux points étant également énoncés dans le plan Ibarretxe). Les dés étaient pipés. C'est pourquoi on peut lire dans le communiqué de ETA des phrases de ce genre : « Les dirigeants du gouvernement espagnol devraient savoir qu'ils ne pourront construire un processus de paix en maintenant les limites politiques qui ont produit le conflit. » « Le gouvernement de l'Espagne n'a pas encore fait de pas pour annuler ses mécanismes de guerre et de répression. »
D'après le journal Gara du 15/01/07, ETA aurait obtenu de la part de ses interlocuteurs des promesses qui n'auraient pas été suivies d'actes concrets. Quoi de vrai dans ces affirmations ? Le saurons-nous un jour ? Alors, en restant dans sa logique de violence, pour marquer sa réprobation, ETA va faire exploser 300 kg d'explosif dans un parking souterrain. S'il y a eu deux morts, c'est parce qu'« on n'a pas su faire évacuer le parking en une heure, après trois appels expliquant la situation exacte de la bombe » lit-on dans le communiqué. Pour les temps à venir, « les décisions de ETA et ses réponses dépendront du comportement du gouvernement de l'Espagne. (…) Tant que se maintiendra la situation actuelle d'attaque contre Euskal Herria, (…) ETA est totalement déterminé à répondre. » Rien n'a changé…

« Pour la paix »
Le gouvernement espagnol, et principalement son président, ont fait montre d'un optimisme exagéré bien qu'au départ le Président Zapatero ait pris la précaution d'annoncer un processus « long et difficile ». Les termes « processus de paix » qui allaient sans doute dans le sens des attentes de la population n'étaient en rien réaliste. D'autant que le ministre Rubalcaba, en charge des négociations, qui avait promis de tenir les partis politiques informés du déroulement des discussions, se taisait, ce silence étant particulièrement éloquent. De même, dire comme le fit le 29 décembre 2006 le Président Zapatero, au sujet de « la lutte pour la fin de la violence » que « nous allons mieux… » parce qu'il n'y avait pas eu d'attentat en 2006, c'était valoriser l'attitude d'ETA et son « cessez-le-feu permanent ». Comme on peut le lire dans un article « Los principios y los leyes (errores que favorecen a ETA) » signé Marcos Aguirre sur le site de Basta ya ! « tout le "processus de paix" s'est accompagné de confusion, de perversion du langage, d'inversion des principes, et, comme conséquence de tout cela, d'une insurmontable division sociale. La crédulité presque générale à laquelle nous avons assisté n'aurait probablement pas été possible si la société n'avait pas été soumise à un déluge de confusion verbale et conceptuelle. (…) On parlait de dialogue comme s'il s'agissait d'un échange rationnel et pacifique d'arguments entre démocrates ; les évêques nous "exhortaient au pardon mutuel et à la réconciliation" ; la paix ne paraissait pas dépendre des terroristes mais de notre bonne volonté (nous devions tous "faire des efforts" pour la paix, le lehendakari nous le rappelait pour le Nouvel An). (…) Depuis les premiers jours, s'est mis en marche un projet délibéré de mystification et de confusion ; depuis le début est devenue très perceptible l'intention d'instaurer un consensus d'optimisme bébête imposé par la pression sociale et médiatique (le pire était "rester seuls") ; ceux qui ne gobaient pas ça, ceux qui avaient décidé de "rester seuls" (…) étaient des "ennemis de la paix". » Comment ne pas penser au climat politique en France lors des accords de Munich ?
On retrouve cette attitude dans les péripéties concernant le mot d'ordre de la manifestation de Bilbao du 13 janvier 2007 lancée par le lehendakari Ibarretxe : au départ « pour la paix et le dialogue ». Dialogue avec qui, sinon avec ces terroristes qui venaient de fomenter un attentat mortel ? Pour parler de quoi, sinon des sujets sur lesquels se retrouvent le lehendakari (avec son fameux plan qui avait précédemment capoté) et ETA, le droit à l'autodétermination et la territorialité d'Euskal Herria ? L'éditorialiste du journal indépendant El Correo du 11/01/07 utilise l'adjectif « ambigu » et parle d'un lehendakari « obsédé par le besoin de souligner son rôle et de retrouver l'initiative pour son plan après le camouflet infligé. » C'est sans doute sous la double pression de ses amis politiques du PNV qui ne voulaient pas voir l'état-major de Batasuna à la manifestation, et des socialistes du PSE qui menaçaient de ne pas participer, qu'a été ajoutée la phrase « nous exigeons d'ETA la fin de la violence ». Quoi qu'on en fasse, le slogan le plus efficace sera toujours « ETA no ».

