Merci Monsieur Le Président.
D’abord je vous remercie de m’accueillir ici à la commission laïcité.
Bonjour à tous et à toutes.
Mon intervention va être un peu particulière par rapport à ce que j’ai pu entendre. Je vais apporter un témoignage et partir plutôt de ma propre expérience et de mon propre vécu.
Je vais donc me présenter : je m’appelle Fadéla Amara et je suis ce qu’on a nommé dans les années 80 "une beurette". Je suis née à Clermont Ferrand, je suis très attachée à mon Auvergne natale et j’ai été toujours à l’école de la République, école dont j’ai bien bénéficié et que j’appelle l’école de l’intelligence: elle m’a permis entre autres aujourd’hui d’être ce que je suis, et de revendiquer ma citoyenneté avant toute chose, et surtout de revendiquer ce cadre commun que nous partageons et qui nous permet à toutes de vivre dans le respect des uns et des autres.
Je dis ça parce que, quand nous avons organisé la marche des femmes contre le ghetto et pour l’égalité dans les cités (c’était donc dans un cadre extrêmement militant) nous avons considéré que la situation des filles dans les quartiers relevaient particulièrement d’un drame, d’un drame qui devait être partagé par l’ensemble de la Société.
Je m’explique sur ce point : j’ai considéré à un moment donné qu’il était difficile dans une cité, pour une fille, d’affirmer sa féminité et surtout d’exister en tant que telle. Toutes les libertés et tous les droits étaient confisqués.
C’est pour ça qu’à un moment donné, on a dit que nous n’étions pas contentes de vivre dans une République dans laquelle nous ne pouvions pas bénéficier de nos droits.
Comme nous en avions marre de raser les murs, on a décidé de porter le débat sur la place publique et de dire : "Stop, ça suffit !"
Dans ce cadre là, il est bien clair que nous avons dénoncé tout ce qui se passe dans les cités: les normes de fonctionnement de la cité, la loi du plus fort et son corollaire qui peut être l’omerta, et particulièrement une chose qui me tient à cœur car je suis de confession musulmane (je suis musulmane pratiquante): c’est que de plus en plus, malheureusement nous avons des filles qui portent le voile, et je dis malheureusement car je considère que le voile, au-delà de sa connotation religieuse et de son interprétation religieuse, est avant toute chose un outil d’oppression.
Nous avons constaté la chose suivante: dans les débats qui sont apparus ces dernières années sur la question de la laïcité - qui reviennent d’ailleurs en force en 89 et aujourd’hui - on voit s’exprimer des personnes qui nous expliquent, qu’au nom de la laïcité, on peut porter le voile dans les services publics et dans nos établissements scolaires.
En tant que femme musulmane, ça me pose un vrai problème : j’entend le fait de la liberté individuelle, j’entend le fait de la liberté de conscience mais j’entend surtout la confiscation de la liberté de la femme, et ça relève pour moi du fait qu’on est tout simplement en train de grignoter leur statut.
Ce qui m’a posé un problème, c’est qu’à un moment donné, on a beaucoup parlé du droit de porter le voile mais j’ai très peu entendu toutes ces filles qui refusent de le porter, ce que j’appelle moi, même si le mot peut paraître fort, mais c’est mon sentiment,les résistantes, tout simplement parce qu’on ne les entend pas et parce que c’est une sorte de majorité silencieuse.
Pour les histoires de voile, je constate la chose suivante : j’habite toujours la cité, je sillonne beaucoup la France et je constate qu’elles sont minoritaires mais qu’elles sont très visibles et qu’on les voit partout. Partout d’ailleurs que ce soit dans la sphère publique ou dans la sphère privée, et de plus en plus, on a l’impression que partout dans les cités se propage le voile.
Ce qui est paradoxal: c’est une vérité sans être une vérité.
