Retranscription partielle :
Je suis Principale dans un établissement situé en ZEP. Mon collège compte 400 élèves. 40% sont d'origine étrangère, de la 1ère ou 2ème génération. Parmi ces 40% d'origine étrangère, la plupart sont originaires du Maghreb et d'Afrique noire, et, pour une moindre part, du Sud-est asiatique ou de la Chine.
Les difficultés sont de plusieurs ordres, mais celui sur lequel je souhaite intervenir, c'est surtout le problème de l'antisémitisme à l'école. C'est l'un des principaux problèmes que j'ai rencontrés cette année. Il y a des enfants victimes d'antisémitisme.
Je vais vous dire un petit résumé des dernières expériences que j'ai vécues et je vais les accompagner de quelques commentaires.
Il n'est pas rare que des enfants juifs soient victimes de propos antisémites, dont « Sale juif ! » est l'expression la plus courante et la plus édulcorée. Ces propos sont accompagnés, depuis des événements que je ne rappellerai pas, de « Vive Ben Laden ! », que j'entends dans les couloirs, à longueur de journée, bien que nous luttions contre sans relâche.
Il n'est pas rare non plus que ces mêmes enfants soient victimes de violences physiques, parce que leurs adversaires jouent - je dis « jouent » entre guillemets, parce que c'est l'expression qu'ils emploient - jouent à les battre, les suivent dans la rue, et vont jusqu'à chez eux, et même les harcèlent au téléphone. Ces violences sont perpétrées à l'intérieur comme à l'extérieur de l'établissement.
Il ne serait pas juste de croire que c'est un manque de personnel qui nous empêche d'agir contre les agresseurs. Ceux-ci, évidemment, n'agressent leurs victimes que quand il n'y a pas de témoin. Et si témoin il y a, ce sont quelques élèves qui entendent et qui voient ce qui se passe, mais qui respectent la loi du silence qui, dans ces cas-là, fonctionne au-delà de toute imagination.
Les enfants qui sont agressés de la sorte finissent par s'ouvrir de leur souffrance, le plus souvent soit à un parent, soit à un professeur, soit à un membre de l'équipe éducative à l'intérieur de l'établissement. Mais le plus souvent, quand ils s'en ouvrent, c'est qu'ils n'en peuvent absolument plus, et là, le mal est fait, et la douleur psychologique de ces enfants-là est absolument immense.
Je dois dire que, le plus souvent, on se doute qu'il se passe quelques chose comme cela, parce qu'on voit des enfants qui étaient bons élèves, par exemple, et qui, d'un seul coup, ne travaillent plus bien, sont déstabilisés, sont angoissés, ne répondent plus au professeur quand on les interroge, etc. C'est-à-dire qu'il y a des signes que l'on peut reconnaître ; mais quand on reconnaît ces signes-là, ils peuvent avoir plusieurs causes, et pas forcément celle-là. Mais en tout cas, quand on s'aperçoit qu'il y a eu un cas de violence antisémite à l'égard d'un enfant, il y a toujours ces signes-là avant.
Alors, évidemment, on peut se dire : Mais que fait le chef d'établissement devant tout cela ?
Les victimes, quand elles sont identifiées - vous avez bien compris dans quelles conditions -, finissent toujours par donner les noms de leurs bourreaux. - Je dis « bourreaux » entre guillemets, mais on peut tout de même parler comme cela, vu la souffrance physique et morale qui est infligée.
Mais les « bourreaux » en question, quand on les interroge, dès qu'on les a identifiés, grâce au témoignage de l'enfant qui est martyrisé, ils n'avouent absolument jamais. C'est-à-dire que, quand on demande : « Alors, vous avez dit telle chose à tel enfant, vous avez fait telle chose à tel ou tel enfant ? » « C'est pas vrai ! C'est pas vrai ! ». Le système de défense est toujours le même : on n'avoue absolument pas.