La politique de l'autruche
Dans cette manifestation de Bilbao (Biscaye), la journaliste de Sud-Ouest a repéré Michel Veunac, adjoint au maire de Biarritz et délégué de l'UDF pour les Pyrénées-Atlantiques, qui lui a déclaré : « Dans cette terre qui est aussi la nôtre puisque nous sommes aujourd'hui dans une réalité transfrontalière étroite, l'enjeu de la paix est un enjeu majeur. » Le lecteur aura compris que, pour cet élu biarrot, la territorialité d'Euskal Herria, dont ETA et la plan Ibarretxe réclament l'officialisation, est une réalité qu'il prend en compte, même lorsqu'il s'agit de débiter des aphorismes d'une banalité à pleurer. Mais, par ce biais, on évite de placer le problème sur un terrain politique qui pourrait devenir glissant. C'est une illustration, de ce côté des Pyrénées, des attitudes décrites par Marcos Aguirre, presque une caricature venant de personnes qui ne sont pas, originellement, de culture basque. L'ardeur des néophytes sans doute…
Mais au moins M. Veunac montre-t-il une certaine persistance dans les idées qu'il avait exprimées après la déclaration de cessez-le-feu permanent. Ce n'est pas le cas de Jean-René Etchegaray, l'adjoint (UDF) au maire de Bayonne, qui s'était déclaré prêt à participer au « processus de paix ». Quelle est son analyse de la situation actuelle ? Quelles sont ses propositions ? Silence sur toute la ligne. Où est-il donc passé ? Après l'avoir entendu souhaiter en mars 2006 que les partis politiques du « Pays basque nord » (donc l'UDF) prennent « une part active » dans le processus, nous avions noté son silence après les communiqués d'ETA. Et aujourd'hui, plus rien, plus personne. La « part active » s'est réduite à néant. M. Etchegaray préfère réserver ses effets de manche à des sujets futiles comme la pétition pour un référendum en vue de la création d'un département Pays basque.
Autre silence remarquable : celui du maire (PS) d'Hendaye, Kotte Ecenarro, qui s'était fait remarquer à Strasbourg (voir notre rubrique « ETA-Batasuna, Zapatero, le Parlement européen… et les autres ») lors du débat au Parlement européen à propos de la « résolution sur le processus de paix en Espagne ». Membre de la délégation organisée par la Table pour l'Accord (émanation directe de Batasuna), il s'était lancé dans des déclarations enflammées, n'hésitant à parler de « journée historique (…) qui aura des suites ». On a vu effectivement les suites, mais par contre, on n'a vu ni entendu M. Ecenarro. Dommage ; il a raté l'occasion de montrer que son enthousiasme n'était pas unilatéral.
On pourrait ajouter d'autres personnalités, comme Colette Capdevielle, conseillère municipale (PS) d'opposition à Bayonne, habituée à côtoyer depuis longtemps les nationalistes basques de tout bord dans les manifestations en faveur du département Pays basque, et très présente ces derniers temps dans les réunions de « femmes en faveur de la paix ». Et, bien sûr, Jean-Jacques Lasserre, qui du haut de sa fonction de président du Conseil général, avait déclaré qu'il était de son devoir de « faciliter le dialogue et la recherche de la paix sociale » (voir notre rubrique « Singularités françaises face aux pourparlers gouvernement espagnol / ETA »). Qu'allait-il faire dans cette galère ? Qui l'y a poussé ? Avec cette déclaration sur les bras et son silence d'aujourd'hui, il donne l'impression de ne savoir comment s'en échapper. Peut-être pensait-il, avec cette proposition, amadouer les nationalistes, en particulier ceux de ELB qui ne digèrent pas sa catégorique opposition à la « Chambre d'agriculture du Pays basque.