Moi je voudrais qu’on parle aussi des filles qui ne portent pas le voile et qui sont menacées par cette pression qui est portée justement par ces filles qui portent le voile. Car il faut bien comprendre que dans une cité aujourd’hui, une fille qui porte le voile est respectable, et si elle ne porte pas le voile, elle ne l’est pas. Ce qui fait qu’à un moment donné, les garçons, dans le comportement qu’ils peuvent avoir avec une fille qui porte le voile, les respectent, voire détournent les yeux. Par contre, quand c’est une fille qui ne porte pas le voile, ils se permettent des comportements qui sont condamnables. Donc à partir de là, j’aimerais qu’on entende ces filles là.
Quand on parle de la laïcité, il faut aussi que ces filles là puissent s’exprimer sur ces questions, qu’on se rende compte que même si ça relève d’une liberté individuelle, pour moi, il très important qu’on se rende compte que dans les cités (c’est un terrain que je connais bien), nous avons beaucoup d’associations qui sont des associations musulmanes et qui obligent les filles à porter le voile.
Je vais vous raconter une anecdote : un détail qui m’a beaucoup frappé lors d’une étape durant une marche. C’était à Trappes, lors d’une intervention que j’avais faite: on a vu arriver une dizaine de filles, ce que j’appelle « les robes noires » qui sont complètement reliées de haut en bas avec le grillage en tissu. En discutant à la fin avec ces filles (et ce n’était pas la première fois que j’entendais ce témoignage), elles sont venues me dire qu’elles portaient le voile parce qu’il y avait des associations (l’association musulmane de Trappes: je ne sais pas à qui ça appartient en tant qu’organisation nationale) dont c'était la recommandation et que pour elle, au nom de la pratique de la religion, il était important qu’il y ait une visibilité de cette appartenance religieuse.
Alors nous avons eu une discussion sur les questions de statuts, sur les questions de droit et ce qui m’a interpellé, ce qui m’a fait très peur en vérité, c’est que ces filles nous ont dit qu’elles ne voulaient pas le porter en réalité, et que, y compris à la maison, ce qu’ont réussi ces associations de musulmans, c’est de mettre en porte à faux les parents avec les enfants.
Je m’explique sur ce point: beaucoup pensent que c’est sous la pression des parents qu’on oblige les filles à porter le voile. C’était valable dans les années 89: aujourd’hui ça ne l’est plus.
Beaucoup de filles, dans les cités, portent le voile tout simplement parce qu’il y a la pression de ces associations, comme il peut y avoir à l’intérieur de la cité la pression sociale par rapport à la violence qui sévit dans nos quartiers.
Quand on parle de la laïcité, du respect de la laïcité, on ne peut pas ne pas parler, et des dérives, et de la situation économique de ces cités et de la question sociale de ces cités: ce n’est pas possible.
Je suis convaincue d’une chose: c’est que si on arrive à gagner, en tous cas, le pari de la République, il passera, c’est mon sentiment profond, par l’éradication du ghetto et par le fait aussi que la République garantisse à tous ses enfants la jouissance de tous ses droits.
C'est-à-dire la question de la lutte contre les discriminations: cette question précise est extrêmement importante.
Qu’est ce qui fait aujourd’hui que certains jeunes se retrouvent dans un repli communautaire et se définissent non pas comme citoyens républicains, mais plutôt dans un cadre religieux ?
C’est respectable aussi, mais dans les cités, que ce soient les garçons ou les filles, ils nous le disent (moi j’ai eu la chance de bénéficier de cette école républicaine qui m’a permis d’obtenir tous les outils pour ma propre émancipation): on voit bien que dans les écoles tout autour de la cité avec notamment la répartition de la carte scolaire, on a créé des écoles ghettos, alors que ce soit à l’intérieur des cités avec toute la violence qui sévit dans nos quartiers, que ce soit dans les établissements scolaires qui sont à proximité de ces cités, on vit exactement la même chose. Du coup, quand c’est accompagné de discrimination au quotidien, ça provoque un sentiment d’injustice chez ces jeunes là et particulièrement les garçons.