A partir de là, pour un chef d'établissement, punir un élève qui ne reconnaît pas sa faute, c'est absolument impossible. D'autant qu'il n'y a pas de témoin. S'il y a des témoins, bien évidemment on peut mieux s'en sortir, mais s'il n'y a pas de témoin - ce qui est le cas pour 99% des faits - et que le jeune agresseur nie, il n'y a pas d'autre moyen que la parole pour essayer de faire revenir cet enfant-là à de meilleurs sentiments à l'égard des enfants persécutés.
Donc, je disais que punir un élève qui refuse de reconnaître sa faute est impossible, et si je le fais, il faut que je brave les foudres - absolument terribles - des parents, qui crient à l'injustice, bien entendu et qui n'hésitent pas à adresser des courriers à mes supérieurs hiérarchiques, au rectorat, par exemple, pour expliquer qu'ils ont affaire à un chef d'établissement raciste et qu'ils sont victimes du racisme de ce chef d'établissement. Voilà. C'est un comble, mais c'est absolument réel.
Il y a des cas ou un agresseur avoue. Peut-être. Je vous dis bien sincèrement que, dans tous les cas que j'ai eu à traiter concernant des affaires de ce type, cela ne m'est arrivé qu'une seule fois. Donc l'agresseur avoue : Oui, Madame, j'ai dit à tel élève : « Sale juif ! ». Donc, je le punis en vertu de la loi et du règlement intérieur. A partir du moment où je sermonne l'agresseur et le rappelle au respect des autres - au-delà, d'ailleurs, de toute idée religieuse - au respect de la personne, eh bien, j'ai des retours qui sont tout à fait inattendus. A savoir que, quand l'enfant rentre à la maison avec la punition, on ne lui dit pas : « Mon garçon (ce sont le plus souvent des garçons qui ont ces agissements), ce que tu as fait n'est pas bien. » On lui dit au contraire : « Tu as fait ce que tu devais faire. C'est très bien. » Voilà.
Autrement dit, l'attitude du jeune est encouragée et valorisée, si bien qu'il y a une distorsion entre le discours du chef de l'établissement et le discours de la famille. Ce qui fait qu'il est extrêmement difficile d'espérer que la punition va résoudre le problème. Si j'en punis un qui finit par se tenir à peu près correctement, j'en ai dix qui frappent à la porte pour se montrer à la hauteur de la situation.
Alors que faut-il faire dans ce genre de situation ? Puisque même si je punis l'enfant agresseur, je n'arrive pas à protéger totalement l'enfant agressé. Alors, qu'est-ce que je fais dans cette situation ? Eh bien, je n'ai pas d'autre solution que de tenter de soustraire l'agressé à ses agresseurs en le faisant changer d'établissement. Et, à ce moment-là est entamée une procédure à l'amiable, d'une part, avec le chef de l'établissement que je sollicite, et d'autre part, avec les parents de l'enfant, bien entendu, et également avec l'enfant avec qui j'en ai parlé, et puis avec le rectorat, qui, en général, avalise le changement d'établissement.
Le changement d'établissement, c'est une mesure de protection que je prends. Ce n'est pas vraiment une mesure éducative, ou une mesure qui va dans le sens de l'apprentissage de la laïcité, puisque c'est l'objet de votre Commission. C'est une mesure de protection parce que je n'en est pas d'autre - pour l'instant, en tout cas -, à ma disposition. Et puis, cela ne se fait que parce qu'il existe une réelle solidarité entre les chefs d'établissement, et parce que, entre nous, nous nous comprenons par rapport à ce genre de problème.
Parce que ce que je veux vous dire aussi, c'est que les faits que je vous rapporte - qui sont des faits réels, que j'ai vécus à plusieurs reprises -, je ne suis pas la seule à les avoir vécus. Je connais bon nombre de chefs d'établissements, dans Paris, qui ont vécu exactement la même situation.
