Après les difficultés qui viennent de vous être énoncées, il nous a semblé absolument urgent et important de créer un comité de défense de la laïcité, puisque dans les établissements scolaires, les valeurs et les principes qui ont fait la République, qui l’a font toujours et qui font l’Ecole étaient bafoués. Il faut dire que parfois nous étions en colère, nous étions très émus mais nous étions aussi en colère.
Et toutes ces difficultés ont fait que nous avons créé le comité ornais de défense de la laïcité : c’est une association de type Loi 1901, qui a été déclarée le 8 Février 1999, et qui est affiliée au comité de Vendôme.
Je souhaite vous décrire ce que les enseignants, les personnels, les élèves et les parents vivent au quotidien, dans trois des cinq établissements scolaires du second degré de Flers, l’un des deux établissements non concernés étant un établissement privé.
Les enseignants, eux, éprouvent un immense désarroi, parce qu’ils se trouvent dans l’incapacité d’accomplir correctement, sereinement, la mission qui leur est confiée. Ils ressentent aussi une énorme frustration de ne plus pouvoir mettre en pratique les valeurs de l’école publique et les valeurs de l’école républicaine.
Voici quelques-unes des questions que pose, en matière de pédagogie, la présence en classe d’une jeune fille voilée, outre le fait bien sûr que ce foulard sous-entend un comportement différent.
Une collègue me disait encore il y a quelques jours : « Je ne peux pas être dans cette classe comme je suis dans les autres classes. J’ai beaucoup de mal à regarder cette élève, à la considérer, à être avec elle comme avec les autres élèves». Nous avons des collègues qui sont tellement déstabilisés qu’ils en viennent à se poser des questions sur l’utilisation, par exemple, d’un texte de Salman Rushdie, dans un manuel d’anglais : va-t-il le faire, ne va-t-il pas le faire ? Et quelles réactions vont en découler ? Aborder la parité, l’égalité entre les sexes, la laïcité, n’est pas une chose facile avec un contre-exemple dans la classe. Que répondre à un élève qui demande pourquoi Mademoiselle untel garde son foulard après le cours sur la laïcité ? La réponse est délicate. Elle ne devra pas la stigmatiser ou la victimiser encore plus, mais elle ne devra pas non plus la conforter dans son rôle, volontaire ou non, de porte-drapeau d’une idéologie. Si le professeur ne répond pas à la question, nous avons l’impression qu’il laisse à penser que les principes, valeurs et règles de vie en commun, n’ont aucun sens et sont faits pour être transgressés en toute impunité.
Certains professeurs, toujours très déstabilisés, en classe de seconde, se demandent s’ils vont utiliser ce manuel, puisqu’à la page 5, l’affaire qui a secoué Flers est traitée : c’est un sujet d’exercice.
Même chose pour ces annales : le sujet de Flers est abordé avec un corrigé qui, évidemment, ne correspond pas du tout à ce que les enfants vivent dans la classe.
Parfois les professeurs sont confrontés à une remise en cause de certains points des programmes officiels.
Ainsi, il y a quelques jours, dans un collège de Flers, un élève a déclaré à son professeur de français qu’il n’étudierait pas la bible lorsque ce professeur a présenté les textes fondateurs en sixième.
En dehors de la classe, les professeurs qui manifestent leur désapprobation subissent des pressions énormes : fausses accusations, intimidation, diffamation, coups de fil anonymes, professeur suivie jusque chez elle, menace de poursuites pour incitation à la haine raciale, menace des foudres du docteur Abdallah. Nous nous posons la question : combien de temps encore nous faudra-t-il endurer ces méthodes d’inspiration totalitaire ?
Les professeurs se sentent aussi abandonnés par l’institution qui pendant longtemps a totalement nié le problème.
Misant sur l’éducabilité, elle a pratiqué souvent l’Omertà et souhaite que l’on ne fasse pas de vague. En fait, un bon établissement est celui dont on ne parle pas.
Pourtant, des élèves font leur prière en classe, des professeurs sont insultés, sans réaction adéquate. Une exception pour Flers où un précédent proviseur a obtenu la condamnation, en vertu de la Loi Gayssot, de l’individu : un ancien élève qui l’avait insulté.
Pour expliquer son silence, l’administration dit ne pas vouloir mettre de l’huile sur le feu. Mais à notre avis, cette attitude ne fait que conforter ceux qui agissent ainsi.
Les chefs d’établissement sont eux aussi bien seuls. Et lorsqu’ils ne respectent pas les consignes de leur hiérarchie, ils sont parfois sanctionnés. Le proviseur du lycée Ronsard de Vendôme en 94 pourrait en témoigner.
En conséquence, les professeurs sont mal, ils vont mal, ils souffrent, ils sont infiniment seuls et les équipes administratives aussi et vivent pour certains dans la peur. Insomnie, mal de dos, mal de ventre, refus de prendre le niveau où il y a des jeunes filles portant le foulard, refus comme à cette rentrée pour un professeur principal d’assurer la charge de professeur principal. Il achève sa carrière. Son père est mort, déporté à Mauthausen, il a déjà été traité plusieurs fois de « sale juif ». Il a renoncé à assurer cette charge.