Du coup, beaucoup se sont reconnus, dans les années 90, dans l’émergence des courants intégristes et ça a provoqué et créé une sorte de repli communautaire.
Ce qui est très inquiétant aujourd’hui, ce n’est pas ces jeunes qui sont en situation de faiblesse et qui sont reconnus dans les mouvements intégristes pour chercher des repères et pour retrouver un petit peu de dignité, une sorte de statut. Ce qui m’inquiète aujourd’hui, et surtout en tant que femme musulmane, c'est que ce ne sont plus ces jeunes là que nous retrouvons dans ces mouvances, même si ça reste encore un terreau, mais ce sont des garçons et des filles qui ont des bacs +5 et +10 et qui aujourd’hui sont pour moi, je l’explique très bien et je le dis régulièrement, des soldats et des soldates du fascisme vert.
Vert, bien évidemment pour la couleur de l’islam.
Il y a, dans nos cités, une instrumentalisation politique de l’islam, j’entends certaines personnes qui ont accès à la Télé et qui s’expriment très bien, et qui parlent très bien notre langue, et qui, sous prétexte de laïcité, font passer des messages que j’appelle subliminaux, qui expliquent à nos jeunes, dans nos quartiers particulièrement, que c’est important aujourd’hui que la femme porte le voile.
Alors à partir de là, même si ça relève d’une liberté individuelle, je pense et je suis convaincue aujourd’hui que notre République est en danger.
Je crains ces gens là, parce qu’ils existent, parce qu’on les côtoie, nous, dans les débats quand on est dans les cités, et que régulièrement, quand ils viennent nous voir au sortir des débats, on a encore des discussions qui durent très longtemps à l’extérieur. Ils nous expliquent, que pour eux, tout simplement, tout est question de temps, c'est-à-dire que pour eux, à moyen ou à long terme, en tout état de cause, ils instaureront ce qu’ils appellent un état islamique ici.
Alors il y a deux dangers pour moi : il y a ce danger là, mais aussi le danger issu du fait que nos gouvernants n’ont pas été capables aujourd’hui de régler la situation de ce que l’on a appelé dans les années 80 le malaise des banlieues, ce qui explique que l’on se trouve dans cette situation.
On est dans une course poursuite, mais on voit bien aujourd’hui (je suis militante et régulièrement sur le terrain) que l'on est dans une sorte de course poursuite dans laquelle nous avons ce que j’appellerais "le combat des progressistes contre ceux qui sont les obscurantistes", c'est-à-dire que dans les cités par exemple, des filles comme moi, qui s’appellent Fadéla, qui me renvoient à mes origines y compris à ma propre confession, arrivent encore aujourd’hui à discuter avec des garçons et des filles, mais elles sont entendues de moins en moins sur la question de la République laïque, parce qu’à un moment donné on a permis justement, à l’époque, dans les années 80, quand ça a émergé, l’installation de cet islam intégriste, donc l’installation de cet islam politisé.
Ma grande crainte aujourd’hui, c’est que si on ne prend pas la mesure de ce qui s’y passe, ça va se propager et de plus en plus de jeunes vont se reconnaître dans ces discours fascisants.
C’est pour cela que je suis un peu à la fois optimiste mais aussi inquiète parce que j’ai la mauvaise impression qu’au nom de la tolérance on va justement permettre à ces discours de s’ancrer dans les cités et de se propager à l’extérieur.
Marguerite Yourcenar l’avait bien dit (elle avait dit une phrase qui m’avait beaucoup marquée) : « toute tolérance à l’égard des fanatiques est immédiatement considérée comme étant un soutien à leur cause ».
C’est pourquoi j’ai peur quand j’entends certains intellectuels qui disent qu’au nom de la liberté individuelle, il faut peut-être laisser les filles porter le voile.
Cette histoire de voile, pour moi (je ne focalise pas matériellement sur le tissu: c’est la symbolique qu’il y a derrière qui m’intéresse et qui me fait peur justement), permet au quotidien d'arriver à faire en sorte d’avoir de plus en plus de personnes qui basculent dans cet islam politique.