Et les nationalistes basques d'« Iparralde » ?
Ceux du PNB pouvaient se ranger derrière leur président Josu Jon Imaz, qui, rapidement, publiait un long texte, particulièrement ferme et sans ambiguïté vis à vis d'ETA : « la responsabilité unique de l'attentat revient à ETA. » « ETA a prétendu s'ériger une fois de plus en juge de la vie des personnes, et avec elle de la vie politique et sociale basque. »
Le porte-parole de Batasuna en France, Xabi Larralde, se vit porté au statut de vedette des médias locaux et même nationaux ; une présence totalement disproportionnée par rapport à l'audience de ce parti en France (lors des dernières élections législatives, il a, par un subterfuge qui n'a trompé personne, évité de compter le nombre de ses supporters dans les circonscriptions « basques »). Il ne fallait pas en attendre autre chose que le traduction en français des multiples déclarations d'Otegi et autres membres de Batasuna, c'est-à-dire une alignement sur les positions d'ETA dont ce parti est le bras politique, derrière certaines précautions verbales. Jusqu'au plus saugrenues ; ainsi, dans une interview au Journal du Pays Basque du 13/01/07 : « Au lendemain de l'attentat de Madrid, nous avons fait appel à l'ETA pour qu'elle confirme son cessez-le-feu, et aux gouvernements espagnol et aussi français afin qu'ils garantissent les conditions démocratiques minimales pour le déroulement du processus de paix. À ce jour, l'ETA a répondu favorablement à notre appel (…). » Comme l'écrivait l'éditorialiste d'El País après publication du communiqué de ETA, le 10/01/07 : « Les prophètes de Batasuna ont demandé à ETA de faire ce qu'il avait déjà décidé de faire et ont obtenu qu'il en tienne cas. »
On trouve parfois dans ce genre d'interview quelques propos révélateurs. Ainsi : « Il est indéniable que le département (Pays basque) représente un pas permettant en particulier de fixer le territoire Pays basque. » On retrouve le concept de territorialité d'Euskal Herria, revendication répétée d'ETA et des nationalistes. C'est une des raisons de notre opposition à la création de ce département. C'est aussi une réalité que certains, toujours les mêmes, se refusent à reconnaître.
Abertzaleen Batasuna nous a joué son habituel numéro, un pied dedans, un pied dehors. Le parti n'ayant jamais auparavant condamné l'utilisation de la violence terroriste (la jugeant toutefois improductive), il ne fallait pas attendre autre chose que des pirouettes. Ainsi, en restant muet après l'attentat et en publiant un seul texte (Sud-Ouest du 12/01/07), après le communiqué de ETA, donc plus de dix jours après l'attentat, AB réussit le tour de force d'occulter le premier en commentant le second. Ce qui tarabuste AB, c'est uniquement la contradiction déclarée inacceptable entre la « confirmation du cessez-le-feu » par ETA dans son communiqué et sa détermination à répondre aux « agressions » futures de l'Etat espagnol. Mais, derrière cette rhétorique, l'essentiel est toujours poursuivi. AB s'aligne sur les positions d'ETA en imputant la faillite du processus à la mauvaise volonté de l'État espagnol et, pour faire bonne mesure, de l'État français. Un texte dans le droit fil de celui qui, en mars 2006, avait « félicité ETA ». Les maires qui, comme ceux d'Anglet ou Biarritz, ont intégré des membres de AB dans leurs équipes municipales auront du mal à convaincre leurs électeurs que les opinions politiques exprimées par ces nationalistes ne doivent pas être prises en compte pour la gestion municipale.
Il y a tout de même dans un système démocratique des principes qui ne peuvent être transgressées. Mais les autruches, c'est dans leur gêne, se cacheront toujours la tête dans le sable. Et elles croiront que c'est leur intérêt.

Le CapVe
Le CapVe, le 21/01/2007 à 22:21 | Permalien


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Aujourd'hui, après les refus successifs des gouvernements Jospin puis Raffarin, les tenants d'une scission du département des Pyrénées-Atlantiques ne désarment pas. La défense de la langue basque est devenue le cheval de Troie des nombreuses associations "culturelles", soutenues par les régionalistes, les fédéralistes, les abertzale ... et aussi les opportunistes. La stratégie est claire : d'abord la définition officielle d'un territoire sur lequel la langue basque aurait un statut privilégié, puis des institutions spécifiques qui établiraient des relations particulières avec la puissante Communauté Autonome Basque voisine. Pour les nationalistes basques, c'est la perspective de la "réunification d'Euskal Herria", c'est la "construction nationale".
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