J’ai relaté les difficultés rencontrées mais je voudrais vous demander aussi d’imaginer ce que les enseignants ressentent devant une petite fille de sixième mignonne, minuscule, cet enfant aux grands yeux bleus est emmuré : robe longue jusqu’au pieds qui la gêne parfois pour marcher, collant épais, manches jusqu’au milieu de la main, foulard qui ne laisse voir que l’ovale de son visage ; dans la cour ou en classe, elle passe son temps à le réajuster, ou à vérifier qu’il est bien en place ; à l’école primaire déjà, elle était terrorisée à l’idée de l’oublier. De plus en plus seule. En classe, hors du strict contenu des cours, elle ne participe pas, semble un peu décalée, ne pas connaître certaines émissions que les enfants connaissent d’habitude. Aimant le sport, les garçons voulaient, autrefois en école primaire, l’avoir dans leur équipe pour jouer au rugby : elle en est privée alors qu’elle aurait voulu faire, par exemple, du karaté en club, mais cela ne lui est plus permis de par sa tenue. Dans les devoirs aussi, les professeurs ont parfois à corriger des contenus qui nous interrogent.
Et les enseignants se retrouvent dans l’impossibilité de protéger cet enfant comme ils le souhaiteraient, conformément à la déclaration des droits de l’enfant, ou encore à la convention internationale sur l’élimination de toutes les discriminations à l’égard des femmes.
Les élèves : je peux apporter dans l’immédiat le témoignage du vécu des élèves du collège Jean Monnet.
Dans leur majorité, les élèves trouvent discriminatoire, trouvent injuste qu’une jeune fille garde son foulard alors que le règlement demande d’être tête nue dans les bâtiments.
Ce règlement, il a été réfléchi, il a été pensé, démocratiquement adopté, et les élèves se retrouvent inégaux devant les règles de vie en commun. Lors du stage organisé pour les délégués de classe de quatrième et troisième en Octobre 2001, un jeu de rôle a été mis en place pour leur permettre de s’exprimer sur ce problème, et sur la trentaine d’élèves présents, à la question finale « cette élève doit-elle à votre avis garder son foulard au collège ? », un seul a répondu oui, deux se sont déclarés dépassés (disons qu’ils ne savaient pas répondre) et tous les autres ont dit qu’elle devait l’enlever. Le principal adjoint qui était là à l’époque, s’est déclaré très surpris de l’impact que cela avait sur les élèves et de l’émoi que cela a provoqué au sein du collège.
Le foulard ne respecte pas la liberté de conscience : chrétiens, athées, juifs, agnostiques, sont ainsi contraints de subir. Mais la pression est encore plus intolérable pour les autres jeunes filles de confession musulmane, ce voile leur signifiant : « je suis une bonne musulmane et vous non. »
Alors qu’un mot de grève avait été lancé à la date du 8 Janvier pour soutenir le collège Jean Monnet, un professeur du lycée avait décidé d’assurer ses cours et il en a averti ses élèves. A la fin de son cours, quatre jeunes filles sont venues le trouver et lui ont demandé : « alors, vous les défendez ? » « Je défends qui ? », a-t-il posé comme question. « Mais celles qui portent le foulard. Vous êtes contre nous. » Ce jour-là, le collègue décida alors de rejoindre le mouvement car il a pris conscience de l’attente et de l’espoir que ces jeunes filles avaient. Leur professeur allait-il les abandonner ou les soutenir ?
Dans le journal Ouest-France, il y aussi (Roland Clément en parlait tout à l’heure) ce témoignage de jeunes filles qui ne montrent pas leur visage et qui font changer leur prénom. La peur est présente aussi comme chez les enseignants.
D’autres incidents que nous jugeons très graves, toujours relatifs aux religions, se sont produits. Je vais vous les donner un peu pêle-mêle. Toutes ne nous sont pas parvenues bien sûr, mais celles-ci sont très parlantes.
Ainsi, au moment du Ramadan, entend-on dire maintenant aux élèves : « je suis chrétien, alors je vais manger. » Des pressions sont exercées sur les enfants musulmans qui ne jeûnent pas. D’autres sont insultés.
Un enfant de sixième entend régulièrement : « sale français » comme insulte.
Durant l’année scolaire 2001-2002, une surveillante a été agressée verbalement car elle a répondu à des élèves qui lui demandaient si elle faisait le Ramadan que cela ne les regardait pas.
Au lycée, des tags et des insultes judéophobes du type : « il faut ré ouvrir les camps », « sale juif ».
Du prosélytisme dans l’un des deux collèges où l’une des deux jeunes filles est scolarisée l’an passé incitait les autres à le porter, tentait de recruter.
Prière en classe au lycée professionnel.
Dans une classe de sixième, en 2001-2002, lorsque le professeur demande quelles sont les religions connues des élèves, un garçon évoque la religion juive (c’était toujours sur les textes fondateurs). Réaction immédiate d’une petite fille : « si j’en vois un, je le tue ».
Une brillante élève, dans un devoir, a préféré ne pas répondre aux questions posées sur Moïse. Elle a préféré avoir une mauvaise note.
Maintenant je vous parlerai si vous voulez bien des parents d’élèves.
Au collège Jean Monnet où pour le moment une seule famille contrevient au principe de laïcité-neutralité, les enseignants ont le soutien des parents d’élèves, notamment de parents turcs qui demandent expressément aux professeurs de résister. Ils nous disent que le foulard est une question politique, que les fondamentalistes sont dangereux et qu’il faut les arrêter. Eux aussi subissent une pression énorme (on en a parlé tout à l’heure) : dégâts matériels par exemple sur la voiture du président de l’association franco-turque en 99 parce qu’il s’était positionné en faveur des enseignants.
Certaines familles musulmanes de Flers préfèrent maintenant inscrire leurs enfants à l’école privée, pour éviter certaines fréquentations à leurs enfants.
Et donc les enseignants, les personnels, les élèves et leurs parents vivent très mal les atteintes à la laïcité ou à la neutralité dans les établissements scolaires. Et les pressions morales, spirituelles et psychologiques que tous subissent sont à nos yeux inacceptables.
Source: "laic.info"