A ce propos, je voudrais vous lire le témoignage d'une maman d'élève d'un enfant qui est scolarisé dans un autre établissement que le mien. J'ai eu connaissance de la lettre qu'elle avait envoyée au rectorat de Paris, parce que la mère demandait un changement d'établissement de son enfant pour les raisons que vous allez comprendre, et elle demandait à ce que son enfant soit inscrit dans mon établissement. Je n'ai pas encourage l'affectation de cet enfant dans mon établissement, puisque j'avais connu des difficultés avec beaucoup d'enfants, qui correspondaient aux difficultés qu'elle évoquait dans un autre établissement. Voilà la lettre de la maman, adressée à Monsieur l'Inspecteur de l'Académie. C'est une lettre très récente : elle date de fin août, et elle expose les raisons pour lesquelles la maman souhaite que son enfant change d'établissement.
« Monsieur l'Inspecteur de l'Académie,
Je sollicite votre bienveillance pour une demande de changement de collège en classe de 4ème pour mon fils X…, et ce au regard des faits décrits ci-après.
Mon fils a intégré le collège X…, pour l'année scolaire 2002-2003, en classe de 5ème. Suite aux premiers jours de la Guerre du Golfe, des propos cruels ont été émis à l'égard des juifs. Mon fils s'est bien gardé de toute réflexion, et a caché son état de juif - il ne portait aucun signe ostentatoire, ni médaille, ni autre signe de sa religion.
Par malheur, au cours d'un changement de vêtements au vestiaire, au cours d'éducation physique, un élève a surpris mon fils et s'est empressé de répéter à toute la classe le signe juif de la circoncision de mon fils. A partir de ce moment, ce fut, pour mon enfant, un véritable calvaire. Mon enfant a été molesté, insulté, traité de « Sale youpin ! », et cela durant toute l'année scolaire. Il a même commencé à être racketté. Je suis intervenue fermement auprès de la conseillère d'éducation, Mme X… Cela n'empêcha nullement le racketteur de racketter mon fils, qui fut victime de représailles des grands frères de l'agresseur.
Jour après jour, nous vivions un véritable cauchemar. La majorité des élèves de sa classe sont d'origine arabo-musulmane, et je suis stupéfaite de ce qu'aucun professeur n'ait eu le courage de s'interposer entre les élèves et mon fils.
Je me suis plainte plusieurs fois auprès de ses professeurs, pour m'entendre dire qu'ils étaient impuissants face à ce type de problème et qu'il faudrait songer, sans aucun doute, à changer d'établissement scolaire, puisque, entre guillemets crûment parlant, les quelques juifs restant au collège étaient trop minoritaires, et donc dans l'impossibilité de se défendre. Etant mère célibataire, sans emploi actuellement, comment pourrais-je protéger mon enfant contre un harcèlement quotidien qui pourrait dégénérer ?
Mon fils a eu des résultats scolaires très médiocres. Mais, la peur au ventre, comment peut-il se concentrer sur les cours ?
L'école de la République est agonisante et je n'ai pas le pouvoir d'y faire grand-chose. Je n'ai pas non plus les moyens d'envoyer mon enfant dans un établissement privé pour protéger son intégrité physique et mentale. Ce harcèlement m'a coûté une fortune en fournitures scolaires, en vêtements, et toujours aucune sanction.
L'Intifada au Moyen-Orient ne doit pas être un prétexte au lynchage des élèves juifs. Nous avons déjà donné. Les grands-parents maternels de mon fils ont été raflés, et l'étoile jaune de la famille est remise au goût du jour !
Je ne veux plus voir souffrir mon enfant, et, au risque de vous paraître prozélyte, je citerai tout de même le Talmud : "Le monde est soutenu par les enfants qui étudient".
Mon fils a droit à la connaissance comme n'importe quel autre citoyen français. J'ai été moi-même élève de l'école de la République. Je suis née en Tunisie : c'est tout un programme.
Je vous remercie par avance du soin que vous apporterez…