Je vous donne un exemple :
Le Conseil des Musulmans de France qui a créé sa propre commission sur la laïcité, se prononce sur la question « faut-il ou non porter le voile pour une femme musulmane ». Si demain il se prononce pour, des filles comme moi, et on est des milliers, on ne pourra pas exister en tant qu’individus et même dans notre propre identité religieuse, c'est-à-dire que, pour tous, en tous cas pour la communauté musulmane, si cette commission prend ce type de décision, pour tout le monde la représentativité de la femme musulmane, ce sera le voile. Dans ce cas là on aura perdu la bataille.
C’est pourquoi je suis un peu inquiète quand on donne audience à des personnes qui me semblent archaïques et qui veulent tirer en arrière des gens comme moi, et on est des milliers je le rappelle: ça reste une minorité tous ceux qui font ce travail là et qui font en sorte qu’on veuille nous imposer ce voile comme condition pour exister au nom de la liberté individuelle etc… alors que pour nous ça reste un outil d’oppression.
La communauté musulmane n’a jamais tranché cette question là depuis la mort du prophète, jamais, alors ça me paraît aberrant que notre justice, elle, à travers les derniers jugements qui ont eu lieu, commence à nous expliquer que la femme musulmane peut porter le voile.
Je rappelle par exemple, le jugement qu’il y a eu sur la fille qui travaillait avec son voile, qui a été licenciée: elle attaque aux Prudhommes, elle a gagné en première instance, c’est ça ? On nous a expliqué qu’on pouvait travailler dans le privé et porter le voile, par contre le bermuda ça pose un problème visiblement. Voilà !
Alors tout cela m’inquiète ; pourtant je me dis que pour arriver à faire en sorte de gagner la bataille dans les cités - car c’est dans les cités que ça se passe - je pense sincèrement qu’on ne peut pas ignorer la question du voile ni le débat sur la laïcité sans le lier directement à la dérive des ghettos, sans parler de tous les paramètres qui concernent la situation dans les quartiers.
Ce sentiment d’injustice qui a été provoqué depuis très longtemps auprès de nos jeunes dans les quartiers nous a amené justement à cette situation et je pense qu’il y a des gens qui profitent de cette situation pour tenter, coûte que coûte, d’instrumentaliser l’islam et de faire en sorte d’exister politiquement ici dans notre pays.
Je pense qu’il faut être très vigilent, qu’il faut faire très attention, mais en même temps je pense que nos gouvernants doivent prendre les mesures nécessaires pour arriver à faire en sorte d’éradiquer ce type de situation.
Ceci dit, à côté de ça, même si je fais un constat amer et dur, je ne pense pas qu’il faille légiférer tout de suite.
Je pense que la laïcité dans notre pays, c’est une longue histoire qui s’inscrit dans le temps, je pense qu’à un moment donné, il faut re-expliquer les choses, il faut qu’on arrive à faire en sorte que dans les discussions, la pédagogie passe. Il faut expliquer à ces jeunes, notamment dans les cités, ce que ça veut dire la laïcité, comment on en est arrivé à créer ces espaces communs dans lesquels on se respecte les uns et les autres.
Mais en même temps, tout est question de temps. Je pense qu’il faut donner du temps au temps, je pense qu’à un moment donné il va falloir que la règle commune s’applique à tous.
Donc par exemple tout de suite : pas de signes ostentatoires dans nos établissements scolaires, y compris dans le service public, ni de prosélytisme, mais pour le reste, je pense qu’il va falloir se donner le temps d’expliquer la laïcité à nos jeunes et de faire en sorte qu’à un moment donné, ils aient aussi ce sentiment d’appartenance à notre nation et pour qu’ils aient ce sentiment, il faut qu’on fasse des efforts pour que plus jamais la discrimination n'existe et pour qu'ils aient aussi le sentiment d’exister à l’intérieur de cet espace commun que nous partageons tous.
Source : laic.info